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La mesure du bonheur

par Alain Garrigou, 3 mai 2019
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Un bonheur de banque d’images.

Depuis que « le bonheur est une idée neuve en Europe », comme l’a écrit Saint Just, l’idée est devenue ancienne. Sans qu’on sache forcément bien ce qu’est le bonheur. Des experts universitaires le savent, eux, puisqu’ils ont mis en place un hit parade du bonheur dans le monde sous l’égide de l’ONU. Ils sont économistes, ce dont on ne s’étonnera pas étant donné l’appétence de ces spécialistes pour les chiffres… quitte à céder aux sirènes de l’inhibition méthodologique de l’ivrogne qui cherche ses clefs sous un réverbère car il y a de la lumière mais pas les clefs. Ils ont un instrument de mesure : ils mesurent.

Lire aussi Guillaume Barou & Hélène Richard, « Le bonheur est dans la courbe », Le Monde diplomatique, septembre 2016.

Le World Happiness Report (1) existe depuis 2012 et produit régulièrement son hit parade sur ce nouveau paradigme du bien-être et du bonheur (« wellbeing and happiness ») avec des données globales. Une « science du bonheur émergente » affirment fièrement les spécialistes. Quelle science ? À partir d’une masse de données sur 156 pays, l’enquête produit un classement comme il s’en fait aujourd’hui sur tant de domaines et d’institutions : classement des universités, des hôpitaux, etc.

Dans ce hit parade, quelques pays trouvent leur bonheur. Ainsi la nordique Finlande classée en tête. Nul doute que les Finlandais se sentiront plus heureux de savoir qu’ils sont les plus heureux. D’ailleurs, aux dernières élections, le parti d’extrême droite anti-immigrants Les vrais finlandais a connu une forte poussée. Le bonheur, cela se protège. Comme les années précédentes, les pays d’Europe du nord occupent la tête du classement :

1 - Finlande ; 2 - Danemark ; 3 - Norvège ; 4 - Islande ; 5 - Pays Bas

Toujours les mêmes. Une mesure contre-intuitive pourtant car on était prêts à plaindre ces gens qui vivent dans des pays où il fait froid si longtemps, où les journées d’hiver sont trop courtes quand celles d’été sont trop longues mais qui sont les premiers à prendre des vacances dans les pays plus chauds. L’emploi intense du transport aérien pour aller au sud a même provoqué un sentiment de culpabilité en Suède : trop polluant. Ces mêmes gens heureux passent aussi leur retraite dans des pays où les autochtones sont moins heureux. Que vont faire tant de Danois (2e pays), de Norvégiens (3e) ou de Hollandais (5ème) en Espagne, au Portugal ou en Grèce, classés bien loin derrière, respectivement 30e, 66e et 89e. Pendant ce temps, les nationaux des pays moins heureux ne vont pas volontiers dans les pays de grand bonheur sauf, pour une excursion assez courte et seulement les plus aisés. Ce tableau est un peu amendé si on considère la crise migratoire qui voit les habitants de pays en guerre ou en pleine misère chercher à aller dans les pays plus riches et en paix. Pas trop au nord cependant.

Le bonheur ? Qu’est-ce que c’est et, puisqu’on mesure, qu’est-ce qu’on mesure ? Le bonheur du World Happiness Report est ce que les gens en disent puisque le bonheur (happiness) est défini comme le « bien être subjectif » (subjective well-being), autrement dit comment les gens évaluent leur bonheur sur une échelle de Cantrill allant de 1 à 10. Pour indication, la Finlande parvient à un niveau de 7.769 devant le Danemark avec 7.600 et la Norvège avec 7.554. Chaque citoyen est ainsi invité à considérer son résultat comme un classement de compétition.

Les facteurs contribuant au bonheur étant par ordre décroissant la protection sociale, le revenu par tête, la santé, la liberté de choix, et un indice de dystopie, critère un peu mystérieux d’évaluation de proximité à un monde parfait, une utopie. Il s’agit donc d’un bonheur d’économiste pour lequel le terme de bien-être aurait mieux convenu que celui de bonheur. En tout cas un bonheur d’économiste et non de philosophe, de sociologue ou de psychologue, bien plus subtil mais moins mesurable. Un bonheur matériel aux antipodes d’un bonheur cynique comme celui de Diogène qui n’avait besoin que vivre selon la nature. Est-ce même le bonheur des gens auxquels on pose les questions ? Selon une habitude décidément bien ancrée dans les enquêtes de perception, les auteurs imposent leur grille. On aurait pu demander ce que les enquêtés entendent par bonheur et les conditions de ce bonheur. Sans doute auraient-ils parlé de pouvoir d’achat, de santé, mais aussi de famille, de relations sociales, de paix. Les différences entre pays auraient été hautement significatives. Le bonheur n’est pas le même pour tous. Ne le sait-on donc pas encore assez malgré l’évidence des différences (pas les mêmes cultures ni les mêmes religions) et les inégalités de condition sociale et de sort (la guerre par exemple).

Faut-il croire les gens quand ils parlent de leur bonheur ? Parlent-ils de leur bonheur vécu ? Parlent-ils de l’idée qu’ils veulent donner d’eux-mêmes ? Parlent-ils de l’idée qu’ils ont du bonheur collectif dans leur monde ? Jugent-ils leur pays ? S’agissant de soi, les déclarations sont exagérément optimistes en la matière. Une expérience commune peut être tentée avec un échange confirmatif aussi banal que l’interrogation « ça va ? » à la rencontre d’une autre personne. On attend une réponse affirmative. Tentez l’expérience d’une réponse négative : « non ». Selon toute probabilité, l’interlocuteur a entendu « oui ». En tout cas, il ne relève pas et le ferait-il qu’on aurait généré de l’embarras. Une manière de l’en sortir est de dire dans un éclat de rire « mais non je plaisante ». Ainsi en insistant sur le bonheur personnel, les sondages donnent des taux régulièrement au-dessus de 80 % de gens heureux. Les interviewés n’ont pas envie de se livrer. À moins que dire qu’on est heureux contribue à faire qu’on le soit. Le bonheur ? Une croyance surtout.

Loyauté et soumission

La réalité objective fait douter de l’instrument de mesure, avant même de consulter les résultats fournis. Dans la diversité des conditions de liberté, de richesse ou de pauvreté, de connaissance statistique, on peut douter de la possibilité même de disposer d’échantillons représentatifs et de mener des comparaisons. Puisque l’Arabie saoudite arrive en relative bonne place (28e), est-ce que cela signifie que la moitié de la population, la population féminine y est relativement heureuse ? Et les questions viennent en séries. On pourra s’étonner que la criminalité de pays à l’insécurité physique massive ne pèse pas plus sur la perception du bien-être que dans les pays où le degré de sécurité est incomparablement plus élevé. On pourra s’étonner que la perception du bien être dépende également de la protection sociale dans des pays qui n’en disposent pas et dans des pays qui en disposent. S’agit-il du même bonheur quand pour les uns c’est consommer et pour d’autres survivre ?

Lire aussi Hélène-Yvonne Meynaud, « Comment miner la capacité de résistance des salariés », Le Monde diplomatique, mai 2019.

Les gens attendent-ils la même chose de la vie ? On peut même se demander si les critères adoptés ne mesurent pas quelque chose de différent du bonheur. Dans un régime autoritaire, il est certainement plus facile d’exprimer son bonheur que l’inverse. Cet inverse pourrait ressembler à une insatisfaction qui, les politiques et les polices le croient, peut mener à la protestation. Du coup, le bonheur serait une traduction de la soumission. Est-ce qu’on croit pouvoir changer son destin ou est-ce qu’on ne croit pas avoir la possibilité de le faire ? Est-ce qu’on peut manifester un mécontentement et a-t-on même idée de le faire ? À moins qu’une enquête n’en vaille pas la chandelle. Si un peuple est satisfait, d’autres diraient qu’il est amorphe. La culture de la loyauté voire de la soumission ou à l’inverse de la protestation sont fort inégales selon les pays. On se déclare plus heureux dans les premiers. Plus on est attaché à son pays, plus on est patriote et plus on est prédisposé à répondre qu’on est heureux. Le bonheur est aussi un vote, une opinion plus ou moins calculée, plus ou moins contrainte, plus ou moins individuelle. Tout mélanger est simple ; est-ce sensé ?

Dans les hit parades, on se soucie surtout des premiers, rarement des milieux de classe et encore moins des derniers. Les derniers ? Le Soudan du Sud, tout à la fin, la République Centrafricaine, l’Afghanistan, la Tanzanie, le Rwanda, le Yemen, le Malawi, la Syrie… Des pays pauvres, mais aussi en guerre. Pas assez, faut-il croire, pour qu’on ne puisse pas les interroger. Pauvreté, guerre, faim, difficile d’être heureux. Cela a-t-il même un sens ? Pendant longtemps, on ignorait le malheur lointain. Aujourd’hui encore, le traitement médiatique des catastrophes ne le rapproche qu’inégalement. On peut donc continuer à ignorer, à moins qu’on s’habitue à ce malheur statistique pour qu’il n’y ait pas d’indécence à être heureux.

Alain Garrigou

(1Le site est sponsorisé par Illy, le café qui rend probablement heureux.

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