Ses « alliés », le numéro un américain les met lui-même entre guillemets, pour de vrai, dans un des nombreux messages courroucés dont il a le secret, lettres CAPITALES à l’appui. Dans un de ses tweet du 17 mars, sur son réseau Truth Social, son argumentaire donne en substance :
• on a dépensé des milliards pour protéger nos « alliés » (OTAN, Ukraine) ;
• ils ne font rien en retour, surtout au moment où ce serait utile (escorte de navires, déminage) ;
• je sais depuis longtemps que, si nous avions besoin d’aide, ils ne seraient pas là pour nous ;
• en fait, nous n’avons besoin de personne, parce que nous sommes la première puissance du monde ;
• et que nous sommes déjà venus à bout pour l’essentiel de l’Iran terroriste, en supprimant sa marine, son aviation, son artillerie, ses leaders…
Le 20 mars, le bouillant tweeter en a remis une couche : "Sans les USA, l’OTAN EST UN TIGRE DE PAPIER !(...) Des LACHES, et nous nous en SOUVIENDRONS !".
Lire aussi Bernard Hourcade, « Iran, l’heure de vérité », Le Monde diplomatique, mars 2026.
« S’il n’y a pas de réponse ou si la réponse est négative, je pense que ce sera très mauvais pour l’avenir de l’OTAN », a-t-il indiqué par avance au Financial Times (1), anticipant l’accueil très tiède des « alliés » — les défections les plus cuisantes ayant été celles de la France et du Royaume uni, qui possèdent les deux marines les plus conséquentes d’Europe, avec notamment des moyens de déminage — une spécialité militaire qu’ont abandonnée les forces américaines.
Vive force
La France « n’est pas partie prenante » dans cette guerre « qu’elle n’a pas choisi », a fait valoir M. Emmanuel Macron, à l’issue d’un conseil de défense le 17 mars, voulant garder « une position purement défensive, en protection de nos ressortissants et au soutien de nos alliés », la garantie de la liberté de navigation et la circulation maritime dans la région ne figurant qu’en « troisième catégorie d’objectifs ».
La France, selon lui, n’engagerait ses moyens d’escorte :
• « qu’une fois que le cœur des bombardements aura cessé » ;
• si c’est en coalition avec d’autres nations ;
• en liaison avec l’ensemble des acteurs du transport maritime ;
• et après « des discussions et une déconfliction » avec l’Iran, « puisqu’en aucun cas, cela ne peut être une opération de vive force ».
Lire aussi Gilbert Achcar, « Changer le régime ou le vassaliser », Le Monde diplomatique, février 2026.
Ailleurs en Europe, la réaction aux demandes américaines n’a pas été plus positive : « On ne se laissera pas entraîner dans une guerre plus vaste », a prévenu le premier ministre britannique M. Keir Starmer, tout en concédant que le Royaume-Uni travaille avec ses alliés sur « un plan viable » pour rouvrir un jour la circulation dans le détroit d’Ormuz. « Nous ne participons pas à cette guerre », a affirmé de son côté le chancelier allemand, pour qui « ce n’est pas une affaire de l’OTAN ».
Réunis à Bruxelles le 16 mars, les ministres des affaires étrangères de l’Union européenne ont écarté l’idée d’étendre au détroit d’Ormuz l’actuelle mission « Aspides », une petite opération européenne déployée actuellement en mer Rouge afin d’assurer la protection du trafic maritime. « Personne ne veut participer activement à cette guerre », a conclu la cheffe de la diplomatie de l’Union, Kaja Kallas.
Never did !
Du côté de l’Asie, également appelée à la rescousse, c’est presque pire :
• silence embarrassé de Pékin, sauf à appeler rituellement à « éviter toute nouvelle escalade des tensions et à empêcher les troubles régionaux d’avoir un impact encore plus important sur le développement économique mondial » (selon un porte-parole lors d’un point presse), avec surtout le souci de ne pas compromettre l’arrivée de M. Donald Trump en Chine, à la fin du mois — visite considérée comme aussi stratégique que l’ouverture du détroit d’Ormuz, sinon plus ;
• attentisme du Japon, également client majeur du pétrole du Golfe : « Dans la situation actuelle en Iran, nous n’envisageons pas d’ordonner une opération de sécurité maritime », a déclaré M. Shinjiro Koizumi, ministre de la défense japonais ;
• même prudence en Corée du Sud, huitième consommateur mondial de pétrole brut, où l’on confirme « surveiller soigneusement » la situation au Proche-Orient, et « examiner de près » la demande de M. Donald Trump ;
• l’Australie a pour sa part fait savoir d’emblée qu’elle n’enverrait pas de bateaux.
Face à ce peu d’empressement général, le numéro un américain a fait contre mauvaise fortune bon cœur : « we no longer “need,” or desire, the NATO Countries’ assistance — WE NEVER DID ! » (Nous n’avons plus besoin et ne voulons plus de l’aide de l’OTAN, NOUS NE L’AVONS JAMAIS VOULU !) , a-t-il soutenu dans son post du 17 mars… tout en assurant, quelques jours plus tard, que le détroit d’Ormuz devra être sécurisé à l’avenir par les pays qui l’utilisent, « ce qui n’est pas le cas des USA ».
Régime sans tête
Ce n’est pas la première fois qu’Ormuz fait figure de « détroit de la peur ». On peut dès lors s’étonner que ceux qui veulent faire rendre gorge au régime iranien n’aient pas semblé inclure, dans les prévisions de retombées de leurs plans d’attaque, le chantage à la fermeture du détroit par le régime de Téhéran, qui n’est pas une première : il en occupe la rive nord, et s’en veut le gardien naturel — face, sur l’autre rive, au sultanat d’Oman. Le nouveau guide suprême iranien, le fantomatique Mojtaba Khamenei, avait justement enjoint le régime le 12 mars, dans son premier message public depuis sa prise de fonction, de continuer d’utiliser le « levier du blocage du détroit d’Ormuz » comme un outil contre les pays agresseurs.
« De notre point de vue, le détroit est ouvert », a d’ailleurs soutenu ces derniers jours sur CNN le ministre des affaires étrangères iranien Abbas Araghtchi : « Il n’est fermé qu’à nos ennemis et à ceux qui ont mené une agression injuste contre notre pays ». De fait, des navires le traversent, même si c’est au compte-goutte depuis le début du conflit le 28 février, en dépit des rumeurs de minage au moins partiel : jusqu’à la mi-mars, plus d’une dizaine de pétroliers iraniens avaient franchi le détroit, tout comme plusieurs navires chinois, quelques indiens, un turc, un pakistanais…
Des responsables du renseignement américain reconnaissent que, gravement affaibli à l’issue de trois semaines de frappes intenses, le régime iranien résiste, même « sans tête », grâce notamment aux mesures de décentralisation prises antérieurement, qui ont donné aux responsables régionaux des gardiens de la révolution des instructions et moyens d’action autonomes.
État final
Dans son incapacité à construire sur le tard une coalition autour de la « libération » d’Ormuz — par ailleurs très périlleuse, sur un plan militaire, avec les problématiques du déminage ou d’une intervention au sol (2) — l’exécutif américain récolte les fruits de sa propre politique :
• une OTAN incertaine, qui doute plus que jamais de l’affection du parrain américain ;
• qui n’a, en outre, pas vocation à se déployer au Proche-Orient ;
• qui a été plus qu’échaudée par son engagement en Afghanistan ;
• avec, au total, un manque de confiance entre partenaires qui ne prédispose pas à la mise sur pied de coalitions.
M. Trump, qui n’avait prévenu personne de son projet de guerre, sinon son obligé israélien, donne l’impression de l’avoir mal planifiée, sans vision claire de « l’état final recherché » cher aux militaires. Et de risquer de s’y embourber, sans porte de sortie politique ou même militaire, pendant que les frappes iraniennes pleuvent sur les émirats alliés du Golfe et sur Israël, et que l’étranglement du détroit continue de faire monter les prix mondiaux du pétrole et du gaz.
S’il a échoué à faire partager le risque politique de cette guerre, et à enlever l’impression qu’il est à la remorque d’Israël, l’exécutif américain cherche à rassurer - et notamment sa propre opinion publique - en prétendant avoir déjà presque atteint ses objectifs ... tout en envoyant vers le Golfe les moyens d’une éventuelle opération aéro-portée ou amphibie ...
Menace imminente
Ces derniers jours,Téhéran, sous les bombardements (plus de 7 000 frappes durant les deux premières semaines), assurait être prêt à se défendre « aussi longtemps qu’il le faudra », suggérant aux marchés de se préparer à voir le baril « atteindre les 200 dollars » : dans l’immédiat, le baril est déjà monté à 110 dollars, le 19 mars, après les attaques de la veille contre des installations pétrolières au Qatar et en Arabie saoudite.
Les interrogations et critiques sur la conduite de cette guerre se font sentir partout, et jusqu’au au sein de l’appareil exécutif américain, contredisant l’argumentaire de Donald Trump pour justifier sa guerre : selon la directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard, nommée ( et bientôt démise peut-être ?) par Trump, l’Iran n’avait pu relancer son programme nucléaire depuis les frappes de juin 2025, à l’issue de la « guerre des douze jours » baptisée « Midnight Hammer » par le Pentagone : « Le programme d’enrichissement nucléaire iranien a été anéanti. Depuis lors, aucun effort n’a été entrepris pour tenter de rétablir leurs capacités d’enrichissement », a-t-elle indiqué dans une déclaration à une commission parlementaire du Sénat, le 18 mars. La veille, un de ses adjoints, M. Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, avait démissionné, invoquant son opposition à une guerre justifiée pas une « menace nucléaire imminente » qui, selon lui, n’existait pas.
Ronds dans l’eau
Reste que les pays européens et asiatiques, principaux tributaires du Golfe et du passage obligé d’Ormuz, même à des degrés de dépendance très inégaux, ne pourront se tenir éternellement à distance du conflit dans lequel ils estiment n’être pour rien : 3200 bateaux sont bloqués, avec 20 000 marins à bord, selon l’Organisation maritime internationale (OMI), et des millions de tonnes de chargement, des centaines de milliers de travailleurs étrangers et de touristes sur la côte, etc. L’OMI demande la construction d’un couloir maritime sécurisé pour les évacuer.
La France, avec sa petite armada déployée à l’est de la Méditerranée, ne pourra faire indéfiniment des ronds dans l’eau, en vigie à côté du petit Liban en proie aux bombardements israéliens. Elle pourrait être particulièrement sollicitée par Washington : sa marine nationale, la seule hors États-Unis à être dotée d’un porte-avions nucléaire, a une tradition bien établie de collaboration avec la marine américaine, au point d’avoir pris à sa demande le commandement de coalitions occidentales dans le Golfe, notamment en 2015 et 2021. Le porte-avions Charles de Gaulle, avec son escorte à laquelle participent plusieurs marines européennes, s’il était dirigé en cas de besoin vers le Golfe, via Suez et la mer Rouge, pourrait assurer en mer d’Oman une mission de dissuasion, dans l’attente de futures opérations de déblocage du détroit d’Ormuz, avec l’adjoinction de moyens de déminage dont la France est spécialiste.
La France a d’ailleurs de nombreux intérêts sur la rive sud du Golfe, notamment au Qatar et aux Émirats arabes unis (armes, immobilier, commerce, sports, culture), des accords de défense, ainsi qu’une base aéronavale à Abou Dhabi (qui a déjà essuyé une frappe de drone iranien). Même si la France officielle répète que son engagement est limité, et purement « défensif », « elle a bien plus qu’un petit doigt dans l’engrenage de la cobelligérance, et elle pourrait y mettre toute la main, voire le bras si elle tentait d’envoyer sa marine ouvrir de force le détroit d’Ormuz », estime Hervé Nathan, dans Alternatives économiques.
Pour celui-ci, « un processus insidieux s’est mis en place, une sorte d’entrée dans le conflit à reculons », depuis que la riposte de l’Iran a frappé la plupart des pays du Golfe arabo-persique. Jeudi 19 mars, l’Arabie saoudite faisait savoir, pour la première fois, qu’elle se réservait le droit de répliquer à de nouvelles frappes iraniennes. Et le lendemain, des projectiles lancés depuis l’Iran tombaient aux abords des lieux saints à Jérusalem, et sur l’atoll de Diego-Garcia. Bonjour les symboles !




