Moins d’une centaine de drones iraniens ont été abattus par certains des 24 chasseurs Rafale déployés ces derniers mois par l’armée de l’air française aux Émirats arabes unis (EAU) et en Jordanie, rejoints plus récemment pas leurs collègues de la marine, embarqués sur le porte-avions Charles de Gaulle. À comparer aux 3 000 drones et missiles lancés ces derniers mois depuis l’Iran sur les seuls EAU, pour la plupart détruits par les défenses antiaériennes du pays. La France n’est là-bas qu’en « posture défensive », comme le répète l’Élysée, pour participer à la protection de ses partenaires du Golfe avec lesquels des accords de défense ont été conclus : le Qatar, le Koweït et surtout les EAU.
Lire aussi Thomas Jusquiame & Thomas C. Jusquiame, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie », Le Monde diplomatique, mai 2026.
Les EAU abritent depuis mai 2009 — à l’initiative du président de l’époque Nicolas Sarkozy — une base française interarmées où stationne une des cinq forces de présence françaises à l’étranger. Les Forces françaises aux Emirats Arabes Unis (FFEAU), avec près d’un millier d’effectifs en temps normal, assurent une veille opérationnelle, à l’aide d’une escadrille de chasse et d’un régiment blindé, ainsi que l’accueil des bâtiments français naviguant dans l’océan Indien. Le commandement de toute cette zone maritime (Alidien), qui va en théorie du canal de Suez à l’Australie, est également assuré depuis Abou Dhabi.
Ferrari contre vélos
C’est dans ce cadre que des chasseurs Rafale, en partage avec les F-16 et Mirage-2000 émiriens, ou des appareils américains, ont quadrillé l’espace aérien des EAU, tenté de repérer au radar les drones ou missiles iraniens et de les arrêter avant qu’ils n’abordent les zones habitées, défendues par des radars et batteries au sol. Mais il y a eu des trous dans la raquette : un Shahed iranien a par exemple touché le secteur français de la base aérienne d’Al Dhafra, à 60 kilomètres d’Abou Dhabi, sans faire de victimes.
Le Shahed-136, grande vedette des combats récents au Proche-Orient et en Ukraine, est l’arme asymétrique parfaite, qui peut faire du faible un adversaire menaçant, voire imbattable. Contrairement à l’image qu’il a parfois, c’est un véritable aéronef de trois mètres de long, de plus de 200 kilos, avec une charge explosive de 40 kilos. Ces petits avions en aile delta sont à hélice, de construction rustique, avec des composants d’origines diverses. Il sont assez bruyants et lents (185 kilomètres-heure maximum), mais disposent d’ un très long rayon d’action — de l’ordre de 2000 à 2500 kilomètres. Kamikaze, ils ne reviennent pas à leurs bases.
Leur coût est compris entre 15 000 et 50 000 euros, selon le modèle. À comparer avec les missiles que les chasseurs français ont dû utiliser, pour les abattre, au moins les premières semaines de mars dernier : des Meteor (deux millions d’euros l’unité), Aster (1,75 à 2 millions), ou Mica (1,5 million). « On utilise des Ferrari pour arrêter des vélos électriques », commentait un expert à ce sujet. Selon certains calculs, les chasseurs français auraient consommé 100 millions d’euros de missiles dans les trois premières semaines de conflit dans le Golfe.
Par saturation
Depuis, on a trouvé des parades moins dispendieuses : l’utilisation du canon de 30 mm du Rafale, grâce à un système de visée optimisé ; des roquettes à guidage laser Telson, des dizaines de fois moins coûteuses que les missiles ; ou des petits Hellfire tirés depuis certains des douze drones Reaper de l’armée de l’air française. À l’horizon 2030, le projet Syderal (Système laser de défense de nouvelle génération)— formé par le consortium MBDA, Safran et Thales — sortira son laser Helma, adapté à la chasse aux mini-drones ; mais, dès 2026-27, un petit missile allemand anti-drone, le DroneHammer, devrait être disponible à 2 500 euros l’unité. Le salon de l’armement terrestre Eurosatory, du 15 au 19 juin à Paris-Nord, donnera une idée des nouveaux armements disponibles ou futurs.
L’an dernier, le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’air française, avait déjà estimé devant une commission du Sénat que cet écart coût-efficacité n’était « pas soutenable », expliquant qu’en Ukraine, depuis 2022, de 70 à 95 % des destructions dans les deux camps ont été le fait de drones de tous types, produits et lancés des deux côtés du conflit, par dizaines de milliers.
La menace est d’autant plus déséquilibrée que les drones Shahed ou assimilés peuvent être lancés par essaims, jusqu’à plusieurs dizaines simultanément, depuis des plates-formes mobiles : ces attaques par saturation épuisent les moyens d’interception parfois limités, et de toute façon coûteux, au risque de pouvoir plus facilement ensuite pénétrer les défenses à l’aide de missiles — ceux-là beaucoup plus précis et meurtriers. Seule possibilité pour les contrer : utiliser en coordination tous les moyens antiaériens, au sol ou en l’air, adaptés chacun à une couche de l’espace : les mitrailleuses, les canons, les roquettes, les missiles, les tirs depuis les chasseurs et hélicoptères, voire des tirs entre drones…
Chasseurs « nounous »
Les grandes armées occidentales et asiatiques, qui avaient raté les premières étapes de la dronisation, tentent de rattraper leur retard, en boostant leurs start-up innovantes, en achetant sur étagère les machines disponibles, et pour certaines en appelant les Ukrainiens à l’aide. Mais les drones ne peuvent pas tout : la dissuasion nucléaire déjà ne peut leur être confiée, en raison des risques de brouillage, interférences, piratage, etc. L’affrontement conventionnel entre puissances disposant d’avions de combat et de moyens de défense antiaérienne modernes impose également de continuer à disposer de flottes de chasseurs performants dont les futurs standards seront d’ailleurs capables de jouer les « nounous » pour des escadrilles de drones.
Lire aussi Allan Popelard, « L’armée, miroir d’une France sans boussole », Le Monde diplomatique, octobre 2023.
Ce sera le cas, entre autres, du Rafale, le chasseur français de Dassault : il prépare déjà son standard F5, pour une entrée en service à partir de 2033. Par rapport à l’actuel standard F4, ce sera quasiment un nouvel avion : radar, logiciel de combat, moteurs, auto-défense — tout sera de « nouvelle génération » (NG), avec une architecture native axée sur le « combat collaboratif ». Le Rafale F5 sera flanqué d’un drone furtif lourd, type Neuron, et pourra interagir avec d’autres drones. Il mettra en œuvre le missile nucléaire hypersonique ASN4G, et devra permettre de prolonger la vie active du Rafale jusqu’à ce que le Système de combat aérien du futur (SCAF), ou ce qui en tiendra lieu, puisse prendre la relève.
Le développement du standard 5 — évalué à 5 milliards d’euros — se heurte cependant à des difficultés de financement. Les EAU étaient prêts à en avancer les deux tiers, mais y ont renoncé à la fin de l’année dernière, les Français ne souhaitant pas partager certains secrets de développement de l’appareil, notamment en optronique. Plus actuelle, la conclusion d’un possible « contrat du siècle » avec l’Inde (114 Rafale) bute sur le refus de Dassault de donner accès aux codes-sources du « cerveau logiciel » de l’appareil, ce qui empêcherait l’Indian Air Force d’y intégrer les données de ses propres missiles.
Coup de grâce
La succession de ces chasseurs de cinquième génération pourrait être assurée, à l’échelle européenne, à partir de 2040 ou 2045, par le développement du SCAF, un programme franco-allemand, rejoint par l’Espagne, considéré comme un symbole de la coopération en matière de défense et de sécurité entre la France et l’Allemagne, les deux puissances majeures de l’Union cherchant à présenter un front uni face à une Russie réputée hostile, alors que l’engagement américain se fait de plus en plus hésitant en matière de sécurité européenne.
Mais le SCAF — outre qu’il est concurrencé par un projet britannico-italo-japonais du même genre, le « Tempest » — a du plomb dans l’aile, Dassault et Airbus n’étant pas parvenus, depuis presque dix ans, à se mettre d’accord sur les caractéristiques du futur chasseur, la répartition des tâches, le management, etc., en dépit des injonctions gouvernementales et d’une succession de médiations de la dernière chance. Même si une énième tentative de sauvetage est attendue, une petite phrase du chancelier allemand Friedrich Merz lui a peut-être donné le coup de grâce : « Aurons-nous encore besoin dans vingt ans d’un avion de combat piloté ? ».




