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La peste blanche

par Alain Garrigou, 15 juin 2020
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Dans son livre La lucidité, José Saramago imagine des élections où les électeurs ne jouent pas le jeu. Un jour de scrutin sous une pluie diluvienne, le bureau de vote n° 14 de la capitale portugaise attend en vain les citoyens. Émoi des scrutateurs… On devine les mêmes scènes dans les autres bureaux. À la fin de la journée, quelques-uns arrivent mais le compte n’y est pas. « Le pourcentage des bulletins valides n’atteignait pas vingt-cinq pour cent, distribué entre le parti de droite avec treize pour cent, le parti du centre avec neuf pour cent, et le parti de gauche avec deux et demi pour cent. Très peu de bulletins nuls, très peu d’abstention. Tout le reste, plus de soixante-dix pour cent du total était constitué de bulletins blancs ». Sentiments mêlés dans la population : « La perplexité, la stupéfaction, mais aussi la raillerie, le sarcasme balayèrent le pays de bout en bout ».

Le gouvernement ne voit aucun motif d’amusement et organise derechef un nouveau vote. Et cette fois, les résultats sont encore plus sidérants : 83 % des électeurs ont voté blanc. Il est inimaginable que cela ait été accompli sans une action coordonnée. En somme, il a fallu un complot, estime le parti de droite au pouvoir. Il décrète l’état d’exception et place la ville en état de siège après s’être retiré dans une province « normale » avec tous les organes de l’État. Impossible de connaître précisément les motivations des « blanchards » malgré des services de renseignement à pied d’œuvre mais confrontés au sang-froid de la population et à l’absence de désordre. Comment ne pas y voir un vote en faveur du vote, mais hostile au choix proposé ou à l’usage habituel des suffrages ? Une forme inédite de subversion. La capitale est encerclée mais aussi confinée car la peur d’une épidémie se répand dans les rangs du pouvoir désemparé — une « peste blanche », juge le premier ministre.

Lire aussi José Saramago, « Que reste-t-il de la démocratie ? », Le Monde diplomatique, août 2004.

La fable de José Saramago dit dans un langage fantastique, sarcastique et parodique la vision conspirative du pouvoir politique, le cynisme de dirigeants et leur violence ultime — et ce, comme bien des penseurs avant lui, dans le langage plus abstrait de la philosophie politique. En dévidant l’écheveau des potentialités d’une hypothèse apparemment aussi insignifiante que le vote blanc, il offre cependant une formulation littéraire de ce que Max Weber a nommé en langage sociologique la « domestication des dominés ». Une expression a priori curieuse — pour ne pas dire scandaleuse — quand elle vise le suffrage universel. Avec humour, Alexis de Tocqueville avait parlé d’« apprivoiser le nouveau maître » à l’occasion des premières élections au suffrage universel masculin de 1848, en exprimant une idée proche. Sous l’oxymore affleure le sophisme.

Loin de signifier qu’il serait seulement un moyen habile de tenir le peuple, soit d’empêcher la démocratie, il ne peut seulement être perçu sous le seul jour de l’émancipation. En étant essentiellement conçu sous le jour de la conquête, le récit fondateur masque les conditions de réalisation de cette démocratie par le suffrage universel. Il ne s’agit pas ici de faire la critique de la nomination élective que de nombreux philosophes classiques, d’Aristote à Rousseau, ont associé aux régimes oligarchiques mais de l’économie électorale. Cela commence par le scrutin, dont l’évidence n’a existé qu’à force d’être répétée, qui gère les flux des électeurs en faisant appel à la discipline et à l’autodiscipline. Comme un autre rituel dont il se rapprochait significativement dans le passé — le conseil de révision —, le rituel électoral emploie les mêmes procédés de l’enrôlement : calendrier, inscription, signature, file d’attente. En reléguant sinon en délégitimant les formes concurrentes d’expression politique, individuelles, spontanées ou sauvages. Enfin, la traduction de votes, opinions standardisées équivalentes, en chiffres, est censée constituer la source principale de légitimité politique. Opération si forte et invisible que les commentateurs expliquent ensuite aux électeurs le sens de leur vote.

Lire aussi Razmig Keucheyan, « Le suffrage universel, une conquête toujours inachevée », Le Monde diplomatique, avril 2015.

Paradoxalement, la fable de Saramago démontre d’autant mieux qu’elle prend des libertés. Dans la réalité, le vote blanc massif n’empêcherait pas l’arithmétique électorale de suivre son cours puisqu’il ne serait pas pris en compte et les partis obtiendraient leurs pourcentages quel que soit le nombre de suffrages exprimés. José Saramago se livre à une petite manipulation que le lecteur attentif dans sa lecture d’un livre exigeant n’a peut-être pas vue. Dans le droit électoral, le décompte du scrutin ne met pas sur un même plan les votes blancs ou nuls et ceux exprimés pour chaque parti. Ces bulletin blancs ou nuls sont d’abord dépouillés à côté de l’ensemble des suffrages puis neutralisés afin de compter les voix au regard des seuls suffrages exprimés. Ainsi, les partis de droite, du centre et de gauche ne sont pas sur la même ligne (ou colonne) que les votes blancs. Autrement dit, les scores doivent être rapportés aux seuls suffrages exprimés, c’est-à-dire 17 %. Les formations politiques ont donc obtenu successivement 47 %, 47 % et 6 % et non 8 %, 8 % et 1 %. Ces pourcentages sont approximatifs puisque l’écrivain ne livre qu’un chiffre rond sans même daigner, au mépris des conventions, nous gratifier d’un chiffre ou deux après la virgule.

Ainsi, le suffrage universel accomplit sa fonction de désigner des élus. Exagération ? C’est ce qui se passe lors de toutes les soirées électorales quand après avoir sobrement publié les données générales de l’élection, les commentateurs passent à la phase ultérieure — utile, faut-il préciser —, les scores des différents partis ou candidats. Évidemment, si le résultat était aussi surprenant que dans la fable, il faudrait légalement passer au second tour et non recommencer tout de go. Comme si de rien n’était ? Le chiffre massif du vote blanc constituerait dès lors un spectacle qu’apprécieraient peut-être les médias. Brièvement. Il demeure que la mécanique électorale n’a pas besoin de beaucoup d’électeurs pour fonctionner et qu’à cet égard, la fable de Saramago peut paraître en retrait sur la réalité légale puisqu’il ne serait pas besoin de recommencer les élections.

Elle n’en est pas moins renforcée par la réalité de la « domestication des dominés » : nul besoin qu’ils soient nombreux à voter pour peu qu’il y ait une majorité parmi ceux qui votent. On est si habitués à considérer le suffrage universel comme la plus importante des conquêtes démocratiques qu’il n’est pas facile d’en voir la double face : d’un côté, il élève des sujets au statut de citoyens qui ont accès à une forme d’expression souveraine dont, à partir du XIXe siècle, procède tout pouvoir démocratique, contrairement à ceux qui procèdent de la force, de la providence, de l’héritage ou de l’arbitraire ; de l’autre, il confère aux élus le pouvoir de gouverner au nom des gouvernés, quels que soit les avis particuliers, s’ils existent, avec une légitimité qui fonde une obéissance consentie.

Il a fallu une fâcheuse coïncidence pour que la réalité rejoigne la fiction quand, en France, les élections municipales du 15 mars 2020 — prévues de longue date— rencontrèrent le début d’une pandémie. Cette réalité rejoignait si bien la fiction de José Saramago que celui-ci avait évoqué dans son récit fantastique une épidémie qui avait touché la même ville quatre avant le début de son conte. Une épidémie extraordinaire qui avaient rendu aveugle toute la population (ou presque) de la capitale du même pays. Son souvenir traumatique servait au pouvoir à combattre la mystérieuse subversion « blancharde ».

Sans doute le Covid-19 est-il plus banal qu’une épidémie d’aveuglement, qu’heureusement nous ne connaissons pas réellement… sauf à cultiver encore la fable et y voir la métaphore d’un état permanent. En l’occurrence, le pouvoir politique français n’eut pas de chance. Le président annonçait-il les premières mesures contre la pandémie, le 12 mars, avec la fermeture des écoles mais le maintien du premier tour de scrutin des élections municipales que, le lendemain, les experts sanitaires le prévenaient que la gravité de la pandémie imposait des mesures plus draconiennes. Reporter le premier tour ? Cela avait déjà été fait pendant la première guerre mondiale, où la chambre des députés, élue en 1913, fut renouvelée en 1920. Les citoyens n’eurent pas le souci d’en décider. Pris par leur illusio de professionnels, les grands élus ne pouvaient renoncer à perdre les fruits de leur campagne. Ni beaucoup de militants, pris par leur propre illusio de la bataille politique. Si près du but, pensèrent beaucoup d’entre eux, aussi sûrs de l’emporter et peut-être privés du bonheur de la victoire. Plutôt que de les affronter, le président obtempéra. Il faudrait pourtant organiser un second tour la semaine suivante qui, au rythme de progression de la pandémie, devrait être reporté. Chaque jour suffit à sa peine.

Il y eut donc un premier tour le 15 mars 2020 qui mérite de rester dans les annales. La participation s’en ressentit fortement, surtout dans les villes où la menace de la contamination était plus concrète que dans les campagnes. Le taux d’abstention s’élevait à 55,34 % des inscrits (37,87 % des élections municipales précédentes de 2014). Un seuil symbolique était franchi avec plus d’abstentionnistes que de participants. Il ne manquait dans cette histoire que la sottise sondagière. Selon un sondage Odoxa publié trois jours avant le scrutin, près de deux Français sur trois (64 %) jugeaient que le gouvernement avait eu raison de ne pas repousser le premier tour des municipales, contre 36 % d’un avis contraire. Autrement dit, si près des deux tiers des citoyens approuvaient le maintien du premier tour, ils ne furent que moins de la moitié à y participer.

Sacrifice à la démocratie

Au cours de la journée électorale bien réelle de 2020, il y eut des contaminations dans les bureaux de vote et dans les quartiers généraux des élus qui, toute joie dehors, fêtèrent la victoire et se livrèrent à moult embrassades. Il y eut donc des nouveaux contaminés dont, mauvais souvenir oblige, on ne réclamera pas un monument pour leur sacrifice à la démocratie. Pourtant, quel qu’ait été leur déni du danger, beaucoup ont cru servir la démocratie. Ils n’ont pas vu la face cachée du suffrage universel pour n’en considérer que la face éclairée. Avec le recul, la participation peut même dénoter un attachement important au suffrage universel. Une importante minorité a quand même voté.

Le credo démocratique résiste bien à cet égard si on considère des explications de vote explicitement exprimées dans les termes classiques du devoir électoral. N’aura-t-il été qu’une parenthèse ? Le suffrage universel ne risque guère d’être mis en cause dans sa fonction d’instrument de domination par le processus imaginé par José Saramago. On ne croit pas à ce mouvement non coordonné remplissant les urnes de bulletins blancs. La plupart des électeurs n’y ont d’ailleurs jamais eu recours. À quoi bon se déplacer puisque cela ne compte pas ? Par contre, l’abstention ordinaire qui consiste à ne pas voter fait bien peser une menace. Dans les premiers temps du suffrage universel, il était banal de s’inquiéter de la participation aux élections. En avril 1848, les observateurs furent même surpris de l’énorme participation (80 %) aux premières élections organisées au suffrage universel masculin. Aux débuts de la IIIe République, la presse commençait encore, au lendemain des scrutins, à se féliciter de la forte participation. Tout le monde s’est habitué à cette mobilisation institutionnelle réussie. Ainsi le suffrage universel a-t-il été progressivement conçu comme une chose naturelle, un principe tellement évident que chacun y adhérait spontanément et que la raison approuvait ensuite.

José Saramago use d’un autre subterfuge puisqu’il avance un chiffre de zéro abstention. Cela ne s’est jamais vu, même dans les pays où le vote est obligatoire. Et même pas dans une élection dominée par l’abstention puisque, malgré le danger épidémique, il y eut 322 783 (1,57 %) bulletins blancs le 15 mars 2020. Encore que dans ce dernier cas, on puisse s’interroger plus que d’habitude, le vote blanc fait figure de geste délibéré alors que l’abstention mêle des motivations floues dont certaines n’ont rien à voir avec un choix politique. La réalité d’une désaffection démocratique perce réellement dans l’abstention et non dans l’usage du bulletin blanc, très lente et non pas soudaine comme dans la fable. Elle procède par de petits manquements devenus progressivement systématiques.

Le maintien du premier tour des élections municipales de 2020 est-il un accident de parcours ou bien marque-t-il une étape dans un processus d’éloignement des électeurs du suffrage universel ? Il en existe des signes depuis trois décennies. Le 15 mars 2020 a pu marquer une prise de conscience pour des électeurs : il n’est pas besoin qu’ils aillent voter pour que les candidats soient élus. Il n’est pas besoin de voter si nombreux pour que les mêmes soient élus avec 20 % des inscrits comme dans la plupart des villes. Mal élus ?, s’interrogeront-ils. Mais qu’est-ce que cela change ? Et puis pourquoi voter alors qu’aussitôt élus, les dirigeants politiques se voient contestés comme s’ils n’avaient pas de légitimité démocratique au nom d’une légitimité directe assumée par les mobilisations de rue, par la conviction des militants, voire par les sondages qui, rejouant sans arrêt l’élection passée, étalent au grand jour une défiance des sondés pour des dirigeants à peine élus ? Comme s’ils ne l’avaient pas été…

Lire aussi André Bellon & Anne-Cécile Robert, « La Ve République en coma politique », Le Monde diplomatique, avril 2020.

La question de la légitimité des élections ne se pose guère quand elles réussissent, c’est-à-dire d’abord quand les électeurs y participent massivement et volontairement. C’est ce que les démocrates contestent aux pays autoritaires dont les électeurs ne disposent que d’une liste unique, sont soumis à la surveillance du régime et à une propagande unilatérale. En face, les démocraties pluralistes ont nourri une bonne conscience confortable. Avant que leur solution n’apparaisse plus si claire, comme en certains pays où la sincérité du scrutin est affectée par de nouvelles formes de tricheries tels que le harcèlement ou la fausse information. Même dans les conditions les plus banales, les certitudes se sont érodées sur le caractère naturel d’un suffrage universel éclairé.

Le fabuliste malicieux a semblé suggérer un remède à l’ambiguïté du suffrage universel : les bulletins blancs. Puisque les électeurs votent pour des candidats qu’ils n’ont pas choisis — comme Henry Ford proposait à ses clients de choisir la couleur de la Ford T, à condition que ce soit le noir —, que l’ampleur de la participation n’importe guère puisque les élus le seront toujours, les élections sont-elles si démocratiques ? À l’extrême, il suffirait qu’ils votent. Dans cette part obscure, la légitimation est manifestement moins efficace si les pouvoirs à peine élus sont déjà contestés dans la rue ou ailleurs. Dans ces situations où les humains semblent en panne d’imagination, les philosophes ont été sollicités pour lancer des idées dont il faut bien dire qu’elles ne sont guère innovatrices — comme le tirage au sort dont Aristote disait qu’il caractérisait la démocratie —, le référendum d’initiative populaire — dont on ne sait comment il peut échapper à l’emprise des partis politiques —, ou forcément plus neuves mais seulement techniques, comme le vote en ligne. On préfère l’audace de José Saramago, qu’il s’en tienne à une critique de la domestication ou qu’il suggère discrètement une solution. Lui, il dérange.

Alain Garrigou

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