L’ordre juridique international édifié au lendemain de la seconde guerre mondiale est-il condamné à disparaitre pour laisser place aux seuls rapports de force entre quelques puissances hégémoniques ? A l’évidence une crise profonde affecte aujourd’hui toutes les organisations chargées d’élaborer ou faire respecter droit international et de promouvoir la coopération de tous les États dans des domaines aussi essentiels que le règlement pacifique des différends, la prévention ou la répression des crimes de masse, la santé, le travail, la sécurité alimentaire, l’éducation, la science ou la culture. Toutes sont aujourd’hui affaiblies ou menacées, au premier chef par les Etats-Unis qui se retirent de certaines de ces organisations, privent la plupart des autres des moyens financiers de poursuivre leur mandat et menacent même de représailles les États membres de celles qu’ils veulent faire disparaitre.
Face à un tel constat, nombreux sont ceux qui soutiennent que ces organisations n’auraient jamais été que des moyens utilisés par certains États pour assurer leur domination. Cette thèse n’a rien de neuf puisque, d’abord théorisée par Carl Schmitt (1), elle fut celle que défendirent l’Allemagne nazie ou l’Italie fasciste pour justifier leur retrait de la Société des Nations (SDN). Mais le réalisme dont elle se réclame ignore les leçons de l’histoire. A la même époque, le grand internationaliste George Scelle voyait dans la SDN « l’expression de l’interdépendance des États et de la solidarité des peuples, qui sont également des faits et non des idéologies » et prédisait que « si elle devait sombrer dans quelque cataclysme nouveau, celui-ci n’aurait sans doute d’autre résultat final que d’en faire sentir plus profondément la nécessité et de porter l’opinion publique à la reconstituer sous une forme plus parfaite et durable » (2). L’histoire a vérifié le bien-fondé de cette prédiction et nous apprend que la paix et la coopération entre les nations sont le fruit d’efforts toujours recommencés pour faire prévaloir le droit sur la force et la solidarité sur la lutte de tous contre tous.
Pour être soutenus, ces efforts doivent s’ancrer dans la volonté et l’expérience des peuples et c’est l’une des raisons de l’exceptionnelle longévité de l’Organisation internationale du travail (OIT), créée en 1919 par le Traité de Versailles en même temps que la Société des Nations (SDN), mais ayant obtenu - contrairement à celle-ci - l’adhésion des États-Unis à l’époque du New Deal. La composition tripartite de ses organes - dans lesquels les représentants des travailleurs et des employeurs siègent à parité avec ceux des États — lui assure un tel ancrage démocratique, qui fait défaut aux institutions purement intergouvernementales. L’OIT doit aussi sa longévité au fait d’avoir transféré temporairement son siège à Montréal en mai 1940, ayant alors préféré courir le risque d’un affaiblissement passager plutôt que celui d’un asservissement à des autocrates. Seule grande organisation internationale ayant survécu au cataclysme de la seconde guerre mondiale, elle réaffirma dès mai 1944 qu’ « une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale » et fut alors la première à concevoir dans la Déclaration de Philadelphie un nouvel ordre international qui mettrait les politiques économiques au service de cet objectif de justice sociale.
Il n’est donc pas surprenant qu’elle soit devenue une cible privilégiée des idéologues du néolibéralisme et n’ait pas échappé à la crise dans laquelle la globalisation marchande a plongé à des degrés divers toutes les organisations internationales chargées de mettre en œuvre les droits économiques sociaux et culturels. Cette crise y a pris un tour aigu lorsqu’en 2012, les représentants des employeurs ont entrepris une croisade contre la reconnaissance du droit de grève et bloqué à cet effet le fonctionnement des organes de supervision des normes internationales du travail, coupables à leurs yeux d’avoir toujours considéré que la liberté syndicale impliquait celle de recourir à la grève. Ce blocage persistait lorsqu’en 2022 M. Gilbert Houngbo a été élu directeur général de l’OIT, devenant ainsi le premier Africain à occuper ce poste. Certains ont pu craindre à l’époque que cet ancien premier ministre du Togo et haut fonctionnaire international (au PNUD (3) et à la FIDA (4)) se concentre sur la fonction d’aide au développement remplie par l’OIT et esquive en revanche les difficultés de sa mission normative, qui consiste aux termes de sa Constitution à élaborer et faire respecter des normes propres à empêcher que « la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain [fasse] obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays ». Ces craintes se sont révélées infondées et à l’heure de sa candidature pour un second mandat, M. Houngbo peut se prévaloir aussi dans ce domaine d’un bilan particulièrement remarquable.
A l’actif de son premier mandat figure tout d’abord la résolution du conflit relatif à la reconnaissance du droit de grève, qui bloquait depuis 2012 le fonctionnement de l’Organisation. Malgré l’opposition du groupe des employeurs et de quelques États autoritaires, le directeur général a obtenu en novembre 2023 du Conseil d’administration qu’il soumette ce litige à la Cour Internationale de Justice (CIJ), la plus haute juridiction des Nations Unies (5). Par un avis rendu le 26 mai 2026, celle-ci a jugé que « la protection du droit de grève est comprise dans la protection de la liberté syndicale ». Bien qu’ignorée des grands médias, cette confirmation de la portée internationale du droit de grève est d’une importance capitale. En des temps de démantèlement méthodique de l’État social et de croissance considérable des inégalités, il est en effet plus nécessaire que jamais que la colère contre les injustices puisse s’exprimer de façon démocratique et non violente pour ne pas être politiquement détournée contre des boucs émissaires, selon un schéma dont l’histoire n’a déjà donné que trop d’exemples.
Sur le plan normatif, chacun des deux cycles de négociation conduit sous la direction de M. Houngbo a été couronné de succès par l’adoption d’une convention internationale. La première, la convention 192 sur les dangers biologiques dans le milieu de travail, comble un vide juridique majeur en matière de prévention des risques professionnels. La seconde, la convention 193, adoptée en juin 2026 porte sur le travail décent dans l’économie des plateformes, un secteur en pleine expansion où sévissent des formes inédites de servage numérique. Cette convention réaffirme la portée universelle des droits fondamentaux et des protections pour les travailleurs, quel que soit leur statut salarié ou indépendant. Elle fixe les règles auxquelles doivent se conformer les nouvelles formes de management algorithmique. Elle constitue enfin un cadre international inédit pour prévenir l’emploi précaire informel et promouvoir des modèles économiques responsables pour les plateformes numériques partout dans le monde. L’adoption de ces conventions témoigne de la capacité de l’OIT de répondre aux questions nouvelles qu’affronte le monde du travail. Sa tâche est immense car ces questions sont nombreuses et de toute nature : technologique avec le numérique et l’intelligence artificielle, économique avec la globalisation des chaînes de valeur, institutionnelle avec les politiques de dérégulation et, last but not least, écologique, car c’est l’organisation du travail des nations qui peut saccager, ou au contraire préserver nos milieux vitaux.
M. Houngbo est candidat à sa réélection le 16 novembre prochain. Il affronte deux autres candidats : sur sa gauche Mme Yolanda Diaz, ministre du travail du gouvernement espagnol ; sur sa droite M. Javier Franco, ancien ministre des Affaires étrangères péruvien. Une telle compétition est très inhabituelle, car l’usage établi à l’OIT est de reconduire pour un second mandat les directeurs généraux ayant donné satisfaction dans le premier. On peut y voir un signe de vitalité démocratique, mais on peut aussi redouter l’impasse et la paralysie auxquelles pourrait conduire une OIT à nouveau clivée et une direction contestée par l’une ou l’autre des parties au tripartisme. L’élection de Gilbert Houngbo en 2022 avait répondu à la demande légitime de reconnaissance de la place de l’Afrique sur la scène internationale, spécialement dans le domaine du travail puisqu’elle concentre une part considérable de la jeunesse, et donc de l’avenir du monde. Il serait incompréhensible dans les pays du sud de voir désavouer le premier Africain élu comme Directeur général de l’Organisation internationale du travail, contrairement à tous ses usages établis et alors même que dans un contexte politique et financier extrêmement difficile, il est parvenu à ce qu’elle retrouve sa cohésion et renoue pleinement avec son mandat juridique de promotion de la justice sociale.
Depuis sa création au lendemain de la Première guerre mondiale et en dépit de bien des vicissitudes l’OIT est parvenue à incarner, plus que toute autre organisation internationale, une constance dans l’effort de faire prévaloir le droit sur la force et progresser la solidarité dans et entre les nations. Il faut se garder d’ajouter aux difficultés qu’elle affronte et tout faire au contraire pour qu’elle puisse continuer d’agir conformément à sa devise : Si vis pacem cole justitiam (Si tu veux la paix, cultive la justice).
