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Les cassures d’une île

par Timour Muhidine, 8 décembre 2025
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L’histoire de l’Indonésie n’est pas familière à tous, celle du Timor non plus. L’Indonésie est un archipel, Timor l’une des îles de cet archipel. Elle fut longtemps divisée entre l’est et l’ouest. La partie occidentale était intégrée dans les Indes néerlandaises. Quand elles proclament leur indépendance en 1945 sous le nom de République d’Indonésie, le Timor occidental en fait partie. Si le Timor occidental fut colonisé par les Pays-Bas, le Timor oriental le fut par les Portugais. En 1974, au moment de la révolution des Œillets, il est envahi par l’Indonésie. L’occupation, violente, prend fin en 1999. En 2002, le Timor oriental est reconnu comme État indépendant. L’Indonésie a été marquée notamment par la dictature du général Suharto (1965-1998), qui fera massacrer des centaines de milliers de communistes (NDLR).

Lire aussi Vedi R. Hadiz, « En attendant l’Indonésie », Le Monde diplomatique, septembre 2025.

Comment un roman situé sur une des iles les plus excentrées d’Indonésie réussit-il à nous passionner autant ? C’est grâce à sa galerie de personnages issus de la population défavorisée et oubliée de l’île de Timor qui prennent une ampleur inédite. Ils accèdent au statut de héros d’une nation largement méconnue dont l’histoire chaotique et violente devient la trame d’une fresque historique traversant tout le XXe siècle, et se prolonge jusqu’au XXIe.

On est à Oetimu (un nom fictionnel). La soirée football organisée un soir de juillet 1998 — peu de temps avant la chute du régime de Suharto, président depuis 1967 — dans le commissariat où vit le sergent Ipi, n’est pas qu’un moment convivial, c’est surtout un évènement social qui permet de rassembler militaires et policiers, notables locaux et fonctionnaires : afin de dépasser les rancunes nées de l’occupation indonésienne comme des nombreuses exactions commises depuis vingt ans. Son invité d’honneur est Martin Kabiti, qui a soutenu le policier depuis l’enfance et l’a aidé à se construire. Jusqu’au moment où, sur l’écran, la victoire de la France sur l’équipe brésilienne (Ronaldo a toutes les faveurs du public réuni dans le commissariat) échauffe les esprits. La soirée tourne court.

Lire aussi Geoffrey Robinson, « Silence, on tue des communistes indonésiens », Le Monde diplomatique, septembre 2024.

Au même moment un commando d’indépendantistes du Timor s’infiltre en ville, bien décidé à se venger de Martin Kabiti qui persécutait les rebelles dix ans plus tôt. Il prend sa famille en otage et attend qu’il revienne. Atino, le guérillero communiste qui mène l’expédition, entend lui faire payer les massacres de civils organisés par l’armée indonésienne dans la partie est de l’Ile.
Ce roman très riche, nourri par la mémoire des faits et la vitalité de la fable, va alors déployer plusieurs strates de l’histoire locale, tout un récit d’histoire coloniale, qui se cristallise sur l’attaque surprise de la maison de Kabiti et son dénouement tragique mais inattendu. Et l’on voit se dessiner, comme les rides d’un visage, les lignes de fractures qui marquent les destins individuels : fin de l’empire néerlandais (1949), présence portugaise jusqu’en 1975, occupation japonaise et finalement annexion du Timor par l’Indonésie de 1976 à 1999. Au fil des chapitres, surgissent des figures inoubliables : Am Siki, le patriote affabulateur, Laura qui survit aux sévices infligés par les Japonais et accouchera d’un enfant né d’un viol, qui deviendra le sergent Ipi, le Père Joseph, pédagogue et directeur d’école qui accueille et chérit la jeune et remarquable Silvy… Et c’est là que le récit prend sa force. Enceinte d’Ipi, Silvy se retrouvera veuve le soir-même : avec cette disparition, la boucle est bouclée, sur une terre cruelle et rugueuse, la mort violente d’Ipy, le héros, ne peut qu’incarner la fragilité de la bangsa (la nation, le pays en indonésien).

Né en 1988 à Insana (Timor occidental), Felix Nesi a magistralement mis en scène l’abandon et les difficultés existentielles des régions périphériques de l’archipel, en imposant une vision de ces terres lointaines vibrante, nuancée, pleine d’ironie. Son roman marque vigoureusement l’entrée de son ile dans la littérature mondiale.

People from Oetimu de Felix Nesi
Traduit de l’indonésien par Lara Norgaard)
Archipelago Books, Brooklyn (US), 2025, 303 pages..

Cinéma indonésien à Paris

À l’occasion du 75e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et l’Indonésie, retour sur un large pan du cinéma indonésien, avec une série de raretés formidables, parmi lesquelles des comédies musicales, des films d’horreur, du cinéma expérimental et des oeuvres plus graves évoquant à la fois le colonialisme néerlandais, l’identité nationale ou encore le statut des femmes dans la société : du 10 au 21 décembre, au MK2 Bibliothèque x Centre Pompidou, 128-162 avenue de France, Paris XIIIe.

Timour Muhidine

Professeur à l’Inalco, traducteur (Nedim Gursel), écrivain. Dernier ouvrage paru : Voyage en grand écran, Emmanuelle Collas, 2025.

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