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Le frôlement de la folie

par Marina Da Silva, 24 janvier 2023
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« Institut Ophélie »
© Jean-Louis Fernandez

«Je lève mon verre de vase à la santé de toutes les putains du Danemark ! C’est ma dernière tournée, videz vos bières, adieu au music-hall, ce soir j’ouvre les jambes à la buvette du couvent ! » D’abord seule, dans un espace aux couleurs bleu acidulé qui pourrait aussi bien être un appartement qu’une salle de musée, Jeanne tend un miroir à Ophélie. À toutes les Ophélie qui ont sombré dans la folie ou mis fin à leurs jours après avoir croisé sur leur chemin un Hamlet faisant d’elles une victime expiatoire. Jeanne veut briser et piétiner le personnage qui a nourri tant d’œuvres d’art et alimenté le fantasme de la jeune fille sacrificielle, morte à ses propres désirs. Elle veut remonter le temps et passer au crible toutes les formes de domination et d’oppression qui soumettent les femmes aux hommes, amant, père, frère, et aux institutions.

Conchita Paz interprète avec puissance Jeanne dans toutes ses métamorphoses, entrant en contact et confrontation avec la foule de personnages de cet étonnant et décapant Institut Ophélie écrit par Olivier Saccomano et mis en scène par Nathalie Garraud. Tous deux dirigent le Théâtre des 13 vents de Montpellier dont ils ont fait un espace de création poétique et politique, ouvert aux artistes du Sud. S’il écrit et si elle met en scène, ils aboutissent ensemble à une œuvre commune et partagée, nourrie de références historiques et philosophiques, d’interrogations existentielles. Ils avaient d’ailleurs écrit et monté précédemment Un Hamlet de moins. Mais cet Institut Ophélie n’en est pas vraiment une suite. Il vit et interpelle par lui-même, quittant vite le siècle élisabéthain, non sans avoir fait le procès de tous les faiseurs de guerre et de toutes les reconstitutions patriarcales des siècles suivants, pour interroger l’état du monde aujourd’hui et rappeler les multiples combats des femmes, dont celui pour le droit à l’avortement et à la libre disposition de leur corps.

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« Institut Ophélie »
© Jean-Louis Fernandez

Institut Ophélie emprunte aussi son titre à un établissement du même nom, reconnu d’utilité publique par le décret présidentiel du 16 mai 1919, et parrainé par les alliés américains au sortir de la guerre, qui atteste : « Nous sauvons les jeunes filles de France. Entre ces murs, elles seront soignées, éduquées, initiées à l’hygiène et aux soins ménagers ». Il questionne ainsi les lieux d’enfermement et leur reproduction des normes, leur échec patent à soigner les fêlures psychiques.

La foule de personnages convoqués auprès de Jeanne (et interprétés dans un jeu sans-faute par Mathis Masurier, Cédric Michel, Florian Onnéin, Lorie-Joy Ramanaidou, Charly Totterwitz, Maïka Radigales, Karim Daher et Mitsou Doudeau) poussent des portes et traversent alors ces différents siècles dans une succession de tableaux rythmés et comme éclairés par La Mascarade de Khatchatourian, O Solitude de Purcell ou la Valse triste de Misraki… On voit ainsi défiler — avec des effets d’entrées et de sorties chorégraphiées — des poilus de la guerre de 1914-1918, des gueules cassées, des prêtres, des hommes politiques, des touristes bardés d’appareils photos… Des hommes et des femmes incarnant, face à l’ordre et au pouvoir, la soumission ou la rébellion. Jusqu’au frôlement de la folie.

On s’arrête enfin sur la rencontre fictionnelle et très drôle, où il est question de changer le monde et de révolution, et peut-être de prendre les armes, entre Andy Warhol, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jacques Rancière, Simone de Beauvoir, Silvia Federici et Angela Davis, cette dernière s’étonnant d’être la seule à avoir jamais fait de la prison pour avoir mis ses actes en conformité avec sa pensée…

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« Je pars sans moi »
© Laurent Scheegans

C’est près de ce frôlement de la folie qu’Isabelle Lafon s’aventure avec sa complice d’écriture et de jeu Johanna Korthals Altes dans Je pars sans moi, à voir actuellement au Théâtre de la Colline, à Paris. Les deux comédiennes sont seules avec pour tout décor une porte plantée dans le vide, comme surgie d’un tableau de Magritte. Le titre fait référence au vers extrait de l’ouvrage de Yanis Benhisssen, Le Livre de Yanis. Livre de rencontres dans les écritures avec Patrick Laupin, (Éditions La rumeur libre, 2017). Yanis a alors 8 ans. Et il le fait suivre d’un autre vers : Tu n’as qu’à m’attendre là-bas. Ce fil à la fois conducteur et dérivatif va être tiré par les actrices du passé au présent, de l’intime au public, du personnel au collectif, du je au nous. On est immédiatement saisi par la nécessité d’entendre cette parole troublante, peut-être parfois décousue mais dont le désarroi fait sens, et qu’elles donnent avec une générosité et une émotion authentiques.

Isabelle Lafon a été particulièrement bouleversée par la tragédie de Mademoiselle M., une femme internée à Sainte-Anne en 1882, qui « ne se rappelle plus de son avenir » et dont elle reprend des fragments de ses mémoires à partir d’Impressions d’une hallucinée, publiées dans la revue L’Encéphale. Johanna Korthals Altes se glisse avec fièvre dans la peau de Babette, une couturière de 55 ans qui aimait un prêtre d’une passion dévorante et dérangeante : « Je me transformerai / En femme de sang / En femme de larmes / Je serai le givre / le sable / Le feuillage du buis / Pour que tu m’écrases... ». Elle finira à l’asile psychiatrique de Saint-Alban.

Leurs récits se nourrissent de ceux des pionniers qui ont bouleversé la psychiatrie comme Gaëtan de Clérambault, Fernand Deligny, François Tosquelles, Jean Oury… Elles donnent la mesure de leur engagement et de l’importance de leur œuvre, qui s’enchevêtre avec des rencontres qu’elles ont menées avec des psychiatres, des enfants ou des adultes hospitalisés, dont elles tissent une trame où la folie n’effraie pas mais se rencontre. Leur parole, portée à la première personne, se répercute du XIXe au XXIème siècle dans des figures dont elles s’emparent et qu’elles incorporent, jusqu’à nous faire percevoir leurs propres hallucinations. Elles brouillent les pistes entre qui est folle — peut être simplement de rage ? — et qui ne l’est pas. Elles approchent pour elles-mêmes, et peut être pour nous, leur propre état de « folie », celui qui pourrait surgir à tout instant en tout un chacun. C’est interprété d’un seul souffle poétique d’un bout à l’autre et se transmet comme une vibration.

Institut Ophélie , créé en octobre 2022 au Théâtre des 13 vents, à Montpellier, sera, après le T2G (Gennevilliers), en tournée : le 7 mars au Théâtre Liberté, Châteauvallon ; les 14 et 15 mars à l’Empreinte, Brive-Tulle ; du 23 au 25 mars à la Comédie de Reims ; les 30 et 31 mars au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence ; les 13 et 14 avril au CDN de La Réunion, les 19 et 20 mai aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles.

Je pars sans moi se joue au Théâtre de la Colline (Paris, XXe arrondissement) jusqu’au 12 février 2023.

Marina Da Silva

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