Faire « populaire » : voilà le mot d’ordre de nombreuses communes françaises dont les politiques culturelles projettent clairement leur idée de ce que serait le peuple : des consommateurs dociles d’images qui bougent. On ne compte plus les sociétés « créatives », agences de « scénographie urbaine » et autres « studios de divertissement multidisciplinaires » qui, de la cathédrale de Paris au jardin botanique de Montauban (1), transforment les villes en grandes surfaces de projections ou y multiplient les lieux proposant des « immersions ». Ces animations puisent dans l’imagerie globale tout en se parant parfois de localisme et de pédagogie, pour faire connaître une histoire ou un folklore plus ou moins fantasmés.
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La Ville de Metz a récemment fait surgir dans l’une des artères principales de son centre historique une longue sculpture métallique ondulante. Conçue par l’agence BKBS, elle sépare la rue en son milieu, comporte des assises, sert d’accroche aux végétaux plantés par la municipalité, mais surtout, baptisée « la Serpentine », elle représente le Graoully, dragon du folklore local. La nuit tombée, l’une de ses extrémités devient le support d’un mapping : sur la surface métallique recouverte d’écailles, apparaît et s’agite l’image d’une tête de dragon qu’on dirait sorti d’un jeu vidéo. Tantôt fuschia, tantôt vert, tantôt bleu mais toujours fluo, il est accompagné d’une illumination des bâtiments de la rue aux mêmes couleurs et, par intermittence, émet de la vapeur.
Comme le remarquait Gustave Kahn (né à Metz), les dragons sont monnaie courante dans les folklores urbains (2). Au Xe siècle, des moines de la basilique Saint-Clément de Metz composèrent une Vie comprenant le récit d’un miracle : le combat de Clément, premier évêque de la ville, contre un serpent monstrueux. Ce texte savant s’est enraciné dans la tradition orale locale et a donné naissance à des processions, des pièces de théâtre religieux, et des jeux bouffons. Fêtes qui inspirèrent Rabelais pour le Quart Livre, et qui furent supprimées en 1786 sous prétexte qu’elles étaient accompagnées de mœurs par trop débridées.
Pour inaugurer la Serpentine, une « fête populaire » a été organisée par la Ville de Metz et la communauté d’agglomération. François Grosdidier, maire de la première et président de la seconde, flanqué de quelques « miss mirabelle », a expliqué qu’il s’agissait de « ré-enchanter » et « revitaliser » le centre-ville « dans sa rue la plus commerçante », « vitrine » de Metz :
« Cette Serpentine se transformera en Graoully par un jeu de lumières. Et ces lumières pourront être différentes selon les moments : couleur mirabelle au moment des fêtes de la mirabelle, bleu-blanc-rouge au moment des fêtes nationales, rouge et or au moment du marché de Noël. […] Nous ferons apparaître le Graoully chaque nuit à la fois pour le plaisir des Messins et certainement aussi pour le plus grand intérêt des touristes. (3) »
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Depuis plusieurs années, la Ville cherche à se donner un air ludique par des projections murales revisitant le folklore ; en 2018, un mapping sur la cathédrale exploitait ainsi un Graoully devenu figure de proue du marketing municipal. Mais on franchit ici un cran : le dragon de fantasy devient un objet-icône « en dur » du paysage architectural. État, communes, établissements et musées publics ont massivement fait appel à des sociétés privées pour proposer des « expériences immersives », promouvant éventuellement l’histoire, le patrimoine et le folklore, esthétique informatique qui envahit et transforme aussi les villes. Le surgissement des Cités immersives généreusement financées par Pierre-Édouard Stérin n’a provoqué que quelques doutes sur la fiabilité des « récits » produits, et encore moins sur la proposition même de « faire vivre l’histoire » ou la ville par une plongée lénifiante dans un bain d’images génériques, où le passé est décliné en univers de dragons et de vikings (4). Plus on détruit les environnements dans lesquels nous vivons, plus l’immersif nous est proposé comme un substitut. Il est significatif que les opérations de « ré-enchantement » et de « revitalisation » des centres s’observent particulièrement dans les communes vidées ou se vidant de leurs commerces, et d’entendre le maire de Metz utiliser le vocabulaire du magasin et de la vitrine.
« Quand on donne plus de charme, quand on donne des raisons aux personnes […] de venir à Metz pour les grandes animations […] eh bien les Messins viennent pour le plaisir de déambuler, d’écouter, pour le plaisir de l’ambiance, et ils consomment, et ils achètent. (5) »
La surveillance fait partie du « plaisir de l’ambiance ». En 2020, M. Grosdidier promettait de faire de sa ville l’une des plus vidéo-surveillées de France. Depuis, la municipalité a expérimenté la vidéo-verbalisation, et l’appel d’offres lancé en 2022 pour étendre la présence des caméras donnait aux entreprises la possibilité d’y intégrer l’intelligence artificielle. Il est parfaitement logique que des villes qui se transforment en parcs d’attractions ne soit plus conçues comme des lieux de vie, mais comme des lieux de consommation surveillée. Et quand le folklore est mort, il peut toujours servir de décoration pour la vitrine. Sur la Serpentine, un bouton permet d’écouter, tranquillement assis après un peu de shopping, l’histoire de saint Clément et du dragon, susurrée par une voix enregistrée sur une musique pseudo-médiévale : « [le Graoully] faisait régner la terreur […] Plus personne n’osait sortir le soir de peur de ne plus jamais voir le jour. […] Arriva alors saint Clément. (6) »
Le couplage réactionnaire du folklore et de l’immersif incite à trouver des antidotes. En 1973, Jacques Kraemer, fondateur du Théâtre Populaire de Lorraine, s’emparait de la légende du Graoully (qu’il écrit Graully) pour créer avec sa compagnie deux pièces : l’une, Le Retour du Graully, pour la scène, l’autre, La Farce du Graully, pour les places publiques, les marchés, les cours de lycée et les comités d’entreprises. Fidèle aux enseignements de Bertolt Brecht, Kraemer refusa toute coupure entre théâtre d’avant-garde et théâtre populaire. Il refusa aussi tout message simpliste, qui aurait opposé le pouvoir de Clément au Graully victime de l’Église impérialiste ou, au contraire, le Graully-pouvoir à Clément sauveur populaire. Le Graully n’existe pas, dit Kraemer, mais est « à un moment donné d’une société donnée, le constituant idéologique nécessaire pour masquer la réalité socio-politique » (7). Le Retour du Graully met en scène Clément combattant un Graully qu’on ne voit jamais. Les noms des deux protagonistes de la légende sont morcelés pour former ceux des autres personnages de la pièce : l’industriel Groment, sa femme de chambre Clellie. Cette première « subversion du culturel légendaire » annonce « le craquellement idéologique et politique » auquel est soumis le mystère du Graully. Sa légende est une variante régionale d’un mythe universel : le dragon attaquant une ville qui appelle un sauveur, un « héros ». Les deux versions de la pièce racontent le retour non du Graully, mais d’un signifiant flottant prêt à se remplir de tous les sens que lui donnera l’idéologie d’une classe tenant prêtes ses solutions de maintien de l’ordre. Jouées aujourd’hui, Le Retour du Graully et La Farce du Graully résonneraient furieusement avec la Serpentine.


