Que la musique ait servi à tout, de tout temps, et notamment au pire, on en avait déjà une bonne idée. depuis les fifres et tambours des champs de bataille, jusqu’aux splendeurs de Nick Drake utilisées pour vendre les voitures Volkswagen, du brûlot Born In The USA de Bruce Springsteen manipulé en chanson de campagne par Ronald Reagan jusqu’aux chansons de Metallica, Rage against the Machine, etc., diffusées au volume maximal par l’armée dans les cellules de prisonniers à Guantanamo, en Irak… Mais que la Central Intelligence Agency (CIA) se soit servie de la tournée du magnifique artiste Louis Armstrong pour tenter de faire diversion au scandale d’un coup d’État au Congo, ça, on l’aura découvert dans le documentaire musical passionnant, Soundtrack pour un coup d’État, du réalisateur belge Johan Grimonprez. Splendides images d’archives, travail de sources fouillé, montage alterné brillant, ce beau film politique est marquant. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’éprouver progressivement une certaine réserve. Comme si, au long de ses deux heures trente, s’installait chez le spectateur une certaine confusion. N’y aurait-il pas, dans ce riche matériau très efficacement mis en forme, deux films en un seul ?
Le premier évoque l’histoire tourmentée, douloureuse, violente, de l’indépendance du Congo, les contorsions diplomatiques de la Belgique, le pillage des ressources du sous-sol au profit de l’industrie nucléaire nord-américaine, qu’il faut maintenir et préserver par tous les moyens. Tout y est, terrible : guerre civile fomentée, financement d’une armée de mercenaires-tortionnaires internationaux ravageant les campagnes, arrivée dans le paysage de Joseph-Désiré Mobutu, qui prendra le pouvoir en 1965, assassinat crapuleux du premier ministre Patrice Lumumba, le 17 janvier 1961. Mais, en ce temps de guerre froide fait également partie de l’histoire l’ONU, qui vient d’accueillir seize pays africains indépendants, l’ONU et son traitement du gouvernement de Lumumba, ses tergiversations liées à la compromission honteuse de ceux qui composent alors l’élite de cette noble institution, ce qui conduit le chef du gouvernement de l’Union soviétique Nikita Khrouchtchev à critiquer avec virulence son secrétaire général, Dag Hammarskjöeld. Et bien sûr, puisqu’on parle de bande-son dans le titre, on y entend — trop peu mais avec grand plaisir — les formidables musiques des plus grands orchestres congolais de l’époque — Franco & le OK JAZZ en tête — fêtant l’indépendance et l’invention d’un nouvel espoir pour un nouveau pays. Ce film-là nous aurait comblés, ce film-là nous aurait suffi.
Ce qu’on peut appeler l’autre film dans le film est moins clair. Il raconte la tentative de récupération des plus grands musiciens de jazz à des fins de propagande internationale par la CIA, à une époque où la lutte pour les droits civiques est ardente. À partir de 1956, le Secrétariat d’État lance un programme qu’on appellera « Jazz Ambassadors ». Il s’agit d’utiliser le jazz comme arme de soft power. Dizzy Gillespie, Duke Ellington et quelques autres donneront ainsi des concerts au Proche-Orient, en Europe de l’est, en Afrique… Le film tente de nous faire sentir combien il était difficile, pour ces musiciens noirs, de pouvoir accepter d’être fêtés, salués, honorés et envoyés comme des « ambassadeurs » à l’étranger par un pays, les États-Unis, aussi violent, aussi réactionnaire et aussi arriéré en tout ce qui concernait la cause noire sur son propre territoire. Apparaissent dans le film Max Roach, Abbey Lincoln, effectivement très engagés dans les combats de l’époque (droits civiques, anti-apartheid), surgissant à l’ONU en février 1961 pour alerter l’opinion internationale sur la situation au Congo. Mais défilent aussi Dizzie Gillespie, et John Coltrane, et Nina Simone et encore Louis Armstrong… Tous musiciens aux histoires et destins musicaux et politiques extrêmement différents, ralliés par le parti pris du montage sous une seule bannière, celle de la lutte pour l’indépendance du Congo. Ce qui est regrettablement simplificateur. Et cette confusion intrinsèque à ce deuxième film dans le film ne nous aide pas à concevoir plus de clarté dans son enchâssement d’avec le premier. Qu’est-ce donc alors que l’idée de ce film ? Est-ce simplement par le biais de l’association de deux évènements historiques très distincts — la tournée triomphale d’Armstrong au Congo, et son instrumentalisation, l’irruption retentissante à l’ONU de musiciens de free jazz — de raconter un drame politique africain au son de la musique jazz de la même époque aux États-Unis ? Quel est le sens, le rôle, de l’accumulation de présences et de références ? Car tout y est, mais comme tout y est, nous n’y sommes plus vraiment. Malcom X, le grand militant de la cause afro-américaine, y est, impressionnant de charisme, de virulence et de pertinence. La tromboniste arrangeuse de Dizzy, Melba Liston, y est également, elle aussi éblouissante. Mais son solo de trombone, raconte-t-il vraiment quelque chose de la situation géopolitique africaine ? John Coltrane y est encore : ne l’a-t-on pas vu un jour assister à une conférence de Malcom X ? Mais le film explore-t-il les liens entre jazz et Black Panthers ? Mais où est alors le Congo ?
Réserves et questions, oui, sur ce « deuxième » film. Mais il n’est pas si fréquent que soient mises en lumière les manipulations de la CIA pour biaiser les esprits et trafiquer la vérité, et en cela, il est nécessaire.
Soundtrack pour un coup d’État, de Johan Grimonprez, Les Valseurs, 2023.
