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De l’Angola à la Guadeloupe

Les chants (de lutte) de Sarah Maldoror

par Jean-Christophe Servant, 2 avril 2023
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« Sambizanga », 1972

Il y a un an, l’une des six étapes de l’exposition « Six Continents ou Plus », tenue au Palais de Tokyo, à Paris, marquait particulièrement les visiteurs : la partie consacrée à la réalisatrice guadeloupéenne Sarah Ducados, alias Sarah Maldoror, organisée en partenariat avec le Musée national de l’histoire de l’immigration. Une découverte pour nombre de personnes ayant fait le déplacement vers cette série d’installations placées sous le signe de la tricontinentalité.

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Sarah Maldoror en 2009 cc Karim Amar

Réalisatrice d’une quarantaine de documentaires et de films, porte-voix des luttes de libération africaines — au point d’ailleurs, reconnaissait-elle « d’avoir fait beaucoup plus de films pour l’Afrique que pour la Guadeloupe » (1), Sarah Maldoror a mené une œuvre largement dédiée à la dénonciation de l’oppression, du racisme et de la colonisation. La réalisatrice, qui avait pris son pseudonyme en hommage à l’auteur des Chants de Maldoror, le poète franco-uruguayen Isidore Ducasse (1846-1970), plus connu sous nom de Lautréamont, fut en particulier une compagne de lutte du peuple angolais, et de la première génération du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA). Mario de Andrade (intellectuel et poète angolais décédé en 1990), l’un des principaux fondateurs du MPLA et son président jusqu’à la fuite d’Agostinho Neto de Lisbonne en 1962 — auquel il céda aussitôt la présidence —a partagé la vie de la réalisatrice. Sorti en 1969, son premier film, Monangambée, tourné à Alger, co-écrit avec De Andrade et Serge Michel, était basé sur le roman de l’écrivain angolais José Luandino Vieira, alors emprisonné dans le camp de concentration de Tarrafal, sur l’île de Santiago (Cap-Vert) par le pouvoir colonial portugais.

On aimerait bien voir cette exposition dédiée à Sarah Maldoror tourner dans l’Hexagone et son Outre-mer. Pour l’heure, après Lisbonne, celle-ci sera montée à Luanda du 27 avril prochain jusqu’au 30 mai. En attendant, pour entretenir cette flamme politique, voire la réanimer, il y a bien sur Internet : la chaîne de streaming Mubi programmera ainsi ce 26 avril Sambizanga, sorti en 1972, l’une des œuvres phares de la réalisatrice (2). Il y a aussi une manière plus simple, accessible, et universelle, de redécouvrir le patrimoine de la cinéaste : le paysage de musiques et de mots qui ont nourri son engagement, depuis la cofondation, au milieu des années 1950, de la première compagnie noire de théâtre en France à ses années algériennes en passant par ses portraits filmés de ceux qui l’auront intellectuellement accompagné : Aimé Césaire, Édouard Glissant, Assia Djebar, René Depestre, Louis Aragon, Toto Bissainthe, Juan Miró Alberto Carlisky ou Christiane Diop (directrice de la maison d’édition Présence africaine, fondée en 1947 par son mari, le sénégalais Alioune Diop, à qui elle avait consacré un sujet pour « Mosaïques », l’émission des cultures de l’immigration alors diffusée sur la chaîne FR3.

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« Sambizanga », 1972

En musique, Sarah Maldoror avait une passion, sinon une obsession, pour la radicalité et l’affranchissement du free jazz tout comme pour les musiques de traverses qui évoluaient en orbite de la Great Black Music. En 1969, alors en fin de montage de Monangambée, elle eut ainsi l’idée de proposer aux membres de l’Art Ensemble of Chicago (qui formaient à l’époque un quatuor), à l’issue d’un concert estival parisien donné au Théâtre du Vieux-Colombier, de sonoriser son film. Le lendemain après visionnage, ces derniers, convaincus par la réalisatrice, enregistrèrent dans la foulée leur première bande-originale (en 1970, ils signeront celle des Stances à Sophie de Moshe Mizrahi). Plus tard, en 1983, Sarah Maldoror convoquera la musique contemporaine de Jean-Louis Chautemps et Jean-Yves Bosseur sur le film Hôpital de Leningrad. Et encore plus tard, en 2003, l’américain de Paris, le saxophoniste Archie Shepp, l’un des invités du festival panafricain d’Alger de 1969, figurera sans son Scala Milan AC. Les silences aussi étaient importants dans l’œuvre de la réalisatrice.

On retrouve l’Art Ensemble of Chicago en ouverture de la foisonnante et passionnante « Discothèque de Sarah Maldoror », récemment mise en ligne. Ce bouquet de morceaux, d’extraits de films et de poèmes de lutte a été collecté et revisité par l’activiste culturel camerounais Ntone Edjabe, à l’origine de la revue panafricaine Chimurenga, basée au Cap, en Afrique du Sud. Comme un écho aux titres réunis par le rappeur français Rocé sur la compilation Par les damné.e.s de la terre, sortie en 2018, on y réentend aussi la grande Colette Magny comme le poète Leon Gontran Damas. Mais ce voyage dans l’univers de Sarah Maldoror, fruit d’un premier travail de défrichage mené en 2021 à Paris, élargit aussi le champ, poussant le curseur bien en amont (l’activiste et baryton afro-américain Paul Robeson) et bien en aval (Le collectif français la Mafia K’1 Fry qui comptait notamment parmi ses membres le rappeur Kerry James). Sans oublier bien sûr des dialogues extraits de films de compagnons de lutte (le réalisateur français anti-colonialiste René Vaultier), des musiques angolaises (Ruy Mingas, Jose Carlos Schwarz…), sud-africaines (Abdullah Ibrahim, Johnny Dyani Quartet…) congolaises (Franco, Papa Wemba…), guinéennes (Sekou Diabate, etc.) et évidemment guadeloupéennes, avec Erick Cosaque et ses Voltages 8, figure majeure du Gwo Ka. Autant de passerelles entre les deux rives de l’Atlantique noir…

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« Sambizanga », 1972

Le temps file. Sarah Maldoror, « une guerrière », disait Jean Genet, allant « à l’encontre », racontait-elle, « des images bornées qu’ont les gens de l’Afrique », est décédée en 2020, un an avant l’ouverture de l’exposition au Palais de Tokyo. La sénégalaise Safi Faye, avec qui, elle faisait figure (ainsi que la camerounaise Thérèse Sita Bella, morte en 2006) d’exception dans un cinéma continental dominé par le prisme masculin, vient de partir en ce début d’année (3)… On rajoutera que l’américain William Klein, dont Sarah Maldoror fut l’assistante multitâche — jusqu’à se brouiller avec le photographe —durant sa captation du premier festival panafricain d’Alger en 1969, s’est également envolé l’année dernière.

Toute une époque de luttes, de rêves et d’espérances panafricaines diffusées parmi les salles et festivals du continent, des Journées cinématographiques de Carthage, fondé en 1964, au Fespaco de Ouagadougou, créé en 1969, tire sa dernière révérence. Mais on peut encore remettre les pendules à l’heure. Car après le combat, la lutte continue : contre le néo-colonialisme et ses nouveaux habits verts telles que les politiques de conservation de la nature africaine imposées par les Occidentaux, et bien sûr, face aux politiques néolibérales qui continuent à régir ce continent qui aura fait de la « cinéaste griot » l’une de ses sœurs de combat.

Jean-Christophe Servant

(1Lire Elisabeth Lequeret, « L’Afrique filmée par des femmes », Le Monde diplomatique, août 1998.

(2Cf. Alain Labrousse, « “Sambizanga” ou la naissance d’une révolution, Le Monde diplomatique, avril 1973.

(3« Safi Faye : Farewell to a pioneering filmmaker », Africain Arguments, 24 février 2023.

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