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Honnie aux États-Unis, célébrée ailleurs

Les populistes divisés face à la Silicon Valley

par Evgeny Morozov, 18 janvier 2019
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Images de promotion des comptes Facebook, Instagram et Youtube de Jair Bolsonaro, publiées sur son compte Facebook.

Si le mouvement populiste de droite qui émerge partout dans le monde a beaucoup de choses à se reprocher, l’incohérence idéologique dans la désignation de ses ennemis n’en fait généralement pas partie. Que ce soit Steve Bannon dénigrant le pape François, Matteo Salvini s’en prenant aux « bonnes âmes » des ONG humanitaires ou Marine Le Pen fulminant contre les mornes technocrates de Bruxelles, les populistes visent des cibles prévisibles qu’ils choisissent mieux que quiconque.

Subsiste néanmoins une pierre d’achoppement entre les populistes de droite américains et leurs homologues dans le reste du monde : que penser de la Silicon Valley ? D’une part, ses services et plate-formes représentent une aubaine pour les populistes de tous les pays, qui peuvent ainsi élargir leur audience et envoyer aux électeurs potentiels des messages hautement personnalisés, comme l’a démontré le fiasco Cambridge Analytica. Aujourd’hui, les tout nouveaux partis de droite comprennent l’importance des batailles numériques ; c’est notamment le cas du parti espagnol Vox, qui a déjà attiré plus d’abonnés sur Instagram que tous les autres partis espagnols.

Lire aussi Shoshana Zuboff, « Un capitalisme de surveillance », Le Monde diplomatique, janvier 2019.

Le consensus populiste ne va pas au-delà de cette attitude pragmatique vis-à-vis des plate-formes. En effet, l’examen intellectuel de ce que signifie la Silicon Valley pour les populistes s’avère assez cacophonique. Sa branche américaine perçoit les géants de la technologie comme une cible d’attaque intéressante, car la Silicon Valley représente à leurs yeux un savant mélange de capitalistes avides et de « marxistes culturels », enclins à inculquer à leurs utilisateurs des idées gauchistes tout en s’en mettant plein les poches grâce aux données personnelles. Dans le reste du monde, en revanche, les populistes voient les plate-formes comme le meilleur moyen d’échapper à l’hégémonie intellectuelle de leurs « marxistes culturels » nationaux, profondément enracinés dans les élites institutionnelles, comme les médias, l’université et l’État profond (deep state).

En août 2018, lors d’un entretien avec un journaliste de CNN, Steve Bannon a traité les « méchants » de la Silicon Valley de « sociopathes narcissiques », et appelé à placer les données amassées par ces entreprises « dans un fonds public ». Il a aussi prédit que les géants de la technologie deviendraient l’un des principaux thèmes des élections présidentielles de 2020.

Ce pronostic semble raisonnable à l’heure où la colère monte aussi à l’autre bout de l’échiquier politique : Alexandria Ocasio-Cortez, la nouvelle coqueluche de la gauche américaine, s’est illustrée en s’opposant au cadeau de bienvenue de 3 milliards de dollars offert à Amazon par la ville de New York. La Silicon Valley semble être l’ennemi parfait pour les forces non centristes aux États-Unis, puisque en la critiquant, elles ôtent toute légitimité à l’héritage de Barack Obama et Bill Clinton, accusés d’avoir permis son ascension.

Lire aussi Thomas Frank, « Les démocrates américains envoûtés par la Silicon Valley », Le Monde diplomatique, mars 2016.

D’autres personnalités de droite reprennent à leur compte les opinions de M. Bannon. Brad Parscale, responsable numérique de la campagne de Donald Trump en 2016, déplore que « des monstres des technologies comme Google et Facebook ne soient plus que des incubateurs pour les idéologies libérales d’extrême gauche, et fassent tout leur possible pour éradiquer d’Internet les idées conservatrices et leurs tenants. » Le fait que des individus conservateurs ou d’extrême droite soient exclus de certains réseaux sociaux ou plate-formes de financement a contribué à amplifier de telles perceptions de la Silicon Valley. Même Trump affirme que Google, « supprime les voix des conservateurs et cache des informations qui sont bonnes », une « situation très grave » dont il promet de « s’occuper ».

Illustrant le contraste radical entre cette position et celle des populistes de droite d’autres pays, une vidéo devenue virale, datant de la prise de fonction de Jair Bolsonaro, montre une foule de ses partisans scandant « WhatsApp, WhatsApp ! Facebook, Facebook ! ». Une réaction qui n’a rien d’exceptionnel. En 2017, alors qu’il n’était encore que député au parlement européen, Matteo Salvini prononçait un discours incisif contre les tentatives de lutte contre les fausses nouvelles, déclarant que c’en était fini des vieilles méthodes des élites visant à définir les enjeux prioritaires. « Longue vie à Facebook », concluait-il. De même, en 2018, il remerciait le site après avoir obtenu de bons résultats aux élections de 2018.

Lire aussi Renaud Lambert, « Le Brésil est-il fasciste ? », Le Monde diplomatique, novembre 2018.

Le mouvement 5 étoiles (M5S), qui fait partie de la coalition de M. Salvini, a pris ses distances avec MM. Bannon et Bolsonaro. Mais, en tant que mouvement initié par un blogueur et propulsé par les réseaux sociaux, eux aussi sont épris des géants de la technologie. Ils espèrent précisément favoriser leur culture de la « disruption », proposant dans leurs discours de faire de l’Italie une « smart nation », notamment en donnant leur aval à l’expansion d’Amazon sur leur territoire sous prétexte que les données des entreprises italiennes gérées par la multinationale seraient désormais stockées sur place.

La polémique soulevée l’année dernière par la directive européenne sur le droit d’auteur montre bien l’étrange amitié qui unit la Silicon Valley et les populistes du Vieux Continent. La directive est détestée par toutes les plateformes numériques, car elle impliquerait des mesures de coercition à l’encontre des contenus publiés (beaucoup de groupes issus de la société civile ont protesté contre la criminalisation éventuelle des mèmes, voire du partage de liens). En septembre 2018, lors du vote de cette directive au Parlement européen, l’opposition venait principalement du parti Droit et Justice (Pologne), du M5S et de la Ligue (Italie), ainsi que de UKIP (Royaume-Uni) : les rares alliés de la Silicon Valley à Bruxelles.

En l’absence d’une véritable rupture géopolitique et commerciale avec Washington, les populistes européens ne changeront probablement pas d’avis sur les géants du Web. Ils continueront plutôt à bâtir leur capital politique en accusant les politiciens de l’establishment de censurer leurs opposants populistes. Les mesures d’Emmanuel Macron à l’égard des stratégies de mobilisation en ligne employées par les « gilets jaunes » seront décisives : toute ingérence dans les plate-formes numériques de la part de l’État français, déjà pressé de faire passer une loi contraignante sur les fausses nouvelles, aurait un redoutable effet boomerang.

Lire aussi Serge Halimi & Pierre Rimbert, « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur », Le Monde diplomatique, septembre 2018.

Mais les populistes américains, eux non plus, ne baisseront pas le ton et ne changeront pas de cible. Sur la question de la Silicon Valley et du pouvoir qu’elle exerce, Steve Bannon restera plus proche de George Soros que de Matteo Salvini. C’est là un paradoxe dont les progressistes ingénieux devraient se servir, ne serait-ce qu’en demandant aux populistes de droite européens d’expliquer leur grand amour pour un secteur que même Steve Bannon diabolise.

Inutile de s’attendre à une réponse imminente, car les populistes de droite, quel que soit leur discours, manquent d’analyses justes sur l’économie mondiale et le rôle qu’y tiennent les multinationales des nouvelles technologies (malheureusement, c’est aussi le cas de leurs rivaux non populistes). Il vaudrait mieux que ces lacunes soient révélées au plus vite.

Evgeny Morozov

Traduction depuis l’anglais : Métissa André

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