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La victoire, sans chanter

Elles ne le disent pas trop, mais elles sont sur un petit nuage : dans la valse des milliards d’euros distribués sans compter ces derniers mois par un État apparemment richissime, les armées ne sont pas en reste. C’est que leur « plan de relance » est déjà ancien, et leur assure une manne régulière. Et qu’elles pensent avoir gardé quelque utilité…

par Philippe Leymarie, 23 octobre 2020
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Mark Gertler. — « Merry-Go-Round » (Le manège), 1916.

Ce plan est celui de la Loi de programmation militaire (LPM) qui prévoit rituellement une augmentation de 1,7 milliard chaque année, ce qui mettra le budget défense de l’année prochaine à 39,2 milliards, hors pensions. Avec, à partir de 2023, la perspective d’un bonus annuel de 3,5 milliards de plus — modernisation de la dissuasion oblige. Si la trajectoire inscrite dans la dite « LPM » est respectée, les armées auront donc bénéficié entre 2019 et 2025 de presque 300 milliards d’euros de crédits, et la France approchera les fatidiques 2 % de PIB consacrés à la défense, comme l’y invitent avec insistance l’OTAN et l’ami américain.

Lire aussi Renaud Lambert, « Cassandre bouge encore ! », « Faut-il payer la dette ? », Manière de voir n˚173, octobre-novembre 2020.

Après des années de vaches maigres sous les présidents Sarkozy et Hollande, avec baisse des effectifs et non-renouvellement de certains équipements — au point, assure le général Vincent Desportes (1), qu’il n’y avait « pas un avion sur deux pouvant décoller, moins d’un hélicoptère sur trois, un bateau sur deux ne pouvant prendre la mer… » — le temps du rattrapage ou de la reconstruction est donc venu.

Une première impulsion avait été donnée dès 2016 après les attentats survenus à Paris, avec un effort notamment sur le renseignement et la cyberdéfense. Mais c’est l’actuel président qui a vraiment relancé la machine, dans le but de retrouver des marges d’autonomie de la défense française, si possible élargie à l’Europe, et appuyée sur un financement pérenne : « Nous commençons à en sentir les premiers effets », a reconnu récemment François Lecointre, le chef d’état-major général des armées devant la commission des affaires étrangères et de défense du sénat, qui auscultait le budget 2021 des armées (2).

Nouvelle génération

Au final, ce budget 2021 pour la « mission armées » est le quatrième exercice en hausse. La défense bénéficie de 39,2 milliards, soit 7 de plus qu’en 2017. Son budget est en hausse de 4,5 % par rapport à 2020. Un tiers est avalé par les salaires et primes, mais plus de la moitié de ces crédits (22,3 milliards) seront consacrés aux équipements :

 les livraisons concerneront 157 blindés Griffon et 20 Jaguar pour l’armée de terre, une nouvelle frégate multi-missions et des avions Atlantic2 rénovés pour la marine nationale, trois nouveaux avions MRTT Phénix pour l’armée de l’air et de l’espace, etc. ;
 les 44,7 milliards d’autorisations de commande concerneront, entre autres, une trentaine d’hélicoptères interarmées légers, 120 véhicules blindés, une deuxième frégate de défense et d’intervention, une douzaine de Rafale, le financement des travaux pour le développement d’un démonstrateur du système de combat aérien futur (SCAF) et du combat terrestre futur (MGCS), et des études sur les sous-marins lanceurs d’engins (SNLE), le (ou les) porte-avions pour succéder au Charles de Gaulle, et les satellites de communication, écoute ou observation de nouvelle génération ;
 l’effort est poursuivi dans le renouvellement satellitaire (624 millions), le renseignement (398 millions), la cyberdéfense (201 millions) ;
 la recherche et développement atteint 6,6 milliards d’euros (y compris un important soutien à l’innovation, et aux PME de la base industrielle de défense, notamment les entreprises jugées « stratégiques »).

À hauteur d’hommes

Un huitième de ces crédits défense est consacré au renouvellement du système de dissuasion, avec ses composantes maritime et aérienne, qui a toujours été le poste le plus budgétivore — une proportion qui s’élargira à partir de 2023. Mais Mme Florence Parly, ministre des armées depuis près de trois ans, cherche également depuis sa nomination à améliorer sensiblement les conditions de travail et de vie des personnels de la défense, dans le cadre d’une politique qu’elle veut « à hauteur d’hommes » :

 nouveau système de rémunération et de soldes (après des années de cafouillages et une belle ardoise pour le contribuable !) ;
 rénovation des hébergements (progressive, en raison de l’état de délabrement d’une grande partie des casernements) ;
 renflouement du service de santé des armées (qui, fort actuellement de 14 000 personnels, perdait son identité militaire et une partie de ses moyens, mais va bénéficier d’un budget de + 24 % en 2021, avec revalorisations salariales, primes Covid, soutien aux études médicales, etc.) ;
 renouvellement des équipements et armements individuels (12 000 fusils d’assaut, 126 000 treillis ignifugés, etc) ;
 poursuite du « plan famille » (logement, emploi du conjoint, soutien en cas de départ en mission, équipement WiFi, places en crèche, rallongement des délais pour les mutations, etc) ;
 et relance du recrutement : avec 27 000 contrats l’an prochain, les armées (terre, air, mer, cyber, renseignement) seront à nouveau « le premier employeur de France », mais devront réussir à former, entraîner et fidéliser cette main d’œuvre, dans un contexte de « mise en tension de la problématique ressources humaines », due notamment à l’épidémie de Covid.

Modèle complet

Repoussant par avance les critiques qui ne manquent pas de surgir, surtout en ces temps de mobilisation de moyens exceptionnels pour le soutien à l’économie et aux populations, le ministère fait valoir que le budget défense est, plus que jamais, « une machine à dynamiser l’économie française », avec des retombées pour les 200 000 salariés des entreprises de défense ou ayant une activité « duale » (à la fois militaire et civile), ainsi que pour l’emploi des jeunes, grâce à une politique permanente de recrutement. Et que les armées, en raison du maillage de leurs unités et infrastructures, continuent d’irriguer les territoires de la France profonde.

Lire aussi Cécile Marin, « Interventions militaires françaises en Afrique », Le Monde diplomatique, juin 2019.

Cette manne de crédits militaires aurait donc, pour toutes ces raisons, ce que Françoise Dumas, présidente de la commission défense à l’assemblée nationale, appelle « un effet multiplicateur ». Au titre d’une participation de la défense au plan de relance de l’économie, et notamment de la filière aéronautique, le ministère a d’ailleurs avancé ces derniers mois plusieurs commandes d’avions-ravitailleurs, hélicoptères, et drones, afin de donner du grain à moudre aux entreprises concernées.

Quant au chef d’état-major, il plaide à chaque occasion pour « le maintien du cap budgétaire, afin que la France puisse conserver un modèle d’armée complet », couvrant un large spectre de modes d’action pour faire face à un maximum de risques, et « tenir le rang que lui confère son armée — celui de première armée européenne ». Il s’agit, dans l’esprit des chefs militaires, de pouvoir faire face à tout type de menace ou conflit, sachant qu’il est actuellement « difficile d’identifier les risques les plus prééminents ».

Si la principale menace militaire reste le terrorisme international « qui disséminerait ses métastases en France », le risque le plus dangereux est — pour François Lecointre — celui d’un « retour d’un conflit de haute intensité dans lequel seraient impliqués des États-puissances », à quoi s’ajoute qu’on « ne peut pas non plus sous-estimer le risque d’une crise régionale qui dégénérerait dans notre voisinage ou nos zones d’intérêt, avec des impacts directs sur le territoire national » (3).

Quand Bercy s’éveillera

Restent des points de faiblesse, voire des « bombes à retardement » notamment mises en évidence ces derniers jours par les commissions de défense de l’assemblée et du sénat :

 la crainte d’abord que, dans le cadre d’une recherche globale de financements, on assiste à un « réveil » de Bercy, qui faisait traditionnellement du budget défense une de ses « variables d’ajustement », et pourrait exiger dans les mois qui viennent des coupes ou reports de commandes dommageables pour les grands programmes en cours ;
 la compensation demandée mais non actée des engagements financiers consentis par les armées au titre de la lutte anti-Covid (hôpitaux de campagne à Mulhouse et Mayotte, transferts aériens de malades en réanimation, etc) ;
 la plainte des industriels de l’armement (hors aéronautique) qui auraient voulu bénéficier d’un volet particulier dans le plan global de relance lancé par le gouvernement, évoquant pour certains un « rendez-vous manqué » — à quoi la ministre a répliqué en faisant valoir que, sur cinq ans, « la loi de programmation militaire s’imposait comme un plan de relance à part entière », en raison du volume d’investissements qu’elle institue ;
 l’inquiétude des parlementaires après la décision de prélever d’urgence une douzaine de chasseurs Rafale sur le parc de l’armée de l’air française — un dixième de ses capacités — alors que les avions qu’il a été décidé d’acheter en remplacement ne seront pas livrés avant 2024 ; et leur souhait que le produit de cette vente à la Grèce soit réaffecté à l’achat de chasseurs neufs, et non versé au budget général de l’État, comme le veut la réglementation ;
 l’inconnue, comme chaque année, sur le niveau effectif des dépenses concernant les opérations extérieures, qui sont provisionnées à 1,2 milliard d’euros sur le budget défense 2021, mais dont l’expérience a prouvé qu’elles dépassaient le plus souvent les montants alloués, pesant sur le fonctionnement des armées ;
 la décision à venir en principe avant la fin de l’année pour le remplacement du Charles de Gaulle, alors que les études se poursuivent (261 millions affectés en 2021) : le mode de propulsion, le tonnage, la construction d’un ou deux bâtiments, etc ;
 l’inconnue sur la faisabilité et les coûts de reconstruction du sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire Perle, à moitié détruit il y a quelques mois par un incendie durant une période d’entretien, et qui sera finalement reconstitué grâce à la « soudure » avec une section de l’ancien sous-marin déclassé Saphir ;
 le manque d’engouement des partenaires européens de Paris, et singulièrement de l’Allemagne, dans les projets structurants mais loin d’être aboutis concernant le char de nouvelle génération, mais surtout le futur système de combat aérien (SCAF).

Climat chargé

Lire aussi Charles Perragin & Guillaume Renouard, « Quelle souveraineté militaire ? », Le Monde diplomatique, mai 2019.

Avec deux écueils pour ce projet SCAF : un pari presque unique (à l’exception d’un ralliement de l’Espagne) sur la solidité du couple franco-allemand, en dépit d’un manque actuel de confiance réciproque, d’attentes opérationnelles parfois différentes, ou d’un possible changement politique de Berlin ; et l’accent mis sur la construction du démonstrateur d’avion piloté, alors que le concurrent britannique, avec son projet Tempest pour succéder à l’actuel Eurofighter, réussit à fédérer d’assez nombreux pays (dont l’Italie), et préfère — dans une logique de système — développer à la fois le chasseur, mais aussi ses escortes de drones, les aides à la décision et systèmes de communication satellitaires, etc (4).

L’année 2021 en tout cas sera celle de la commande définitive aux constructeurs du fameux démonstrateur du SCAF, qui devrait pouvoir voler à partir de 2026, en vue d’une production en série à partir de 2030-2035. Ce sera aussi l’année d’un examen à mi-parcours de l’application de la Loi de programmation militaire (LPM), avec d’éventuelles remises en cause. Le tout dans un climat géopolitique chargé (Sahel, Levant, Libye, Turquie, Haut-Karabagh), et sur une toile de fond politique aux multiples inconnues : la succession de Donald Trump, l’après-Angela Merkel, la future élection présidentielle française. Pour ne rien dire de l’allure que prendra la crise sanitaire internationale due à l’épidémie de Covid-19…

Défense et sécurité : les effectifs

Le projet de loi de finances établit les effectifs du ministère des armées pour 2021 à un total de 280 433 agents (dont 65 000 civils). Les militaires sont environ 114 700 au sein de l’armée de terre, 35 000 dans la marine, 41 000 pour l’armée de l’air et de l’espace, que complètent les effectifs du service de santé des armées (SSA), de police militaire (prévôté), du service des essences, de la direction générale de l’armement, du commissariat, et du ministère central, ainsi que quelques milliers de militaires déployés dans les services de renseignement extérieur.

Si on élargit au domaine de la sécurité nationale, ils s’y ajoutent 100 680 gendarmes — également de statut militaire, mais relevant du ministère de l’intérieur, tout comme les 151 500 fonctionnaires de police, qui eux ne sont pas de statut militaire. Et si on élargit encore, on peut y adjoindre les effectifs des policiers municipaux, de plus en plus souvent armés, et qui ne cessent d’augmenter : ils seraient au nombre de 35 000 actuellement. Et enfin, dans le tout dernier cercle des forces de sécurité, les convoyeurs, gardiens et autres personnels privés, qui seraient environ 175 000 (selon leurs organisations professionnelles).

Philippe Leymarie

(1Sud Radio, 29 septembre 2020.

(2Public Sénat, 14 octobre 2020.

(3Cf. « La nécessité de disposer d’un modèle d’armée complet », DSI 73, août-septembre 2020.

(4Confidence récente d’un expert britannique auprès d’une parlementaire française : « Vous avez un problème en France : c’est Dassault ! ».

Le titre de ce billet fait allusion à « La Victoire en chantant », entête du Chant du Départ, un air patriotique souvent entonné durant la guerre de 1914-1918 et qui a donné son nom à un film de Jean-Jacques Annaud sorti en 1976 : en 1916, soldats et colons français livrent une guerre picrocolesque aux Allemands dans un Cameroun découpé par les puissances européennes, aux fins fonds de la brousse, au milieu de populations africaines enrôlées dans un combat qui n’est pas le leur…

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