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Livres présidentiels

par Alain Garrigou, 10 décembre 2019
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Jean-Baptiste Greuze. — « Le petit paresseux », 1755

Il fut un temps où les hommes politiques écrivaient des livres. Sans même parler des meilleurs d’entre eux, dotés d’un certain talent d’écrivain, les présidents de la République française se sont essayés à l’écriture après le général de Gaulle. Modérément pour Georges Pompidou, ancien professeur de lettres ; avec conviction pour Valéry Giscard d’Estaing, admirateur de Maupassant ; non sans ambition pour François Mitterrand avant qu’il soit élu.

Aujourd’hui, les hommes politiques signent des livres qu’ils n’ont pas écrits. La pratique du plumitif ou du ghost writer est devenue banale. Il y a fort longtemps on disait le « nègre » par allusion au comte de Buffon, célèbre botaniste qui faisait écrire ses livres par son secrétaire originaire des Antilles. Aujourd’hui, le terme serait injurieux. Les auteurs de couverture n’ont évidemment pas le temps et rarement le talent. Ils signent donc. Ils signent doublement car s’ils n’ont pas consacré de temps à écrire le livre — simplement à le relire sans doute pour se l’approprier en toute sincérité au point de croire parfois qu’ils l’ont écrit —, ils en passent beaucoup en séances de signature. Dans les librairies bien sûr, les supermarchés, et même les universités. Séries de dédicaces conçues comme un équivalent des tournées de poignée de mains auxquels ils ont été rompus toute leur carrière sur les marchés de Neuilly ou de Tulle.

Lire aussi Serge Halimi, « Mémoires du président Chirac », Le Monde diplomatique, novembre 2011.

Là où les écrivains professionnels sont embarrassés par les séances de dédicace, leur monotonie, la recherche d’un petit mot gentil qu’ils ne trouvent pas forcément à ce moment où ils semblent timides, les professionnels de la politique enchaînent. Nicolas Sarkozy a signé une dizaine d’ouvrages sans avoir jamais, ni au cours de ses études, ni dans sa vie politique montré des talents de parole ou d’écriture. En deux ans de fausse retraite, François Hollande en est déjà à deux opuscules sans avoir jamais démontré non plus dans toutes ses études et sa carrière de prédisposition pour l’écriture ou la parole. Un talent superfétatoire qui ne l’a pas empêché d’entrer dans les grandes écoles. Il peut certes arriver un incident qui perturbe le ronron des dédicaces, comme à l’université de Lille où François Hollande était allé le 12 novembre dernier présenter son dernier livre. Sa conférence sur la crise de la démocratie fut annulée après l’irruption d’une centaine de perturbateurs. Le président de l’université raccompagna l’ex-président de la République avec moult excuses et un sentiment de désolation. Deux libraires indépendants étaient venus avec 250 exemplaires détruits par les nouveaux vandales. Des tas de livres déchirés rappellent forcément les autodafés.

Il n’en va pas de même pour le rapport des jeunes générations à la lecture. Combien d’étudiants ne lisent plus de livres mais juste les notices de wikipedia et les photocopies de pages choisies ? Mais pas les livres ni les classiques pourtant au format poche, ni les manuels dont Internet signe la disparition programmée. Du coup on peut être encore plus surpris par l’incident de Lille. L’université doit-elle sacrifier à ces rituels de dédicace dont l’intérêt littéraire et même politique, en tout cas intellectuel, est douteux ? Si ces 250 livres avaient été vendus à des jeunes dont on dit qu’ils sont pauvres, les auraient-ils lus ? Pas plus sans doute que ces centaines de milliers de Français qui ont acheté un livre du président pour la dédicace ou plutôt l’autographe, comme on collectionne celui des stars de cinéma ou de la musique. En tout cas, seule une infime minorité ira au-delà de quelques dizaines de pages avant de ranger le livre sur un rayon de bibliothèque où il dormira.

Lire aussi Serge Halimi, « “Une tuerie” », Le Monde diplomatique, décembre 2019.

Il n’y aurait pas de mal si ces livres politiques à peu près tous aussi nuls les uns que les autres ne prenaient la place d’autres livres, que les éditeurs relèguent ou refusent avec des raisons qui laissent dubitatifs : « cela ne se vendra pas », « on le sait déjà » et plus souvent une absence de réponse. Et ne parlons pas des tirages puisque la comptabilité est éclatante. Quand un livre de science se vend à plus de 1 000 exemplaires, c’est presque une réussite. Fort loin des centaines de milliers d’exemplaires des livres politiques, si l’on en croit les éditeurs qui ont certes intérêt à gonfler les chiffres pour enclencher un effet boule de neige. Certains dirigeants politiques connaissent bien sûr des fiascos avec leurs livres électoraux mais pour les anciens présidents, le succès semble assuré. On serait tenté d’interpréter cela par la loi de Gresham selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne. Mais si l’on est cohérent, on ne saurait soutenir que les mauvais livres chassent les bons. Car il n’est plus vraiment question de lecture.

On peut se demander si ce sont bien des livres qui sont vendus, ou des autographes. On n’aura pas le mauvais goût de rappeler que les importants tirages rapportent des droits d’auteurs conséquents. Qui en connaît la progression selon le nombre d’exemplaires vendus ? De 9 % pour le premier millier à plus de 18 % pour les dizaines de milliers. Le calcul est rapide pour des livres proches des 20 euros : environ 4 euros par exemplaire. Pour un tirage de 50 000 cela fait 200 000 euros, pour 250 000 exemplaires, un million d’euros de droits d’auteurs. De quoi justifier l’ennui d’un tour de France des libraires et des supermarchés. De quoi financer en partie une tentative de retour à la politique. Surtout quand ce revenu extraordinaire est adossé à la retraite d’ex-président.

On peut comprendre les éditeurs et libraires toujours aux abois pour survivre et obligés de se reporter sur quelques gros tirages. Les plus scrupuleux assurent qu’il s’agit de maintenir l’équilibre de l’entreprise. Il faut un certain héroïsme pour refuser un livre que l’on peut vendre à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Il suffit d’un seul parfois et l’entreprise est sauvée pour l’année. Quant aux libraires, il leur faut aussi du courage pour avoir des exigences de qualité. L’un d’entre-eux, animant une belle librairie de province, me racontait qu’une dame de bonne condition sociale était arrivée à la caisse les bras chargés de livres. Elle en demanda un qu’elle n’avait pas trouvé et dont l’auteur était Bernadette Chirac — puisque les premières dames se sont mises aussi en devoir d’écrire. Le libraire lui répondit qu’il ne vendait pas ce genre d’ouvrages. Fâchée, la cliente tourna talons en abandonnant tous les livres sur le comptoir. En la matière, les convictions peuvent ruiner. Je vérifie à l’instant : plus de dix ans après, la librairie existe toujours. Le fait que les jeunes générations achètent moins de livres imprimés accentue la tension économique et renforce donc cette propension à chercher le livre qui se vend. Pour le coup, la loi de Gresham est bien à l’œuvre et s’il est un lieu de déclin c’est, derrière le livre, celui de la pensée.

Alain Garrigou

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