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« Mon traître », dévastation et colère

par Marina Da Silva, 20 février 2020
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Stéphane Balmino
DR

Grand reporter à Libération durant 34 ans, prix Albert Londres en 1998, actuellement journaliste au Canard Enchainé et écrivain, Sorj Chalandon a couvert de nombreuses zones de conflit. Il est en Irlande du Nord dans les années 1970, lorsque la guerre civile entre républicains et loyalistes fait rage. Il y rencontre Denis Donaldson, leader charismatique de l’IRA (Armée républicaine irlandaise) et de sa branche politique, le Sinn Fein. Il est fasciné et enthousiasmé par ce militant dont l’aura pousse tout le monde autour de lui à se battre et dont il va devenir un ami très proche, partageant la vie sous le sang et les larmes des catholiques d’Irlande du Nord jusqu’au processus de paix en 1998. Il a notamment rendu compte du combat de Bobby Sands, membre de l’IRA, qui fit la grève de la faim, comme neuf autres de ses camarades, pour réclamer le statut de prisonnier politique. Margaret Thatcher les laissa tous mourir en détention, en 1981, au bout de plusieurs semaines d’agonie.

Lire aussi Daniel Finn, « La sale guerre du gouvernement britannique », Le Monde diplomatique, décembre 2019.

Lorsque, le 17 décembre 2005, dans une conférence de presse inattendue, Denis Donaldson révèle qu’il est l’informateur des services secrets britanniques depuis près de vingt-cinq ans, c’est un séisme pour les Républicains et pour Sorj Chalandon qui en reste littéralement asphyxié. Donaldson sera assassiné peu après, le 4 avril 2006. Avant que Sorj Chalandon n’ait pu mettre des mots sur sa blessure et sa colère. Ce qu’il fera ultérieurement, en écrivant deux romans : Mon traître (2008) et Retour à Killybegs (2011), grand prix du roman de l’Académie française 2011, tous deux publiés chez Grasset. Le premier est le récit du trahi, le second celui du traître. L’un et l’autre, prononcés à la première personne, se font écho, déplacent le point de vue et le regard, explorent la dévastation.

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Laurent Caron
DR

Emmanuel Meirieu a mis en scène la substantifique moëlle de ces deux romans denses et passionnants, dans lesquels il a taillé et qu’il a fusionnés en une pièce courte et incandescente, gardant le premier titre, Mon traître, et provoquant un trouble qu’on a rarement l’occasion de ressentir sur des plateaux.

Créée en 2013, elle n’a cessé de tourner à chaque saison, approfondissant sa dimension de tragédie contemporaine à la fois si lointaine et si proche, et on peut encore en voir des représentations au théâtre des Gémeaux de Sceaux. L’an dernier, Emmanuel Meirieu y donnait également une version effrayante et magnifique de La fin de l’homme rouge de Svetlana Aleksievitch. Le jeune metteur en scène, qui a donné le nom inspiré de Bloc Opératoire à sa compagnie, creuse la violence de l’histoire et ce qu’elle produit sur les hommes avec puissance et beauté, loin de tout accablement, recherchant la force de vie sous les cendres.

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Jean-Marc Avocat
DR

De Mon traître, il a pris l’essence de la relation entre Sorj Chalandon, dont Antoine, luthier à Paris, devient le double fictionnel, et Denis Donaldson, recréé dans le personnage de Tyrone Meehan avec toute sa perversion et sa complexité, interrogeant cette amitié construite sur le pire mensonge qui soit, non seulement pour lui mais pour sa famille et pour son peuple.

« J’ai acheté un journal du soir. Je l’ai ouvert et je suis tombé. J’avais déplié le journal, je marchais, j’ai lu quelques lignes et je suis tombé. Pas tombé comme on chute. Pas violent ni brusque. Simplement, j’ai tout arrêté. J’ai arrêté de marcher, arrêté de lire, arrêté de me porter. » Antoine
« Lorsque le petit Français me regardait, je m’aimais. Je m’aimais dans ce qu’il croyait de moi, dans ce qu’il disait de moi, dans ce qu’il espérait. Je m’aimais, lorsqu’il marchait à mes côtés comme l’aide de camp d’un général. Lorsqu’il prenait soin de moi. Qu’il me protégeait de son innocence. Je m’aimais, dans ses attentions, dans la fierté qu’il me portait. Je m’aimais, dans cette dignité qu’il me prêtait, dans ce courage, dans cet honneur. » Tyrone

Le récit d’Antoine (Laurent Caron), trahi, et de Tyrone (Jean Marc Avocat), traître à tous les siens, prend vie et force sous la pluie et dans la pénombre, sous le regard de son fils Jack (Stéphane Balmino), porté par la musique poignante et envoûtante de Raphaël Chambouvet. Tyrone est déjà mort et revient raconter dans un souffle ses années d’enfance, son parcours et son engagement dans l’IRA, le courage et la valeur qui allaient faire de lui un héros. Jusqu’à sa chute, à la suite d’une erreur fatale et tragique, comme un sale coup du destin, qui le livrerait pieds et poings liés au chantage sans merci des Britanniques. Accroché à son image, plus haute que lui, il ira perdre jour après jour son honneur et sa gloire, vendant à l’ennemi son âme et les siens.

Immobile, se tenant dans un clair-obscur, comme entre la vie et la mort, Jean Marc Avocat, faisant sienne cette histoire cruelle et véridique, se transformant peu à peu en corbeau, comme dans un conte de son enfance, est tout bonnement prodigieux.

Du 26 au 29 février, au Théâtre des Gémeaux, Scène nationale de Sceaux.
49, avenue Georges Clémenceau
92330 Sceaux
Tél. : 01 46 61 36 67

Marina Da Silva

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