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Le combat solitaire des Algériens

par Akram Belkaïd, 14 octobre 2019
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« Un vendredi, un pays, un peuple », devant la Grande Poste d’Alger, avril 2019.

«Ma Ranach Habssine ! » (« On ne s’arrêtera pas »). Tel est l’un des principaux slogans scandés par les manifestants algériens lors des rassemblements hebdomadaires du vendredi (jour de week-end) et du mardi (manifestation des étudiants). Les mots d’ordres du Hirak, le mouvement populaire né le 22 février dernier, demeurent les mêmes : critiques acerbes à l’encontre du chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, accusé de vouloir imposer à tout prix l’élection présidentielle prévue pour le 12 décembre prochain ; dénonciation de la corruption des dirigeants et exigence d’un changement radical du système politique.

Lire aussi Mickaël Correia, « En Algérie, les stades contre le pouvoir », Le Monde diplomatique, mai 2019.

À cela s’ajoute désormais une revendication nouvelle : l’abrogation du projet de loi sur les hydrocarbures, dont les manifestants dénoncent à la fois l’élaboration opaque et l’empressement à vouloir la faire adopter alors que le pays est dirigé par un gouvernement intérimaire. Dimanche 13 octobre, une manifestation s’est ainsi déroulée à Alger devant l’Assemblée populaire nationale (APN) pour dénoncer ce texte. Mais le conseil des ministres, réuni le même jour, l’a adopté sans coup-férir, ce qui ouvre la voie à sa présentation prochaine devant les deux chambres du Parlement.

Les Algériens en sont donc à leur trente-quatrième semaine de protestation d’affilée. Et déjà la date du vendredi 1er novembre se profile comme un rendez-vous charnière. Ce jour-là, le pays célèbrera le soixante-cinquième anniversaire du déclenchement de la guerre de libération (1954-1962) ayant conduit à l’indépendance. Moment révolutionnaire sacralisé, le 1er novembre fait aussi partie des symboles des manifestants qui se revendiquent de son esprit et de ses objectifs. Dans les cortèges, il n’est pas rare que soient brandies des banderoles exigeant le « retour aux idéaux de Novembre » ou une « nouvelle indépendance » et accusant le pouvoir actuel d’avoir perpétué l’injustice et le caractère inique de l’ordre colonial.

Les Algériens en sont donc à leur trente-quatrième semaine de protestation d'affilée. Et déjà la date du vendredi 1er novembre se profile comme un rendez-vous charnière

Face au Hirak, les autorités durcissent le ton. Alors que M. Ahmed Gaïd Salah est moins présent sur le plan médiatique pour fustiger les opposants à l’élection présidentielle — ce qui entretient nombre de rumeurs sur son éventuelle mise à l’écart par ses pairs (lire « Les discours du général ») —, la machine répressive tourne à plein régime. Selon les estimations de la presse algérienne, les prisons comptent plus de deux cent prisonniers d’opinion. Souvent, les arrestations se déroulent au domicile des intéressés. Des agents des services de sécurité se présentent en civil et les emmènent vers des lieux inconnus de leurs familles et de leurs avocats. Des méthodes qui rappellent les pratiques de la très redoutée Sécurité militaire durant les années 1970 et que condamnent le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) et la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH).

Lire aussi Alain Ruscio, « En Algérie, une guerre de cent ans contre la colonisation (1) », Le Monde diplomatique, septembre 2014.

La semaine dernière, c’est M. Abdelouahab Fersaoui, le président de Rassemblement action jeunesse (RAJ), une organisation créée au début des années 1990 et très active au sein du Hirak, qui a été arrêté devant un tribunal lors d’une manifestation en soutien des détenus et présenté à un juge en l’absence de son avocat. Placé sous mandat de dépôt, sa famille n’a su que quelques jours plus tard qu’il était poursuivi pour « incitation à la violence » et « atteinte à l’intégrité territoriale ». On apprenait aussi que M. Karim Tabou, figure politique majeure du mouvement populaire emprisonné depuis la fin septembre, était placé à l’isolement dans le couloir des condamnés à mort. Poursuivi pour « incitation à un attroupement et préparation d’actions portant atteinte à l’unité nationale », il devrait être jugé prochainement.

Plutôt que de réprimer massivement le Hirak en engageant une épreuve de force avec les manifestants — une stratégie qui ne manquerait pas de provoquer des pertes humaines —, les autorités ont donc opté pour un travail de sape destiné à faire taire les personnalités les plus en vue mais aussi à faire peur aux anonymes, chacun d’eux sachant qu’il peut être interpellé et emprisonné pour n’importe quel motif. Dans ce contexte où la tension risque de culminer le 1er novembre prochain, les Algériens répètent à l’envi qu’ils ont bien compris ne pouvoir compter sur aucun soutien extérieur. Toutes les grandes capitales sont ainsi muettes quant à la situation en Algérie. Dans le monde arabe, le sujet est tabou. Au Maroc, pour avoir exprimé son soutien au Hirak algérien, M. Salah Eddine Mezouar, ancien ministre des affaires étrangères (2013-2017) a été rappelé à l’ordre par le Palais royal et vient de démissionner de la présidence de la Confédération générale des entreprises au Maroc (CGEM). En Europe, c’est aussi le mutisme, à commencer par la France. Après avoir (trop vite) soutenu l’idée d’un prolongement du mandat de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika au printemps dernier — prolongement assorti de la promesse de l’organisation d’une conférence nationale —, Paris fait désormais profil bas. Pour la diplomatie française, il est impossible de prendre officiellement parti si ce n’est pour s’affirmer aux côtés de « la démocratie », formule suffisamment vague pour ne pas heurter de front le régime. Dans le cas contraire, ce dernier aurait alors beau jeu de dénoncer l’ingérence de l’ancienne puissance coloniale comme il l’a fait après que la sous-commission pour les droits humains au Parlement européen eut exprimé son soutien au Hirak.

Lire aussi Alain Ruscio, « En Algérie, une guerre de cent ans contre la colonisation (2) », Le Monde diplomatique, septembre 2014.

Cette prudence vaut à la France nombre d’accusations dans les cortèges de manifestants. « Gaïd Salah et Macron, même combat », répétaient ainsi les manifestants, vendredi 11 octobre. Mais la situation est plus compliquée qu’il n’y paraît, car, dans le même temps, le Hirak est aussi très méfiant à l’égard des prises de position venant de l’étranger, même quand elles sont en sa faveur. Là-aussi, le refus quasi-obsessionnel de toute ingérence, très ancré dans la mentalité algérienne, a son importance. Le déplacement en Algérie de Mme Mathilde Panot, coprésidente du groupe parlementaire La France insoumise, illustre bien combien il est difficile dans ce pays de faire la différence entre soutien et ingérence. Présente en Algérie pour « s’informer » de la réalité de la situation, la parlementaire a été « raccompagnée » par les autorités à l’aéroport. Son séjour mouvementé est loin d’avoir fait l’unanimité. Nombre de manifestants du Hirak estiment ainsi « contre-productive » la présence d’une élue française dans leur pays. À l’inverse, les déclarations de M. Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France insoumise qui, dans une déclaration vidéo datée du 4 octobre, a affirmé son droit « d’aimer l’Algérie (…) et d’aimer les Algériens et de [se] sentir impliqué dans ce qui leurs arrive », n’a pas provoqué de réactions négatives, la presse algérienne relevant qu’il s’agit du seul homme politique français à avoir pris le risque de s’exprimer sur la situation. Comme nous l’explique un confrère algérois, « quand on est Français, il faut trouver la bonne distanciation pour soutenir le Hirak. Il ne faut pas se taire devant la répression mais il ne faut pas trop en faire non plus. Tout est dans la manière d’exprimer son soutien… »

Dans le même temps, le Hirak est aussi très méfiant à l'égard des prises de position venant de l'étranger, même quand elles sont en sa faveur

Les télévisions françaises, qui restent très regardées en Algérie, n’échappent pas à la critique en raison d’une couverture quasi-inexistante du mouvement, exception faite de la chaîne France 24 et, dans une moindre mesure, de TV5. Alors que la presse écrite et les radios, notamment Radio France internationale (RFI), parviennent à rendre compte régulièrement du Hirak, les grandes chaînes télévisées françaises auxquelles, il faut ajouter celles d’information continue, semblent plus intéressées par ce qui se passe à Hongkong qu’à Alger, Bouira, Sétif ou Oran. Certes, les autorités algériennes n’accordent presque plus de visas aux journalistes étrangers mais la profusion d’images partagées sur les réseaux sociaux — comme à Hongkong — pourrait permettre un suivi plus régulier et rompre avec ce que les Algériens considèrent comme une honteuse omerta. Habitués à une couverture de leur pays plus importante, pour ne pas dire omniprésente, entre la fin des années 1980 et l’arrivée au pouvoir du président Abdelaziz Bouteflika en 1999, ils voient dans ce silence une collusion entre télévisions et autorités françaises destinée à ménager un pouvoir militaire toujours très attentif à ce qui s’écrit et se dit sur lui dans l’Hexagone. Et c’est ce mutisme qui explique la persistance, certes a minima, de slogans contre le gouvernement français dans les rangs du Hirak.

Akram Belkaïd

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