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Où bruisse le monde

Orchestrée par Tiago Rodrigues, la 77ème édition du festival d’Avignon a mis à l’honneur les créations en langue anglaise et s’est intéressée de près aux analyses féministes et post-coloniales, avec des œuvres et des formes inédites (Bintou Dembélé, Carolina Bianchi et Cara de Cavalo, Rébecca Chaillon...).

par Marina Da Silva, 21 juillet 2023
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Euphrate - Arthur Hervé-Lenhardt

En précurseur incontournable, James Baldwin y figurait donc en bonne place avec la proposition de la compagnie américaine Elevator Repair Service dans la mise en scène de John Collins, Baldwin and Buckley At Cambridge. Un dispositif simple et classique mais percutant qui reprend la controverse, introduite par deux étudiants, entre l’écrivain, qui interrogea les discriminations de race, de sexe et de classe, et le journaliste conservateur et anti-communiste, fondateur de la National Review William F. Buckley, Jr., donnée au sein de l’amicale des étudiants de l’université de Cambridge le 18 février 1965. À leur pupitre, les deux hommes se font face. Deux acteurs impressionnants. L’apostrophe à laquelle ils ont à répondre met d’emblée le doigt sur la plaie : « Le rêve américain n’existe-t-il qu’aux dépens du Noir américain ? ». S’ensuivra un duel oratoire où Baldwin (Greig Sargeant, magistral) l’emporte haut la main. Où, surtout, son réquisitoire, à partir d’un vécu concret dont son interlocuteur (Ben Williams) ignore tout, est implacable. « Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver au fond d’eux-mêmes pourquoi tout d’abord, il leur a été nécessaire d’avoir un “nègre” parce que je ne suis pas un “nègre”, je suis un homme ».

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Graig Sargeant & April Mathis - @ Elevator Repair Service

La proximité des spectateurs, au gymnase du lycée Mistral, dans une installation tri-frontale, les rend partie intégrante du spectacle. Presque une invitation à une participation qui n’est pourtant pas saisie, alors que le débat n’a pas pris beaucoup de rides et qu’il résonne particulièrement fort avec l’actualité aux États-Unis comme en France. La violence des discriminations et la brutalité de la répression policière discutée en cette année 65 n’est pas seulement un document historique, elle a pris de nouveaux habits mais s’exerce dans la continuité, à New York ou à Nanterre. Au discours abstrait de Buckley sur un « rêve américain » qui serait à la portée de tous et une Constitution qui donnerait à tous les mêmes droits, Baldwin oppose la réalité indéniable de l’exploitation et d’une forme d’assujettissement des Noirs. Une argumentation que certains appliquent au concept « d’universalisme français ». Un dernier tableau, dans le décor d’un salon où résonne le chant de Nina Simone “That’s All I Ask”, donne à entendre des échanges complices entre Baldwin et son amie Lorraine Hansberry (April Matthis), autrice, dramaturge et militante pour les droits civiques. « Le poids de l’impatience est insupportable ». Une impatience dont on a pris la mesure.

La violence des discriminations et la brutalité de la répression policière discutée en cette année 65 n’est pas seulement un document historique, elle a pris de nouveaux habits mais s’exerce dans la continuité, à New York ou à Nanterre.

Dans le Off, et ses 1491 spectacles, il faut une baguette de sourcier pour s’orienter mais les découvertes stimulantes abondent. On est touché par Euphrate, le récit d’une jeune lycéenne de 17 ans qui porte le nom du fleuve qui parcourt la Turquie, la Syrie et l’Irak. Sa mère est normande, son père est turc. Issus d’un milieu modeste, ils mettent la pression sur Euphrate, rebelle au système scolaire, pour qu’elle accède à un métier valorisant. Dans ce seul en scène, accompagnée pour sa mise au plateau par Stanislas Roquette et Olivier Constant, Nil Bosca interprète tous les personnages de sa propre biographie, changeant à vue de vêtements et d’accessoires, de tonalités vocales et corporelles.

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Euphrate. Photo de Victor-Hadrien

L’actrice maîtrise les codes du mime, de la danse et de l’acrobatie, elle excelle aussi à installer une relation avec le public, allant chercher son regard et guettant son écoute. Elle fait sentir le poids terrifiant du choix mis sur les épaules de jeunes adolescents sommés trop tôt d’envisager leur avenir professionnel alors qu’ils sortent à peine de l’enfance et n’ont pas les éléments pour le concevoir. Elle explore le questionnement sur leurs origines des jeunes de double culture. Euphrate est française. Elle ne connaît rien de l’histoire de son père, originaire d’un village à la frontière avec la Syrie, une zone de guerre où il n’est pas question qu’il emmène sa fille à qui il n’a pas enseigné le turc, un véritable manque pour elle. Elle ira donc seule. Retrouver une famille fantasmée mais aimante, qui l’accueille avec chaleur — mais elle échappera de peu à un mariage arrangé. Auparavant, elle a découvert à Istanbul, au musée national, un portrait de la première actrice musulmane turque, Afife Jale. Née en 1902, Afife a dû s’affranchir des conventions et des interdits sociaux et religieux pour devenir comédienne. Jusqu’à la proclamation de la République en 1923 par Mustafa Kemal, les femmes musulmanes ne peuvent pas monter sur scène. Une audace qu’elle paiera très cher puisqu’elle décèdera seule dans un asile, à l’âge de 39 ans. Pour Euphrate, elle va devenir son double, une figure de liberté et d’émancipation qu’elle s’approprie.

Dans Shahada, d’après un texte de Fida Mohissen, auteur et metteur en scène qui joue son propre rôle, mis en scène avec François Cervantès, on est aussi dans un récit biographique où le protagoniste, qui a passé la moitié de sa vie en Syrie et l’autre en France, incarne deux personnages. Il y a Fida aujourd’hui, proche de la cinquantaine, artiste, père de famille, dans son propre rôle, introspectif, et Fida jeune homme, exalté, interprété par l’acteur syrien Rami Rkab. Les deux dialoguant en miroir. En arabe, Shahada signifie à la fois le témoignage, le martyr et la profession de foi musulmane. Fida jeune homme est musulman pratiquant, lettré, il a adhéré au parti Baas et découvre le théâtre à Damas, une passion qui entre en contradiction avec l’interprétation des textes religieux qu’on lui enseigne. Une interprétation mortifère qui va aussi l’inciter au rejet de l’Occident et à « la tentation de la radicalité » tant il sera tenaillé à son arrivée en France par des injonctions contradictoires.

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Fida Mohissen & Rami Rkab - Shahada - Debby Termonia

Aujourd’hui, il déconstruit l’ignorance et le formatage de ce jeune homme convoqué à ses côtés, dans un dialogue subtil et grave mais aussi drôle. Il veut donner à saisir le parcours d’une pensée, la mécanique de deux visions du monde irréconciliables. Pour lui-même mais aussi pour ses propres filles et les jeunes de leur génération. Comprenant depuis sa propre expérience l’attirance de certains jeunes pour l’islamisme radical, se sentant investi d’une responsabilité à l’éclairer, il cherche pour lui et ceux qui pourraient l’entendre la voie vers « une vie dédiée à l’amour où le chemin possible vers le sacré serait dans la relation à l’autre ». Pas sûr que cette méditation intime soit entendue par ceux qui sont dans cette fascination de la radicalité ou qu’elle donne des éléments d’analyse pour la contrer mais elle éclaire assurément une histoire singulière et d’aujourd’hui.

Festival d’Avignon – Jusqu’au 26 juillet.

Euphrate Théâtre du Train bleu à 12h40 jusqu’au 26 juillet.

Shahada Théâtre Onze à 12h15 jusqu’au 26 juillet.

Marina Da Silva

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