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Les « gilets jaunes » et le malaise démocratique

par Alain Garrigou, 2 février 2019
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William Turner. — « Désastre en mer », entre 1833 et 1835.

Le mouvement des « gilets jaunes » a surpris. Des commentateurs l’ont humblement avoué, ils ne l’avaient pas vu venir. Puis ils avaient parié sur l’avortement rapide d’un mouvement sans organisation. Plus éloquents que les mots furent les visages graves et inquiets des dirigeants, pris de cours par la révolte qu’ils avaient suscitée avec une mesure fiscale intempestive.

Pour eux, il ne s’agit pas seulement de commentaires — qu’on pourra toujours refaire quand l’amnésie aura effacé les erreurs — mais bien de leur capacité à gouverner. Après coup et souvent par vanité, les mémorialistes, tout à leur affaire de dénouer les causes, ne laissent souvent rien paraître. Alexis de Tocqueville avait entendu des hommes politiques aussi éminents que Guizot, Thiers ou Molé dire de la révolution de 1848 « qu’il ne fallait attribuer cet événement qu’à une surprise et ne le considérer que comme un pur accident, un coup heureux et rien de plus (1) ». Dans ce cas, le jugement servait à consoler ou à excuser. À l’inverse, Tocqueville avait fait quelques jours avant, le 29 janvier 1848, un discours prémonitoire, au point qu’on lui reprocha d’avoir cherché à faire peur. Se demandant s’il avait été aussi alarmé qu’il l’avait dit à la tribune, il se livra à un exercice rare d’humilité : « Non je ne m’attendais pas à une révolution telle que nous l’allions voir ; et qui eut pu s’y attendre ? (2)  ». Les prophètes rétrospectifs n’ont pas toujours cette modestie.

Lire aussi Serge Halimi & Pierre Rimbert, « Lutte de classes en France », Le Monde diplomatique, février 2019.

En bonne logique, on ne devrait plus être surpris à force de l’être, ou être surpris de toute autre chose : comment en effet expliquer que les situations dramatiques et intenables durent aussi longtemps sans bruit ni réaction ? Réponse : parce que se révolter est difficile, coûteux et dangereux. Cela pourrait être un résumé d’une histoire millénaire d’événements prévisibles et imprévus. Pourquoi à ce moment, sur ce sujet ? Les crises politiques arrivent généralement par surprise. L’irruption du mouvement des gilets jaunes n’y a pas échappé.

Dans ce cas, on peut dire que la surprise s’est conjuguée au pluriel : portant à la fois sur la population protestataire, les méthodes, la violence et enfin sur les causes. Il y eut d’abord la surprise d’un mouvement venu d’ailleurs, en tout cas d’où on ne l’attendait pas, une mobilisation qu’on appelait autrefois « spontanée » pour dire qu’elle venait des populations elles-mêmes et non de quelque parti ou organisation dite représentative. Et encore une population a priori peu politisée, comprenant une forte proportion de femmes, vivant dans des régions périphériques, périurbaines et rurales. En somme celles et ceux qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans les mouvements sociaux, en tout cas au premier rang et selon une identité propre.

Comme un redoublement de cette originalité sociale première, les méthodes ont été inédites, tranchant avec le répertoire classique de l’action collective. Les réseaux sociaux ont joué un rôle important en donnant à des citoyens dispersés les moyens de coordonner leurs actions, d’organiser l’occupation des ronds-points, de gérer les rassemblements mouvants lors des samedis de manifestation, au point de désorienter dans un premier temps les forces de l’ordre tout en fixant l’attention médiatique. Sans parler du détournement de l’usage d’un instrument de la panoplie légale de l’automobiliste, transformé en étendard de la révolte au point de lui donner son nom. Ce nouveau répertoire d’action collective va probablement se reproduire à mesure que les corps intermédiaires perdront du crédit et que l’économie numérique ouvrira de nouvelles possibilités, en France comme ailleurs.

Il y eut aussi la surprise d’une violence inhabituelle, physique et verbale. On n’était plus habitué à des scènes de sédition rappelant les révolutions du XIXe siècle. Oubliés, les gestes comme les défis lancés aux forces de l’ordre. Oubliés, les attroupements itinérants et les manœuvres de harcèlement qui étaient le savoir-faire insurrectionnel du peuple parisien. Les voici qu’ils resurgissent, signe d’une exaspération désinhibée offrant un cadre favorable à certains individus ou groupes plus ou moins préparés à la guérilla urbaine.

Enfin, les interprètes se sont rapidement accordés sur les causes. Sans doute personne n’avait imaginé, à commencer par le gouvernement, qu’une augmentation de la fiscalité sur les carburants allait provoquer la révolte d’une population appauvrie issue des catégories populaires ou moyennes. Puis sont venues les demandes plus larges sur le pouvoir d’achat, en attendant que, fort de son écho et de ses succès, le mouvement avance d’autres revendications comme le référendum d’initiative citoyenne.

Lire aussi Alexis Spire, « Aux sources de la colère contre l’impôt », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

Rappelons que la révolte antifiscale fut la protestation la plus ordinaire dans la France d’Ancien Régime. Si la pression fiscale était alors bien moins forte qu’aujourd’hui, elle était aussi plus pesante du fait de la faiblesse de l’économie monétaire. Plus proche de nous, le mouvement initié par Pierre Poujade dans les années 1950 est celui qui s’apparente le plus au mouvement des « gilets jaunes », non seulement parce qu’il s’attaquait à la pression fiscale mais aussi parce qu’il touchait surtout les régions pauvres, des catégories sociales différentes sans doute — les petits commerçants plutôt que les salariés —, mais se servait d’une rhétorique similaire au « dégagisme » actuel. Le mot d’ordre de la campagne législative pour les élections du 2 janvier 1956 était parfaitement explicite : « sortez les sortants ». S’il faut envisager un prolongement partisan aux « gilets jaunes », l’histoire du poujadisme risque bien de devenir un leitmotiv des commentaires médiatiques.

La démocratie sans délégation

Le régime représentatif semble avoir été toujours en crise. En France, sa critique a souvent été plus vive qu’ailleurs. Avec le mouvement des « gilets jaunes », elle a pris une acuité spéciale, jusqu’au refus de toute représentation politique ; ce qu’illustrent un tag comme « Ni Macron ni personne », la revendication du référendum d’initiative citoyenne (RIC) et encore le refus de se doter de porte-paroles. Cette protestation se nourrit de la critique des élites ou de la représentation politique, formulée depuis longtemps mais confinée à des sphères intellectuelles ; plus encore : elle se nourrit de l’existence bien visible d’élites homogènes culturellement, si ce n’est socialement. Leur méconnaissance de « la France d’en bas », selon l’expression d’un ancien premier ministre, est chez eux quasi congénitale. Au sentiment de supériorité des élites répond le sentiment d’autonomie de populations qui s’estiment désormais à égalité de compétence politique avec les dirigeants. Le credo démocratique de l’égalité, l’élévation du niveau d’instruction, l’accès à l’information facilité par Internet, et les propres discrédits accumulés par les dirigeants, sinon par les corps intermédiaires, ont affranchi les gouvernés de toute rapport consenti de délégation. Une coupure encore approfondie par les relations nouvelles d’intermédiation, technologiques, entre les gens.

Pour connaître la simple et concrète réalité, il suffit de parcourir la France : commerces de centres-villes fermés, façades aveuglées, panneaux « à vendre » sur des maisons rurales et citadines dont on voit mal ce qui pourrait les sauver. Quant aux écoles primaires et aux postes, il en reste souvent des bâtiments désaffectés. À l’inverse, les centres commerciaux installés en périphérie drainent les consommateurs sur des parkings couverts d’automobiles, où les caddies illustrent moins un consumérisme débridé qu’une atomisation de la sociabilité. Aux heures de pointe, les routes qui séparent lieux d’habitation et lieux de travail sont embouteillées. On peut imaginer une autre convivialité que la télévision du soir, le jardinage du dimanche, la possession de deux voitures par couple, l’éloignement du lieu de travail, de l’école, de la Poste et des commerces. Chacun n’a qu’à se débrouiller avec la précarité au travail, la décentralisation et la concurrence. Quant aux gens dont on dit justement mais avec décence qu’ils sont « à la rue », les voit-on encore ? Bien trop nombreux et souvent très jeunes. Dérangeant forcément. On a pourtant des mots pour en parler : paupérisation, désertification des campagnes, déclin des centres urbains. Mais ce ne sont que des mots.

Des études, des essais grand public comme des publications sociologiques et économiques, pointent depuis longtemps les maux de la société française. Plusieurs courants de pensée ont sonné l’alerte. Dès 1992, La misère du monde, sous la direction de Pierre Bourdieu, attirait l’attention non seulement sur la « misère de situation » mais sur la « misère de position », et donnait la parole aux victimes en transformant le plus possible l’enquêteur en scribe. Les naufragés, de Patrick Declerck (2001), Les classes moyennes à la dérive, de Louis Chauvel (2004), La France périphérique de Christophe Guilly (2014), pour n’en citer que quelques-unes ayant obtenu le plus large écho. Est-ce l’abondance de livres qui finirait par nuire ? Mais elle s’étire sur plusieurs décennies. Leurs leçons ont peut-être été oubliées. Ou peut-être ont-ils été pas lus, mal lus — comme Woody Allen le disait pour Guerre et paix de Tolstoï, lu selon la méthode de lecture rapide : « Ça se passe en Russie ». Il faut dire que les livres qui ne sont pas franchement désespérants ne sont pas non plus très distrayants. Quant aux dirigeants ? Peut-être les approchent-ils sous forme de fiches de lecture.

Pas lu, pas vu, en tout cas pas compris. Cette mal-appropriation intellectuelle des faits entache toute l’éducation, particulièrement celle des élites. Celle en tout cas de ceux qui, après avoir excellé dans leurs études secondaires, s’engagent dans des classes préparatoires, font Sciences Po ou entrent directement dans une grande école puis à l’ENA ? Croit-on que ces années de forçage soient propres à doter d’une culture approfondie ? Qu’elles permettent de rester en phase avec la vie de la plupart des gens ?

Les débuts de carrière des élites ne favorisent guère le contact avec la vie banale. On ne se soucie guère plus du souci de l’apprentissage de terrain dont l’expression « aller au charbon » — désignant le début du travail d’ingénieur devant descendre à la mine — garde la trace. En tout cas pour ceux qui entrent dans les administrations centrales, les grands corps ou les services auxiliaires de l’État, jusqu’aux entreprises publiques où le recrutement se fait forcément sur les titres scolaires. Le détour par le privé, ou « pantouflage », ne saurait être considéré comme un passage initiatique par le bas. Lorsque les hauts-fonctionnaires reviennent au service de l’État, c’est pour y importer plutôt les principes de la gestion entrepreneuriale et les mœurs des sièges sociaux que l’expérience du monde du travail. Ajoutons que ces vies ne laissent guère de temps à la lecture et encore moins à la réflexion. Les exceptions impressionnantes de ministres écrivains sont rares.

On peut certes toujours faire confiance à l’intelligence de jeunes gens doués, mais que peut-on à la force des choses ? Sans doute profitent-ils du concours de plus jeunes gens doués pour leur résumer les dossiers, et peuvent-ils éventuellement briller avec les connaissances acquises par procuration. Elles n’en restent pas moins une connaissance de dossier. Comment cet habitus pourrait-il être amendé, sinon corrigé, par la forte endogamie des élites, se rencontrant quotidiennement, se fréquentant régulièrement et partageant les mêmes valeurs de carrière ? Si l’ENA fut une fausse bonne idée, on voit mal comment on reviendrait sur cette voie de la formation de la haute administration, tant il affecterait trop d’intérêts. Il est probablement possible de faire des aménagement en prévoyant des parcours plus diversifiées de carrières avant de s’installer dans les palais républicains, en supprimant les possibilités de « rétropantouflage », ou en interdisant les reconversions politiques, sauf à quitter définitivement la fonction publique comme sous la IIIe République, mais on a presque le sentiment de proférer là une grossièreté. Ou un crime de lèse-majesté si l’on considère que le président actuel, avec de telles règles, n’aurait pas pu l’être.

Lire aussi Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot, « La caste au pouvoir », Le Monde diplomatique, février 2019.

Comme il est trop facile et intellectuellement régressif de s’en prendre à une personne, fût-il un chef d’État, il est aussi partiel de s’en prendre à une noblesse d’État qui a le tort d’être homogène et visible. Cela ne résume aucunement le système politique français. Le régime représentatif ne donne plus aux gouvernants une juste vue des choses et des gens ? C’est que la case parlementaire du processus législatif ressemble surtout à un mauvais moment à passer pour le gouvernement qui toujours, in fine, décide. Les députés relaient-ils encore l’état d’esprit de leur circonscription ? Seraient-ils défaillants, il resterait encore les maires. D’autant plus lorsqu’ils gèrent de petites communes, les maires connaissent bien leur population. N’ont-ils pas alerté le pouvoir central sur la paupérisation qui dure depuis plus de trente ans ? Bien sûr, ils l’ont fait. Chaque année, leur association organise le congrès des maires de France où traditionnellement le président de la république vient faire un discours. En 2018, Emmanuel Macron l’a ignoré quelques jours avant la révolte des « gilets jaunes ». Avant d’en rencontrer quelques-uns triés sur le volet pour lancer son « grand débat » censé y mettre un terme.

Quels sont les relais entre les maires et le gouvernement ? En principe l’administration préfectorale. Dans l’État français, les préfets et les policiers (des souvent décriés Renseignements généraux) faisaient régulièrement leurs rapports sur cette « France périphérique ». Aujourd’hui, les principes du management public conduisent à se passer de plus en plus des corps dits intermédiaires, donc de la négociation, pour appliquer les normes de la bonne gestion comptable. Au nom de la rationalité, des contraintes financières et de la dépendance internationale, la prise en compte du public y est réduite au minimum. C’est l’ère du technocratisme éclairé comme il y eut un temps du despotisme éclairé.

Finalement il faudrait peut-être parler d’addiction tant les pouvoirs politiques sont devenus dépendants de sources d’information purement instrumentales. Jamais sans doute n’ont-ils été autant obsédés par les médias, la télévision surtout, épiant les réactions à l’aide d’une armée de chargés en communication attachés à les influencer. Quant aux sentiments des gouvernés, ne sont-ils pas censés être mieux connus que jamais grâce aux sondages que des officines privées et autres conseillers dissèquent quotidiennement ?! Question osée : les sondages n’avaient-ils pas prévu la révolte des « gilets jaunes » ? S’ils n’ont rien annoncé, n’est-ce pas qu’ils ne servent à rien ? Puisque l’on ne voit plus certaines réalités du monde, spécialement la souffrance, derrière les outils d’objectivation (sondages et statistiques) qui sont ceux de la science et du pouvoir, ne devrait-on pas s’en passer ?

La mobilisation des gilets jaunes est une piqûre de rappel concernant la coupure entre gouvernants et gouvernés. S’agissant de l’avenir, on n’est pas certain qu’elle ait plus d’effet que les précédentes ou qu’au contraire, elle laisse une trace durable.

Alain Garrigou

(1Alexis de Tocqueville, Souvenirs. Œuvres politiques, Paris, Plon, 1986, p. 761.

(2Ibidem, p. 736.

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