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Littérature

La natation comme expérience poétique

par Christophe Goby, 19 novembre 2021
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Thomas Eakins. — « The Swimming Hole and The Swimmers » (Le bassin et les nageurs), 1885.

Entre Lazare et Pauline, les personnages de La Joie de Vivre d’Emile Zola, il y avait cette complicité de la nage en mer. La mer c’était la Manche, pour eux, nager restait associé à l’érotisme de l’eau. « Elle en aimait l’haleine âpre, le flot glacé et chaste, elle s’abandonnait à elle, heureuse d’en sentir le ruissellement immense contre sa chair… » La littérature et la nage sont liées depuis que les poètes crawlent dans les vagues. Non pas flottants mais actifs dans son immensité. Nager en mer est une expérience solitaire qui ne laisse pas indemne. L’homme n’y est rien, la mer est tout.

Durant des siècles, personne en Angleterre ne nageait en mer. On flottait, on coulait les autres, plutôt bien, et c’est tout. C’est qu’avec l’avènement du christianisme, l’Europe avait perdu le contact avec la mer. « Seuls ceux qui étaient en mesure de surmonter le superstitions populaires étaient libres d’entrer dans l’eau. (1) » En effet, l’Église peuple la mer de monstres pour combattre l’érotisme de l’eau. Pourtant c’est en latin qu’est publié le premier traité de natation par l’érudit élisabéthain Everard Digby.

Les poètes ne manqueront pas l’appel des sirènes romantiques. Byron nageait, dit-on, avec les hommes qui l’attiraient à travers le Pirée. (Pouchkine de son côté plongeait dans l’eau glacée chaque matin. Poutine qui n’est pas poète, continue.) Le poète anglais cherchait notamment à calmer sa tension nerveuse… Tous les endroits où il a nagé sont devenus quasi sacrés. Son exploit vénitien : trois heures quarante cinq entre le Lido jusqu’à Venise, pour remonter toute la longueur du grand canal. C’est tout de même plus distingué pour visiter la capitale des Doges que d’être trimballé en gondoles. Ce poisson anglais raconte encore : « Je viens de sortir d’une heure de nage dans l’Adriatique et je vous écris devant une jeune vénitienne aux yeux noirs qui me lit Boccace ». D’autres s’y risquent aussi, et se mettent en danger. Edward John Trelawny (2), aventurier des mers du Sud, corsaire, et ami des romantiques avait tenté d’apprendre à nager à Percy Bysshe Shelley, qui mourra noyé après que son embarcation a chaviré. En 1833, le corsaire effectue sa nage la plus mémorable en traversant dans les deux sens l’effrayante étendue d’eau sous les chutes du Niagara. Matthew Webb (3), nageur célèbre qui avait traversé la Manche en 22 heures entre les vagues phosphorescentes, les algues, les marsouins et les méduses urticantes, périt dans ces mêmes chutes.

L’abime de la pensée

Edgar Allan Poe, qui fascinait si bien Baudelaire qu’il le traduisit, avait remonté le courant de la rivière James sur six milles, comme Byron qui avait traversé l’Hellespont en 1810. Ce poète de l’eau avait franchi ce détroit au courant périlleux. « Je me targue de cette réussite plus que je ne pourrais le faire de tout autre guerre de gloire, politique, poétique ou rhétorique. » C’est dire l’importance de l’exploit pour celui qui partit combattre pour la liberté de la Grèce. La nage en mer est propice à la réflexion autant qu’à l’engagement physique. « Nager longtemps dans l’abime de la pensée est susceptible de lasser », concède t-il. L’Américain Walt Withman, l’auteur de Feuilles d’herbe sera quant à lui un nageur de rivières et des bords de mer. Les peintres ne sont pas en reste tant la nage en Angleterre va devenir sport d’élite puis phénomène de mode. Charles Kingley et Turner vont peindre Léandre fendant les vagues. À la fin du XIXe siècle, le suédois Eugéne Jansson peint les plongeons scandinaves, les gymnastes et les maisons sombres.
Le Britannique Charles Sprawson auteur d’un livre poético-aquatique (1992) dont sont issues nombre de citations de cet article, a tenté d’imiter Byron traversant l’estuaire du Tage au Portugal mais il y a renoncé, effrayé par les profondeurs.

Lire aussi Benoît Bréville, « Pourquoi se baigner ? », « La mer, histoire, enjeux, menaces », Manière de voir n˚178, août-septembre 2021.

En Allemagne, nage et naturisme se pratiquent autour des lacs. La gymnastique est une réponse à la défaite de la Prusse à l’époque napoléonienne. Elle se prolonge dans la Baltique par des exercices sur l’eau puis par le plongeon. Goethe, qui chérissait un dessin de Michel Ange représentant des soldats se baignant dans une rivière, comprend en Suisse que la nage lui offre le seul accès à la mythologie grecque — « La nage est la forme la plus sublime de relaxation ». Le militarisme s’emparera de la figure du nageur pour faire de la nage allemande l’exemple de la vigueur. La brasse militaire enseignée aux soldats exalte la puissance des jambes allemandes. Leni Riefenstahl dans son film Olympische Spiele évoque sa passion du plongeon. Beowulf, héros d’une épopée anglo-saxonne, est un terrible nageur : « Es-tu ce même Beowulf qui se mesura à Breca et fit la course avec lui en haute mer, dans ce concours à la nage où, soit par présomption, soit par hardiesse folle, vous risquâtes tous deux votre vie au-dessus de l’abîme ? Il ne se trouva personne, ami ou ennemi, pour vous dissuader d’accomplir ce misérable exploit de nager en mer. »

Une poétique de l’eau

« Et nous étions des nageurs , pas des baigneurs. » Irma Pelatan (4) nageait en piscine au club des dauphins de Firminy dans les années 1970. Elle raconte l’entrée à la piscine à quatre vingt centimes parce que la Mairie est tenue par Théo Vial Massat, un maire et une légende communiste, « La résistance qui tenait la Mairie depuis toujours. » Autrement dit, depuis la libération avec Marcel Combe. Puis Eugène Claudius Petit, ancien des MUR, catholique de tendance anarchiste.
« J’ai beaucoup nagé dans mon enfance, tu sais, car le sport nous tenait lieu de culture, de loisir, de valeur, de lien. (5) » Irma Pelatan se constitue une vraie culture du corps sans savoir que corps et esprit vont de pair. « Je nageais et était née comme une poétique de l’eau. » Elle y cherchait la droiture, la noblesse du sport et une morale aussi au milieu des bassins. Elle mettait sa fierté à réaliser trois jours par semaine ses kilomètres de nage le soir. Avec son entêtement à se déplacer en ligne droite, elle rêvait de mer, d’immensité, d’espace sans limite mais la Loire, ce n’est pas la Méditerranée. « La mer nous habitait et pas n’importe quelle mer : la Méditerranée. »

Et le Corbusier ce n’est pas la liberté non plus. Pourtant la piscine de Firminy qu’on croit de lui est l’oeuvre d’André Wogenscky. « Et nous nagions comme on prie, les chronomètres et les planches comme ostensoirs, comme suppliques au Dieu absent. »

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Max Liebermann. — « Swimmers » (À la piscine), 1875.

Murene (6) raconte une histoire au cœur de l’eau et des piscines. Celle d’un jeune homme qui a perdu ses bras et qui va revivre en nageant. Ce roman raconte l’ébauche de la première fédération handisport. Outre des pages d’une grande poésie, c’est cette remontée par les eaux qui peuple ce roman des profondeurs. Si le feu a détruit la vie du personnage principal, la solidarité des hommes abimés eux aussi par les conflits ou le travail va remettre à l’eau un homme dont le corps a été mutilé. Comment nager quand on a perdu ses bras ? « Il se concentre sur la nage, aveugle aux moignons qui l’entourent, il n’a d’autre pensée dans le bassin que l’exécution d’un mouvement fluide. »
François Sandre, jeune ouvrier, perd ses bras dans un accident en 1956. Après le désespoir, une marche en montagne lui donne envie de se baigner dans l’eau froide d’un lac d’altitude. Sa rencontre avec l’Amicale sportive des mutilés de France le poussera plus avant dans la natation. Il entend alors les noms des jeux de Stoke Mandeville, village où exerce le docteur Ludwig Guttmann, l’organisateur des premiers jeux paralympiques et handisport dans le sud est de l’Angleterre. L’Amicale n’est créée qu’en 1954.

Depuis 20 ans, un défi draine des milliers de nageurs vers Marseille. Il s’agit de rééditer l’exploit d’Edmond Dantès. Ce marin, accusé de bonapartisme et jeté en prison au Château d’If, avait perdu sa promise et sa situation. Si on ne vous jette pas, comme lui lors de son évasion, dans un sac au large du Château d’If, vous devez néanmoins nager les cinq kilomètres qui séparent cette île, connue grâce au roman d’Alexandre Dumas, de Marseille.

Christophe Goby

(1Charles Sprawson, Héros et nageurs. Trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) par Guillaume Villeneuve. Nevicata, Bruxelles, 2019, 288 pages, 22 euros. Les citations suivantes, sauf mention contraire, en sont extraites.

(2Edward John Trelawny, Mémoires d’un gentilhomme corsaire. 1831. Les derniers jours de Shelley et Byron. Souvenirs, José Corti, Paris, 1995

(3Kathy Wilson, The crossing, Headline Book Publishing, 2000. Voir article d’ Olivier Villepreux, Le Monde.fr. ,16 aout 2020

(4Irma Pelatan, L’odeur de chlore, La contre allée, Lille, 2019, 13 euros.

(5Irma Pelatan, op. cit.

(6Valentine Goby, Murène, Actes Sud, Arles, 2019, 384 pages, 21, 80 euros.

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