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Cinéma

Post post-moderne…

par Samuel Brunel, 12 décembre 2022
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Sans filtre (Triangle of Sadness), de Ruben Östlund

Après son premier film palmé à Cannes en 2017, The Square, dans lequel il interrogeait le monde de l’art contemporain, son rapport aux valeurs morales et à la communication, le réalisateur suédois Ruben Östlund se voit à nouveau attribuer la palme d’or pour son film Triangle of Sadness (Sans filtre en France). Celui-ci met en scène deux personnages, Carl et Yaya, mannequins et influenceurs, dans trois tableaux qui sont autant de milieux expérimentaux qui permettent de mieux interroger leurs réactions face à leur environnement. Le premier tableau montre leur vie ordinaire, professionnelle et personnelle. Le deuxième les fait embarquer comme invités à bord d’une croisière de luxe, où ils font la rencontre de différents personnages, personnel navigant ou autres croisiéristes. Et le dernier les met en scène échoués avec quelques autres sur une île supposée déserte. Va alors s’opérer un renversement des positions sociales : les puissants d’hier s’avèrent impuissants en ce qui concerne la survie en milieu hostile. Le Triangle n’a pas vraiment fait l’unanimité... Des critiques ont regretté un certain psychologisme. Ou l’ont présenté comme l’œuvre d’un misanthrope réactionnaire faussement subversif. Il semble que ce soit là déconsidérer ce qui fait à la fois sa spécificité, son unité et les interrogations qu’il soulève.

Les premières scènes nous font entrer dans le film par la porte du monde de la mode. Croire que la mode n’est qu’un pan du réel que le cinéaste chercherait à documenter, c’est méconnaître le fil d’Ariane qui court tout au long des trois expériences qu’Östlund propose à ses personnages. La mode, en effet, est ici une clé de compréhension de la subjectivité post-moderne, qu’ils incarnent de manière paradigmatique. Dans les deux premières parties, les critères de valeur « classiques », c’est-à-dire reconnus et utilisés avant le XIXe siècle, sont abolis au profit de la création du besoin. La nécessité, l’utilité, ou encore le sacré, sont tous l’expression de besoins. D’une économie du besoin, on est passé à une économie du désir — ce que représente la mode, qui doit créer le désir par la nouveauté, via des formes qui sont le produit de celles qui les ont précédées, et destinées à être consommées. Carl, mannequin et personnage principal du film, se retrouve face à un créateur de mode qui lui demande de faire en sorte que son allure extérieure à la fois manifeste son intériorité et la masque, en faisant disparaître le « triangle of sadness » — les lignes qui se dessinent entre les sourcils quand on les fronce. L’intériorité ne doit se manifester que comme forme provoquant le désir, d’où l’indésirable est banni.

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Sans filtre (Triangle of Sadness), de Ruben Östlund

Pendant la croisière, Yaya, sa compagne, mannequin et influenceuse, par ailleurs intolérante au gluten, se fait photographier par ce dernier face à son plat de pâtes pour le poster sur les réseaux sociaux. Il faut poster pour poster, susciter le désir de consommer (il ne faut pas oublier que le couple a été invité à bord du yacht). Le terme français sous lequel préfèrent être présentés les influenceurs est, à ce titre, révélateur. Les « créateurs de contenus » « créent » sans préciser ce qu’ils créent, précisément parce qu’ils créent pour créer, sans autre fin que de créer du contenu désirable pour ceux qui les suivent, peu importe sa nature. Certains artistes semblent également créer pour créer ou ont pu défendre une telle conception de l’art, mais ce qu’ils créaient n’avait pas vocation à être consommé. Le mot de « contenu » est un mot creux qui se fait le miroir de notre époque dans laquelle la mode a pénétré l’ensemble des champs de l’existence des sujets, machines désirantes ou désirées, désir mécanique qui entraîne mécaniquement celui de l’autre. L’esthétique d’Östlund, une esthétique du corps, repose sur le physique de ses acteurs, et en particulier des deux personnages principaux — mannequins, ils sont désirés, mais ils désirent la richesse et le pouvoir que possèdent les autres passagers, desquels ils n’hésitent pas à profiter.

La mode comme modalité d’existence

Sur l’île, c’est celle qui dispose du savoir qui sera l’objet du désir — Yaya se laissera offrir du Champagne en échange de sa compagnie par le richissime Jorma Björkman, et Carl se vendra à Abigail. Ils doivent donc faire en sorte que cette croisière et leurs propres corps soient désirables pour qu’ils puissent accéder à ce qu’eux-mêmes désirent. Mais alors que la mode comme modalité d’existence des choses et de soi est de l’ordre de l’éphémère, où ce n’est plus tant la persistance des formes qui importe, mais plutôt leur naissance (parce qu’elles suscitent le désir par leur nouveauté), et leur mort (parce qu’elle est synonyme d’ennui qui appelle le nouveau), dans le cinéma d’Östlund, qui joue précisément sur la notion de temps, les scènes durent longtemps — trop longtemps pour certains —, jusqu’à instaurer chez le spectateur malaise ou dégoût : l’auto-saturation de la forme qui se perpétue alors que l’émotion suscitée chez le spectateur comme la nécessité narrative réclameraient qu’elle s’arrête, n’appelle pas la nouveauté mais la cessation de toute forme. Certains ont pu voir dans les images de la tempête une pseudo-subversion destinée à une bourgeoisie apathique en quête de sensations. Or, le cinéaste fait durer ce qui, d’une part, est loin de susciter le désir, et échappe en cela au dispositif même de la mode, comme pour montrer, par contraste, le caractère insatiable de celui de ses personnages, et, d’autre part, ce qui, dans sa temporalité même, est à l’opposé de celle de la mode : la longueur, le temps perdu, qui n’est jamais une perte de temps. Ce n’est d’ailleurs pas là un cas unique chez Östlund : The Square était déjà fondé sur la longueur de scènes poussées jusqu’à un excès qui les rendait indigestes comme pour les faire cesser à jamais (on pensera à la performance d’homme-singe dans le dîner de gala organisé par le musée d’art contemporain pour lequel travaille le protagoniste).

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Sans filtre (Triangle of Sadness), de Ruben Östlund

Au-delà de l’absence de valeur, c’est aussi l’absence de finalité, de direction claire qui caractérise la modernité selon le cinéaste, ce dont les personnages de Triangle of Sadness sont le miroir. Leurs désirs comme les désirs qu’ils créent ne sont pas l’expression d’une finalité dans les deux premières parties, mais seulement d’un désir de mouvement vers autre chose, du moment que c’est autre, et c’est le mouvement du désir pris pour lui-même qui importe. De cette caractéristique, un exemple : la croisière se déroule sur un bateau sans capitaine — on sait que le bateau est le symbole d’une communauté politique, locus communis, ce que reprend à son compte Östlund. Ce bateau n’a pas de capitaine, ou plutôt il en a un, mais qui préfère noyer dans l’alcool la perte de ses idéaux marxistes. Le bateau est dans une quête sans autre but que cette quête même, puisqu’il n’a plus de direction, et c’est l’objet même de la croisière : on ne va pas vers, on va pour aller.

La troisième partie appuie cette lecture. De l’économie du désir moderne et post-moderne, on se retrouve dans l’économie du besoin : il s’agit de survivre. Renversement carnavalesque, les puissants d’hier deviennent les dépendants d’aujourd’hui, les argentés du yacht deviennent les pauvres en expérience pratique sur l’île. C’est Abigail, une des agentes d’entretien, qui prend le pouvoir sur les naufragés, qui ignorent tout de la survie en milieu naturel. Et si la mécanique du pouvoir ne change pas, si l’exploitation continue malgré l’inversion des rôles et des positions, ce n’est pas un aveu de misanthropie, mais une analyse de la profondeur de l’ancrage en nous de la loi du désir et de sa création. 

L’analyse d’Östlund n’est pas d’un pessimisme ou d’un cynisme noir, elle invite à penser la question de la réinvention de la subjectivité pour que surgisse en nous ce à quoi appelait l’aporie de Maurice Blanchot dans L’écriture du désastre : « Les optimistes écrivent mal (Valéry). Mais les pessimistes n’écrivent pas. » : l’espoir. Nous sommes pour l’auteur dans un moment où il est exigé de nous que nous nous défassions de notre conception moderne du sujet, mais nous n’y parvenons pas, tout comme Carl, Yaya, et Abigail. Ce n’est pas une analyse de l’Homme que nous propose Östlund mais de l’homme moderne et de son mode de vie, ou plutôt de sa vie de mode.

Samuel Brunel

Professeur de philosophie en lycée.

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