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Lettre d’Athènes

Pour une poignée de frégates

par Valia Kaimaki, 7 octobre 2021
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Jean-Léon Gérôme. — « Jeunes Grecs faisant battre des coqs », 1846.

Basée à Athènes, Valia Kaimaki est la responsable de l’édition grecque du Monde diplomatique.

Lire aussi Samuel Dumoulin, « “Nous sommes tous des Grecs” », Le Monde diplomatique, mars 2021.

Lorsque j’étais enfant, le slogan « Grèce - France - Alliance » (en grec ça rime) était répété sur tous les tons, notamment lors des étreintes des dirigeants : Constantin Caramanlis et Valéry Giscard d’Estaing, Andreas Papandreou et François Mitterrand. Plus récemment, François Hollande a failli devenir notre héros, lorsqu’il a a fait mine de nous soutenir face à des « partenaires » européens prêts à nous jeter, sans appel, hors de l’Union — j’écris « failli » car le gouvernement français a vite retourné sa veste, comme en témoigne le film Adults in the room (2019) de Costa Gavras. Ce slogan connaît aujourd’hui une nouvelle jeunesse, cette fois grâce à des frégates dernier cri que nous avons promis d’acheter à la France. L’accord qui vient d’être conclu avec Paris contient en prime un article 2, qui élève la France au rang de compagnon « à la vie et à la mort », solidaire en temps de paix comme en temps de guerre : « Les Parties s’entraident avec tous les moyens appropriés à leur disposition et le cas échéant par l’emploi de la force armée, s’ils établissent d’un commun accord qu’une attaque armée a lieu contre le “territoire” de l’un des deux, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies ».

Depuis une semaine, l’évaluation des bénéfices de ce nouvel « accord du siècle » agite la presse grecque. La plupart des médias manifestent un grand enthousiasme, exagérant les capacités des frégates françaises et minimisant leur coût exorbitant (tout comme la question de savoir où trouver l’argent pour les payer…). « Les secrets de l’accord de protection française », « Trois achetés pour le prix de deux ! », « La Grèce et la France réécrivent l’histoire », « Accord historique Macron-Mitsotakis » sont quelques-uns des titres de la presse. La palme revient sans conteste à celui-ci : « Clause cauchemardesque pour le Sultan ». Les chaînes de télévision rivalisent de simulations pour montrer comment nous pourrions vaincre les Turcs avec l’aide de ces frégates made in France. Des généraux à la retraite et des experts en tout genre plastronnent à l’idée de la supériorité qu’elles nous assureraient face au voisin de la mer Égée. Bien sûr, cet accord est important. Mais la « une » du du Journal des éditeurs (Efimerida ton Syntakton), « Armées, sans-le-sou », nous invite à le replacer dans son contexte.

Lire aussi Élisa Perrigueur, « Sur la frontière gréco-turque, à l’épicentre des tensions », Le Monde diplomatique, janvier 2021.

La Grèce peut bien fantasmer sur la prochaine confrontation avec les Turcs : il suffira à la France d’envoyer deux ou trois frégates de plus naviguer sur la mer Égée ! Par ailleurs, un coup de main armé ne ferait pas de mal à la France… encore moins à son industrie de l’armement, qui vient de subir un camouflet de la part de Canberra. Il n’est cependant pas à exclure que les frégates grecques iront d’abord mouiller au large de l’Afrique, où la France est engagée dans ses guerres postcoloniales.

Il y a aussi ceux qui rêvent que cet accord marque le début d’une défense vraiment européenne. Oubliant qu’on ne sait toujours pas exactement ce qu’est l’Europe. Qu’elle ne peut certainement pas se fonder sur des contrats d’armement. Qu’elle nécessite d’abord une réflexion politique, la définition de priorités, d’alliances, d’objectifs, de plans… La Grèce peut-elle, à elle seule, sécher les larmes de l’économie et de la diplomatie françaises après le coup dur infligé par les Australiens et les Américains ? Pas vraiment.

Mi-païen, mi-chrétien

S’exprimant au Forum d’Athènes sur la démocratie, organisé en collaboration avec le New York Times, le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis s’est employé à ne fâcher personne, expliquant que l’accord de défense conclu avec Paris n’impliquait aucune remise en cause des alliances existantes avec l’Europe, l’OTAN et les États-Unis. « C’est le fruit d’un partenariat très ancien entre les deux pays en matière de défense, a-t-il souligné, qui aidera notre pays dans sa politique de défense future. C’est une alliance prévoyant une assistance militaire destinée à protéger les frontières et préserver la souveraineté nationale, mais aussi un accord à long terme pour l’acquisition d’une flotte moderne à bon prix. Cet accord ne remet pas en cause la doctrine européenne de défense, mais contribue à son renforcement. Il ne s’agit pas non plus de faire concurrence à l’OTAN, car nous sommes fiers que la Grèce en soit un membre actif et participe à la détermination des priorités de l’Alliance pour 2030 ». Également interrogé sur les relations d’Athènes avec Washington, M. Mitsotakis a assuré que la Grèce demeurait un allié déterminé des États-Unis. La signature d’un nouvel accord de coopération de défense de cinq ans en témoigne. Tout comme Myrtias (un étudiant syrien) que le poète grec d’Alexandrie, Constantin Cavafy, décrivait dans son poème Choses dangereuses, le choix grec est « en partie païen et en partie chrétien ».

Les intenses débats suscités par l’accord franco-grec se prolongeront lors de la ratification débattue au Parlement ce jeudi 7 octobre. Syriza, qui a mis trois jours avant de réagir, pose des conditions à son soutien. Le parti de gauche demande au gouvernement de modifier l’article 2, mentionné plus haut, afin d’y inclure les zones économiques exclusives (ZEE) définies par le droit international, et l’article 18 alinéa 10 afin de limiter les déploiements militaires conjoints pour défendre des « intérêts communs », comme les opérations françaises au Sahel.

Lire aussi Mohamed Larbi Bouguerra, « En Grèce, l’austérité au filtre des eaux usées », Le Monde diplomatique, mai 2018.

Syriza « a soutenu et continue de soutenir le renforcement du pouvoir de dissuasion des forces armées, rappelle le communiqué du parti, surtout de nos jours, compte tenu de l’hostilité turque grandissante ». Il relève également le coût exorbitant de cet accord, « qui sera géré par un gouvernement qui ne jouit d’aucune confiance en matière de gestion des finances publiques ». Cette approche, même tardive, laisse à la formation politique une marge de manœuvre tout en lui évitant de perdre la face auprès des Grecs et des Français.

Il est vrai que, pour user d’un euphémisme, les finances de la Grèce ne se portent pas bien. Le surplus que Syriza a laissé dans les caisses, prélevé sur des ménages déjà éprouvés, n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Et la flambée du prix de l’énergie, notamment du pétrole et du gaz naturel — objet d’une forte demande mondiale et de spéculations sur les matières premières —, a coïncidé avec la privatisation de la compagnie publique d’électricité (DEI) : 17 % de l’entreprise seront bientôt mis sur le marché, faisant tomber la part de l’État de 51 % à 34 %. À Athènes, l’hiver s’annonce froid et dur.

Valia Kaimaki

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