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Théâtre

Le refus de la résignation

par Marina Da Silva, 11 avril 2023
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© Christophe Raynaud de Lage

Lorsqu’on prend place dans la salle Serreau du Théâtre de la Tempête, le cadre est posé. Les murs sont cernés d’écrans où vont défiler durant de longues minutes les différentes étapes de la chaîne d’un abattoir de volailles. Des poulets entiers ou découpés, dépecés, écrasés, empaquetés. Des poussins précipités, à peine leur coquille cassée, vers des broyeuses. Des images en boucle jusqu’à la nausée. On est à la Générale Armoricaine, l’usine agroalimentaire de Châteaulin, dans le Finistère. Mais, au bord du dépôt de bilan, elle va fermer. Et plus de deux mille ouvriers vont être licenciés. Le secrétaire d’État à l’industrie est venu, avec sa conseillère ministérielle, tenter de calmer ces hommes et ces femmes sonnés qui ne veulent pas se résigner. Il va être séquestré, et l’usine occupée.

Adapté et mis en scène par Anne-Laure Liégeois, Des châteaux qui brûlent, le roman de quelque quatre cents pages d’Arno Bertina, paru en 2017 (1), qui analyse l’horreur économique mondialisée, garde toute sa force de frappe. Ses oscillations entre fiction et réalité se révèlent particulièrement éloquentes au plateau. Ses nombreux personnages, une mère de famille sans qualification, une autre déjà grand-mère, un ex-chômeur, un délégué CGT désabusé, un passionné de jazz… ont des visages et une parole qui ébranlent. Dans ce spectacle choral, les douze comédiens (Alvie Bitemo, Sandy Boizard, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Fabien Joubert, Mélisende Marchand, Marie-Christine Orry, Charles-Antoine Sanchez, Agnès Sourdillon, Assane Timbo, Olivier Werner, Laure Wolf) sont au diapason, à la fois singuliers et totalement ensemble. Ils construisent à vue le passage d’un atelier d’ouvriers dont les regards se croisaient à peine, rivés à leurs gestes répétitifs, à celui d’un collectif de camarades découvrant dans la lutte, non sans heurts et frictions, la joie d’être puissants ensemble.

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© Christophe Raynaud de Lage

Le secrétaire d’État débarquait pour leur faire la leçon. Venant d’intégrer un gouvernement prétendument de gauche, il se propose et leur propose d’œuvrer pour la décroissance et le développement durable, d’en finir avec la mise à sac de la planète et l’écrasement des pays du Sud par le Nord. Ils vont répondre par une colère froide. Ils n’ont jamais été solidaires des choix de la direction mais toujours été fiers de vendre leurs poulets et leurs plats cuisinés dans le monde entier. Cette fierté est aujourd’hui « le visage de leur drame ». Ils vont tout perdre, laissant tous les bénéfices de leur travail revenir aux actionnaires. La seule alternative serait de racheter l’usine pour un euro symbolique et en faire une SCOP (Société coopérative et participative). D’autres l’ont fait avant eux, comme les Fralib à Marseille…

Les voilà alors au cœur d’une prise de conscience individuelle et collective, parfois contradictoire et chaotique mais remplie d’espoirs. Tout au long de cette semaine d’occupation et de réflexion pour transformer le désastre annoncé en perspective d’émancipation, le secrétaire d’État sera lui-même ébranlé par cette intelligence collective en action : « J’ai compris qu’on ne fait pas de la politique par-dessus les gens ». C’est un des ressorts du roman et de la dramaturgie, que les personnages ne soient ni manichéens ni caricaturaux, mais polyphoniques et en mouvement, transmettant des impulsions de résistance les uns aux autres. Pour ne rien céder : « On sait que c’est pas le plus coupable ce mec, et c’est ce qu’il représente qu’on va juger. » Se pose alors aussi la question de la violence politique, de qui la détient et la qualifie, en référence à la chemise arrachée d’un dirigeant « d’une compagnie aérienne connue ».

À l’intérieur, dans ce huis clos, échanges et engueulades, confidences et interrogations, désirs et peurs font bouger les lignes et les êtres. À l’extérieur, le préfet, les CRS, le GIGN, des journalistes, ont pris place et font de l’usine un camp retranché survolé par les drones.

Pour déjouer l’assaut à venir des forces de l’ordre, ces ouvriers insurgés vont organiser une grande kermesse pour leurs familles et amis. Il s’agit moins ici de résoudre un conflit politique — qui ne relève plus du théâtre — que de donner un horizon et un imaginaire, loin de tout code réaliste, à cette lutte de tous pour tous. Elle prend la forme d’une fête provocatrice, joyeuse et exaltée rythmée par le chant et la musique d’HK et les Saltimbanks, On Lâche Rien. Et vient faire écho au tube de Neil Young des années 1970 : Don’t Let It Bring You Down (« Don’t let it bring you down. It’s only castles burning ». — « Ne te laisse pas abattre. Ce ne sont que des châteaux qui brûlent ! »)

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© Christophe Raynaud de Lage

Des châteaux qui brûlent

Adapté et mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Jusqu’au 23 avril 2023,
au Théâtre de la Tempête,
Cartoucherie – Route du Champ de Manœuvre,
75012 Paris.

Marina Da Silva

(1Folio Gallimard, Paris, 464 pages, 8,40 euros.

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