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« Mort cérébrale » : l’OTAN bouge-t-elle encore ?

Le sommet des soixante-dix ans de l’OTAN, les 3 et 4 décembre prochains à Londres, s’annonce un rien déroutant, avec aux manettes le duo foutraque Trump-Johnson, et dans le rôle de Cassandre, un Macron sans doute très fier de sa formule assassine, dans l’entretien publié par « The Economist » le 7 novembre, sur l’Alliance atlantique en état de « mort cérébrale ». En somme, le président français dit à peu près la même chose que son parrain américain : l’OTAN est morte. Sauf qu’il a l’air de plutôt s’en désoler, lui…

par Philippe Leymarie, 12 novembre 2019
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Carrefour en Serbie cc Balkan Photos

Présentée par certains comme un coup de sang ou en tout cas un coup de buzz du président français, jugée « intempestive » par la chancelière allemande Angela Merkel (qui a tout de même appelé ses partenaires à « se ressaisir »), cette formule — qui risque de lui coller à la peau comme un sparadrap — était solidement étayée. Résumé :

 « Vous n’avez eu aucune coordination de la décision stratégique des États-Unis avec leurs partenaires de l’OTAN », lorsque Washington a décidé de retirer ses troupes de Syrie, et donné le feu vert à la Turquie pour en chasser les combattants kurdes, « sacrifiant ainsi nos partenaires sur le terrain, les Forces démocratiques syriennes, qui se sont battus contre Daech ». Le président français faisait ainsi référence aux éléments en majorité kurdes qui ont payé un lourd tribut dans la lutte contre l’Organisation de l’État islamique (OEI), et sans lesquels le califat n’aurait pas été annihilé.

Lire aussi Jean de Gliniasty, « Un tournant dans la diplomatie française ? », Le Monde diplomatique, décembre 2019.

 « ​Nous assistons, estime M. Macron, à une agression menée par un autre partenaire de l’OTAN qui est la Turquie, dans une zone où nos intérêts sont en jeu, sans coordination. Il n’y a pas eu de planification ni de coordination par l’OTAN. D’un point de vue stratégico-politique ce qui s’est passé est un énorme problème pour l’OTAN​ », conclut-il. Il est vrai qu’en dépit de la diffusion d’un savoir-faire opérationnel à l’échelle du continent, avec homogénéisation ou plutôt américanisation des procédures, langues, matériels, etc., les Européens ne pèsent pas grand chose au sein de l’Alliance : ses capacités militaires restent très majoritairement américaines, comme le souligne par exemple Pierre Conesa dans Marianne. D’où, selon lui, la nécessité absolue de préserver au moins des capacités autonomes de renseignement, et d’évaluation des crises.

 Il faut « clarifier maintenant quelles sont les finalités stratégiques de l’OTAN », soutient encore le président français. De fait, il n’y a plus de concept stratégique unifié de l’Alliance : faut-il une organisation dévolue à la sécurité du continent européen dans ses étroites limites continentales ? Une OTAN sans frontière se posant en bras armé tous azimuts d’un Occident en quête d’ennemi ? Ou encore, au lieu d’une organisation militaire intégrée, une simple agence militaire technique, outil de coopération entre les armées du continent ? Par ailleurs, quelle articulation avec les Nations Unies (ONU), avec l’Union européenne (UE) surtout, qui souhaiterait acquérir un minimum d’autonomie stratégique ? Quelles relations avec la Turquie, dont le double-jeu crée le trouble dans l’Alliance ? Ou quelles relations avec la Russie, promue à nouveau au rang d’« adversaire potentiel » de l’OTAN depuis 2016 ?

 « Cela rend d’autant plus essentiel, selon Emmanuel Macron, d’une part de mettre l’accent sur l’Europe de la défense — qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire. Et d’autre part, de rouvrir un dialogue stratégique, sans naïveté aucune et qui prendra du temps, avec la Russie ».

Laquelle Russie, relève au passage notre confrère Nicolas Gros de B2 « a réussi à fixer les Alliés sur leur flanc Est, et a réussi sur le flanc Sud une victoire éclatante tout autant politique que militaire, brisant l’alliance . Elle l’a fait avec l’aide de deux alliés : la Turquie de façon active, les États-Unis de façon passive. Une première depuis soixante-dix ans ! ».

En attendant, nous avons, selon le chef de l’État français, une Europe d’une « fragilité extraordinaire », « au bord du précipice », qui « ne se pense pas comme puissance dans ce monde ». Il l’appelle à se « réveiller », faute de quoi elle « disparaîtra » de la scène géopolitique. Commentant ces propos dans « C dans l’air » sur France 5 le 11 novembre dernier, le général Vincent Desportes, reconnaît que « le monde de l’OTAN est obsolète… Nous n’avons plus que quelques années pour trouver les voies européennes de l’autonomie stratégique. », parce que « les Américains ne reviendront pas », comme ils l’avaient fait à l’occasion des deux dernières guerres mondiales : ils n’ont plus les mêmes intérêts humains ou économiques, conclut-il.

Mains liées

Emmanuel Macron est moins convaincant lorsqu’il évoque l’article 5 de la Charte de l’organisation transatlantique, sur la solidarité entre États-membres : « C’est quoi l’Article 5 demain ? Si le régime de Bachar Al-Assad décide de répliquer à la Turquie, est-ce que nous allons nous engager ? C’est une vraie question », lance-t-il. Explications :

 La question de la confiance au sein de l’OTAN se pose, notamment depuis que Donald Trump, alors candidat à la présidentielle, avait qualifié l’OTAN « d’obsolète » en 2016 : l’inquiétude a grandi en Europe de l’Ouest, dans la perspective d’un désengagement militaire et financier de Washington, tandis qu’à l’Est, les ex-démocraties populaires devenues les avant-gardes de l’OTAN le long des frontières russes, réclamaient des mesures de « réassurance », proposaient des bases militaires… et achetaient du matériel de guerre américain.

Lire aussi Serge Halimi, « Jusqu’à quand l’OTAN ? », Le Monde diplomatique, novembre 2019.

 Ce fameux article 5 du traité de l’Atlantique nord, s’il oblige en principe chaque État-membre à être solidaire, le laisse libre d’en déterminer les moyens et le volume  … telle action qu’elle jugera nécessaire… »), et ne prévoit aucune automaticité de cette démarche, selon le souhait justement du gouvernement américain, qui ne voulait pas avoir les mains trop liées par cette charte. Paradoxe : cette clause, qui stipule qu’une attaque contre un des alliés est une attaque contre tous, n’a été déclenchée qu’une fois, et par Washington, à la suite des attentats de septembre 2001… (1)

 En outre, cette solidarité s’exercera, dit le texte originel, « pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord » : on en reste assez loin en Syrie, même si l’inclusion assez étrange — et aujourd’hui problématique — de la Turquie dans l’Alliance prolonge son champ d’action jusqu’au Proche-Orient.

Sur un autre plan, le président français dit « avoir beaucoup de respect » pour la façon qu’a son homologue américain de « poser la question de l’OTAN comme un projet commercial, où les États-Unis assurent une forme d’ombrelle géopolitique ; et en contrepartie, il faut qu’il y ait une exclusivité commerciale, que ce soit un motif pour acheter américain ». Mais, « la France n’a pas signé pour ça », plaide Macron qui enrage que, dans le domaine des appareils de supériorité aérienne par exemple, une dizaine de pays européens s’en remettent à des fournisseurs américains plutôt que de faire jouer une préférence européenne : le genre d’attitude qui, selon lui, éloigne toute perspective de maintien ou d’accession à une souveraineté européenne en la matière.

Ombrelle géopolitique

Lire aussi Pierre Musso, « L’ère de l’État-entreprise », Le Monde diplomatique, mai 2019.

Cependant, le numéro un français, dont l’intervention aura eu le mérite de relancer le débat sur l’utilité de l’OTAN, peut-il être compris de ses partenaires ? Quand la France parle « d’autonomie stratégique », la plupart pensent « hégémonie française », soulignait Pierre Haski le 8 novembre sur France Inter. On pointe souvent en Europe une certaine arrogance française : le journal L’Opinion a relevé qu’au cours de cet entretien à The Economist Emmanuel Macron a utilisé cent-soixante-dix fois les termes « moi… je… ». Et aussi que, lui qui se plaint d’un manque de consultation et de coordination, n’a averti aucun de ses partenaires européens de son idée de relance d’un dialogue avec la Russie, projet peu goûté par la plupart.

Dans leur rapport sur la défense européenne, les sénateurs Le Gleut et Conway-Mouret affirment avoir constaté, lors de tous leurs déplacements (dans sept pays européens de l’Ouest et de l’Est) à quel point « le rôle de l’OTAN comme pierre angulaire de la défense collective européenne constitue une évidence et une nécessité ». Ce qu’a rappelé aussi à sa manière la présidente désignée de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dans un discours à la veille du 30e anniversaire de la chute du Mur de Berlin : « En dépit de tous les remous des dernières semaines, je trouve que l’OTAN s’est montrée remarquable en tant qu’écran protecteur de la liberté ». Mme von der Leyen était jusqu’ici ministre allemande de la défense, à la tête d’une des armées nationales les plus importantes mais aussi les moins opérationnelles de l’UE…

Dans l’Hexagone,en tout cas, l’Alliance fait de moins en moins recette. « Faut-il se préparer à la fin de l’OTAN ? », demande le directeur-adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), Bruno Tertrais : ce n’est pas l’hypothèse la plus probable, reconnaît-il ; mais mieux vaut anticiper « au cas où ». Et surtout à un moment où :

 deux piliers de l’Alliance — le parrain américain et le « flanc sud » turc — cherchent à tirer l’organisation chacun de leur côté, et en se disputant ;
 un président américain, pour la première fois, met publiquement en doute l’article 5 de la Charte sur l’obligation de solidarité, et se pose en adversaire déclaré de l’unité européenne, faisant de ses alliés stratégiques des ennemis dans la vie courante ;
 le leader du régime turc mène une intervention en Syrie sans concertation avec la coalition anti-OEI, et déploie un système de défense antimissile S-400 de fabrication russe, interdisant l’accès vers son espace aérien et celui de ses voisins… à ses alliés de l’OTAN.

Philippe Leymarie

(1 Voir « Défense européenne, le défi de l’autonomie stratégique », Ronan Le Gleut, Hélène Conway-Mouret, rapport d’information du Sénat n°626, juin 2019.

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