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Pour en finir avec les intentions de vote

par Alain Garrigou, 15 février 2022
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Thomas Hicks — « Calculating » (Calculant), 1844.

Quitte à se faire l’avocat du diable, interdisons les sondages sur les intentions de vote. Interdire ? Quand on ne parle plus que liberté, à tout propos et avec véhémence, comment peut-on suggérer un instant une telle ignominie ? Quand je l’ai suggérée à des élus de la République, l’objection m’a été opposée avec un réflexe d’horreur : « interdire ? vous n’y pensez pas, vous allez vous faire démolir ». Cela m’a fait sourire et un peu plus déterminé à dire ce que je pense depuis vingt ans. Sur le plan intellectuel, l’affaire est d’ores et déjà jouée. Qu’en serait-il sur le plan légal ?

Lire aussi Alain Garrigou, « L’investiture par la grâce des sondages », Le Monde diplomatique, décembre 2021.

Rappelons d’abord que les sondages ont établi leur crédit sur les intentions de vote parce que les instituts avaient trouvé là un terrain idéal pour montrer qu’avec un échantillon représentatif, on pouvait prédire le résultat des élections. À partir de là, l’épreuve pour ce seul sujet a valu pour tous les autres, sans qu’on puisse confronter des résultats à des scores réels comme avec les élections. On en a même oublié que les intentions de vote n’étaient pas de la même qualité selon qu’on posait la question un an ou six mois avant une échéance électorale, quand on ne connaît même pas tous les noms, ou deux jours avant l’échéance. Dans le premier cas, il s’agit d’une question fictive qui ne se pose pas quelles que soient les précautions oratoires du libellé de la question « si l’élection avait lieu dimanche prochain et si »… Comme si les sondés s’y trompaient. Ils marquent seulement leur bonne volonté à répondre à une question qui ne se pose pas et contribuent ainsi innocemment, comme dans un jeu, à produire un artefact. Les sondeurs le savent fort bien. Une fois n’est pas coutume, citons l’un d’entre eux : ces sondages, c’est « du grand n’importe quoi, et six mois avant les élections, ils ne veulent absolument rien dire, mais nous devons répondre à la demande de nos clients et il y a une logique médiatique terrible, et une volonté non avouée de faire du spectacle. (1) ».

Si l’on se fie aux différentes études de sociologie électorale réalisées depuis The People’s Choice (Paul Lazarsfeld, 1944), l’intention de vote est toutefois le plus souvent forgée dans la semaine précédant un scrutin. Depuis D. H. Gallup, la performance réalisée sur une opinion mobilisée conforte généralement les sondages artefactuels. On conviendra que cela ne sert pas à grand-chose de connaître les résultats quelques heures avant leur proclamation publique. D’autant plus qu’il faut payer très cher ce subterfuge. Si les sondeurs ne croient guère aux intentions de vote relevées longtemps avant les scrutins, ils mesurent les bénéfices commerciaux et narcissiques qu’elles leur apportent sous forme de crédibilité non fondée, de visibilité médiatique et d’influence sur les responsables politiques. Quant aux journalistes addicts, ils ont besoin d’information et se fichent pas mal de sa véracité, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes engagés dans des calculs stratégiques.

Lire aussi Pierre Rimbert, « Dans les cuisines du marché électoral », Le Monde diplomatique, mai 2017.

Cette illusion sondagière fait un mal profond à la démocratie en focalisant l’attention sur la course de chevaux, en favorisant les intrigues politiques, coups bas compris, en fabriquant des candidats et en introduisant un peu plus l’argent et le pouvoir dans la compétition politique. Du côté des électeurs, l’exposition massive à des intentions de vote oriente vers des solutions tactiques impliquant le calcul plus que la conviction. Pas la peine de détailler comment les candidats ne bénéficiant que de quelques points dans les sondages sont condamnés par le manque d’espérance. Annoncés perdants, ils le seront. Bel exemple de prophétie créatrice. Quant aux luttes plus décisives des favoris, elles se jouent dans des conditions qui mettent à mal les normes de sincérité du suffrage. Voilà qui intéresse tous les faiseurs de rois importants ou non, milliardaires, patrons de presse, éditorialistes, communicants etc., qui peuvent jouer de la combinaison sondages-médias pour imposer leurs candidats. Il est par exemple facile de promouvoir une candidature dans les médias par des passages fréquents ou une prestation spectaculaire programmée, suivie d’un sondage qui va « enregistrer », prétend-on, les intentions de vote à ce moment où les candidats encore potentiels ne sont pas à égalité. À supposer qu’ils le soient jamais. Sachant qu’une bonne partie des sondés, pris dans une situation fictive et scolaire (beaucoup de sondés paniquent presque à l’idée de ne pas avoir de réponse), vont désigner le nom du candidat dont ils ont le plus récemment entendu parler. Des « bulles médiatiques » se créent et se défont aussitôt, permettant de commenter un « décollage » ou tout autre titre visant l’autoréalisation. Comment ces manœuvres autour du vote n’entraîneraient-elles pas une montée des soupçons sur la procédure elle-même et plus généralement sur la souveraineté du vote ? Le complotisme n’a certes pas besoin de cela pour se développer mais il en profite assurément.

Il est certes difficile d’orienter les votes en fonction des intérêts de groupes constitués. Si cela arrive dans des élections locales où des paquets de voix sont redirigés vers un allié ou un adversaire souhaitable de second tour, c’est plus difficile dans une élection mettant en œuvre un important corps électoral. Il est néanmoins tentant pour des électeurs stratèges de ne pas voter pour leur candidat favori au premier tour mais en faveur d’un autre, considéré comme le moins dangereux pour le duel du second tour. Un vote tactique et non de conviction qui pour être probablement marginal est bien posé comme possibilité dans l’esprit de nombreux électeurs, ce qui tend à éloigner la conception du vote d’une économie psychique de la conviction vers une économie de l’intérêt.

Un dispositif hypocrite et paradoxal

Lire aussi Serge Halimi, « Et cette fois encore, le piège du vote utile ? », Le Monde diplomatique, avril 2017.

Les dangers avaient été soupçonnés mais mal situés quand fut adoptée la loi du 19 juillet 1977 sur les sondages, qui imposait une réglementation très calculée avec un objectif immédiat : empêcher les sondages de l’époque de favoriser la victoire de l’opposition, éviter une future loi de la jungle probable avec l’augmentation déjà visible du nombre des sondages et enfin garder aux entrepreneurs politiques ce moyen d’agir et de gouverner. Les enquêtes confidentielles n’ont jamais été menacées mais elles ne suffisent pas si l’on veut faire des sondages non seulement un outil de connaissance mais aussi un outil d’action. Alors, il faut publier plus ou moins ouvertement. Du coup, les sondages « ayant un rapport direct ou indirect avec l’élection » furent interdits de publication la semaine précédant le jour du vote. Un dispositif quelque peu hypocrite qui ménageait les partis politiques en prétendant préserver les citoyens. Un dispositif paradoxal car finalement, il concernait les derniers sondages avant le scrutin c’est-à-dire les plus exacts et non les artefacts antérieurs. La demi-mesure avait un premier inconvénient pour les sondeurs : elle empêchait de montrer au public combien ils avaient approché précisément le résultat de l’élection. Après le scrutin, ils s’empressaient donc d’exhiber les sondages non publiés, surtout quand ils étaient accusés de s’être trompés comme en 1995 et 2002. Et ils insistaient sur la possibilité de publier à l’étranger les dernières enquêtes. Au final, l’interdiction de publication a été ramenée en 2002 à 24 heures. Pour leur plus grand plaisir, et celui des journalistes.

À en juger aujourd’hui par l’effervescence encore une fois soulevée par la question de la fiabilité des intentions de vote et par les manœuvres soupçonnées, il faut croire que la solution n’a pas été trouvée. Comme souvent, les réformes courent après leur problème, toujours dépassées par des développements imprévus. En 2021, une enquête sur la possibilité d’intrusion massive dans les panels disponibles en ligne a suscité de nouveaux doutes (2). Soyons clairs, l’enjeu d’une interdiction qui aurait l’avantage d’en finir avec toutes ces opacités et complexités concerne les intentions de vote et non les autres sondages. Comme il s’est progressivement avéré qu’ils avaient une forte influence sur la compétition électorale, en influençant largement l’offre, les scores et donc le résultat final, il est temps de revenir à des règles de loyauté de la compétition. Avec des intentions de vote qui n’existent pas ou concernent des effectifs insuffisants de sondés, on livre les élections au soupçon. On les livre aussi à l’absurde. Significativement, on a proposé de n’autoriser que les sondages le plus fiables, c’est-à-dire ceux effectués pendant la campagne électorale officielle. Solution logique mais déjà insuffisante. Cela vaut-il vraiment la peine de demi-mesures pour savoir si peu de temps auparavant le vrai résultat ? Puisqu’on admet à peu près unanimement aujourd’hui que les sondages sur les intentions de vote influencent les votes, pourquoi ne pas régler le problème en supprimant complètement non seulement la publication — interdiction facile à contourner — mais la fabrication de sondages sur les intentions de vote ? Cela aurait au moins le mérite de respecter le secret du vote puisque celui-ci a été adopté justement pour préserver sa liberté et sa sincérité. Selon quelles références les électeurs voteraient-ils dès lors ? Comme avant les sondages. Avec de meilleures raisons que les scores de candidats en fin de parcours, à mi-parcours et encore plus avant le parcours.

Alain Garrigou

(1Pierre Giacometti cité in. Nicolas Jallot, Manipulation de l’opinion, ce sont les sondages qui le disent…, Stock, Paris, 2007, p. 25.

(2Luc Bronner, « Dans la fabrique opaque des sondages », Le Monde, 5 novembre 2021.

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