Le jeune Moshen Meftah finance ses études en reprenant le travail qui fut celui de son père : il prie et jeûne pour les défunts de familles qui le paient à cet effet. Il nettoie les tombes, les asperge d’eau de rose, s’applique à bien prononcer l’arabe des prières. Il gère son emploi du temps funéraire sur son portable, et se fait payer par virement. Il admire Mahmoud Darwich, et rêve d’aller finir ses études à Beyrouth. Une de ses clientes lui a confié la tâche de s’occuper des rites pour ses cinq fils, morts au début de la guerre avec l’Irak. De confession musulmane, élevés dans un vieux quartier arménien de Téhéran, ils ont pris des chemins différents. L’un était tireur d’élite, l’autre un archéologue qui entreprit de sauver une œuvre antique, une tête sculptée, au péril de sa vie, le troisième se voulait reporter-photographe, le quatrième, exempté de conscription parce qu’il aidait son père dans son commerce, a suivi celle dont il était fou amoureux, une jeune communiste souhaitant immigrer en URSS, le dernier, dont la naissance fut proche de la mort de ses frères, s’est noyé à six ans alors qu’il voulait apprendre à nager. Leurs tombes à tous sont vides, les corps ont disparu, détruits par des armes puissantes.
Chacune de ces vies est contée, chacune est une métaphore tragique du grand charnier, des flots de sang provoqués par ce conflit. Et chaque récit offre aussi une description des cohabitations possibles entre communautés et religions à travers lesquelles l’histoire s’est construite. Entre polar noir et évocation ethnographique, détaillant les apories et aventures des vies des morts, l’auteur alterne la grandeur de l’épopée, la dérision des situations, et la magie de l’irréel, il retourne le culte des héros de la République Islamique, il complique le rapport à la foi. Composé de diverses strates et offrant de multiples clés de compréhension, le roman entremêle les histoires de toutes ces vies cassées à la voix du grand Saladin, d’origine kurde, qui régna sur l’Egypte et la Syrie (1138-1193), et qui est resté un modèle d’humanité et de chevalerie. Saladin ne veut plus tuer depuis qu’il a repris Jérusalem aux Croisés. Un de ses commandants glorieux, venu du Khorassan, celui qui a repris le Dôme du Rocher, veut continuer à couper les têtes des infidèles. Il désobéit à Saladin qui, n’osant le décapiter, ordonne qu’il soit catapulté dans le ciel. Près de mille ans plus tard, on le retrouve, devenu un esprit maléfique et pustuleux qui tournicote dans l’air avec un autre spectre, autrement plus sympathique, nommé « l’esprit du poète épris de liberté ». Ils se disputent et commentent les évènements, comme l’arrivée d’un énorme scud signé Saddam Hussein, qui rate sa cible et n’explose même pas. Les scènes de mise à mort sont décrites lentement, pour que le lecteur prenne la mesure du sang indéfiniment versé — et les aimées meurent aussi. C’est tout un mélange de réalisme et d’onirisme somptueux, épopée et lyrisme, qui emporte ici, scandé de photos et de fac-similés, au ras des tombes. Mehdi Yazdani Khorram est né en 1980 en Iran, au début de la guerre. En épigraphe : « Les noms, le lieux, les vies, les esprits, les morts et les couleurs de ce roman sont tous vrais […]. Quiconque croit qu’il s’agit de sa propre histoire sera sauvé. Amen. »
Nourri par le sang, de Mehdi Yazdani Khorramtraduit du persan (Iran) par Nahal Tajadod Zulma, Paris, 2024, 369 pages, 23,50 euros.
