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Les émeutes, « nouvelle norme » en Afrique

par Sabine Cessou, 13 août 2018
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Élection présidentielle très surveillée à Mopti, au Mali, 29 Juillet 2018.
cc MINUSMA / Harandane Dicko.

La présidentielle en cours au Mali, marquée à la fois par une forte abstention et des violences de groupes armés à l’encontre des bureaux de vote, le rappelle cruellement : l’Afrique reste le continent le plus affecté par la guerre, puisqu’il concentre la moitié des conflits en cours dans la monde en 2017, avec 95 au total. Le bilan est certes moins lourd qu’au Proche-Orient, où 82 000 morts ont été déplorées en 2016, selon le groupe de recherche International Institute for Security Studies (IISS).

Lire aussi Rémi Carayol, « Au Mali, la guerre n’a rien réglé », Le Monde diplomatique, juillet 2018.

En tout, 30 600 morts ont été dénombrées en Afrique en 2017 (+ 2 % par rapport à 2016), dont 19 % en Somalie, 15 % au Sud-Soudan, 15 % au Nigeria, 10,5 % en République démocratique du Congo (RDC) et 6,5 % en Centrafrique, selon le dernier rapport 2018 du Tana Forum, un think tank panafricain émanant de l’Institut d’études pour la paix et la sécurité (IPSS), rattaché à l’Université d’Addis Abeba en Éthiopie.

Fait moins connu mais à retenir, parmi les tendances lourdes pour les années à venir : le tiers des violences en Afrique provient d’émeutes contre des gouvernements (5 660 occurrences en 2017, soit 33 % du total). Celles-ci sont concentrées dans les plus grandes économies d’Afrique : Afrique du Sud (17 %), Tunisie (12 %), Nigeria (12 %) Algérie (8 %) et Kenya (7 %).

Un autre tiers concerne les violences commises contre les civils (27 %, concentrées en Afrique de l’Est) et un quart est dû à des combats entre armées régulières et milices rebelles.

L’essor d’une jeunesse sans perspectives parmi les causes de conflits

L’essor de la jeunesse, confrontée à de forts taux de chômage, est citée parmi la première cause de conflit en Afrique par le Tana Forum, avant les effets du changement climatique dans le Sahel notamment, ainsi que des fléaux bien connus et persistants — mauvaise gouvernance, manque de volonté politique dans la gestion de la diversité, qu’elle soit ethnique, religieuse ou politique, recours à des milices d’autodéfense et prolifération des armes légères.

« Il ne devrait pas être difficile de comprendre pourquoi la plupart des pays d’Afrique traversent différentes formes de conflits : les plus notables se situent dans les pays comptant le plus fort nombre de jeunes en pourcentage de la population (entre 40 et 70 %) et les plus fort taux de chômage des jeunes », souligne le rapport.

Le lien paraît non moins évident entre pression démographique et migration. La plupart des 3 140 morts issus du continent et noyés en Méditerranée en 2017 (un chiffre en baisse par rapport au pic connu en 2016) sont des Ouest-Africains. Leur sous-région est aussi celle où les groupes islamistes armés sont les plus actifs.

Émeutes et manifestations de masse représentent une « nouvelle norme » sur le continent. Elles sont provoquées par une longue liste de griefs contre les gouvernements, dans des économies exposées aux chocs extérieurs tels que les variations des cours des matières premières. Parmi les motifs de colère figurent la dégradation des conditions de vie, les conflits sociaux, le chômage, l’inflation, la pauvreté, le manque d’accès aux services de base (eau et électricité), la corruption et népotisme, sans oublier les élections, les limites constitutionnelles non respectées du nombre de mandats présidentiels, les droits de l’homme, la dictature ou les revendications d’autonomie.

Les émeutes liées à des revendications politiques

L’aspiration à la démocratie et à des scrutins libres et transparents représente une autre tendance transversale qui concerne l’ensemble du continent. Les émeutes les plus intenses en 2017 se sont produites en RDC, en raison du refus du président Joseph Kabila d’organiser la présidentielle prévue en novembre 2016 ; au Cameroun où les régions anglophones revendiquent plus d’autonomie ; et au Togo, où une marée humaine de 800 000 personnes a défilé le 19 août 2017 contre la mainmise du clan Eyadéma sur le pouvoir.

Les échecs de la diplomatie dans la résolution des conflits laissent par ailleurs ouverts huit foyers de crise : Burundi, Centrafrique, Guinée-Bissau, Mali, Sud-Soudan, Libye, Soudan et Somalie.

Au rayon des bonnes nouvelles, cependant, figurent deux alternances démocratiques et pacifiques, au Liberia et en Sierra Leone en 2017, ainsi que la chute de deux présidents et d’un premier ministre contestés : Robert Mugabe au Zimbabwe, Jacob Zuma en Afrique du Sud et Hailemariam Dessalegn en Éthiopie. De réelles avancées pour les peuples concernés, certes, mais encore bien peu à l’échelle des 54 pays du continent.

Sabine Cessou

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