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Quelle réconciliation en Côte d’Ivoire ?

par Michel Galy, 10 juin 2022
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Abidjan, 2019 cc Cyprien Hauser https://flic.kr/p/2hMBKwR

Le 4 février dernier, le premier ministre ivoirien, M. Patrick Achi, a mis fin à la cinquième réunion bipartite consacrée à la réconciliation nationale. Les violences consécutives au scrutin présidentiel opposant MM. Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara en 2010-2011 avaient pris fin à la suite d’une intervention militaire de la France sur mandat des Nations unies et par l’intronisation de M. Ouattara. Dix ans après, le pays peine à se raccommoder en profondeur. Les recommandations de M. Achi ont reçu l’appui des chancelleries occidentales, notamment française et américaine. Mais le noyau dur du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le parti au pouvoir, n’entend pas céder un pouce de son monopole à tous les niveaux de l’État et de l’économie. Dans quel sens tranchera le président au pouvoir depuis dix ans ?

Lire aussi Vladimir Cagnolari, « Croissance sans réconciliation en Côte d’Ivoire », Le Monde diplomatique, octobre 2015.

Dix ans, c’est à la fois long et bref pour une réconciliation entre camps qui se sont entre-déchirés, voire massacrés. Mot-valise et slogan politique s’il en est, la « réconciliation » à l’ivoirienne a pourtant un ministre, M. Kouadio Bertin, quelques réalisations concrètes… et des béances.

« La paix n’est pas un mot, mais un comportement », clamait Félix Houphouët Boigny (1905-1993), le père de l’indépendance nationale, une formule qu’il n’a pas toujours respectée, si l’on se souvient que la répression de l’opposition politique du Sanwi ou du Guébié (en pays bété) a fait plus de 3 000 morts en 1970.

Combien de victimes la guerre civile de 2002 à 2011 — qui a opposé le régime du président Gbagbo à la rébellion armée menée par Guillaume Soro au profit de M. Ouattara — a-t-elle provoqué ? Officiellement, on évoque couramment les « 3000 morts de la crise post-électorale ». Mais selon la Commission dialogue, vérité, et réconciliation (2011-2014) dirigée par l’ancien premier ministre Charles Konan Banny, leur nombre s’élèverait en réalité à 8 500. En aparté, les membres de cette commission se prononcent plutôt pour le double — ce que corroborent les recherches menées avec les associations, notamment Amnesty International France, sous la houlette de Gaëtan Mootoo.

C’est ce passé qui ne passe pas, et le deuil jamais réalisé par les familles qui constitue le véritable non dit de la réconciliation. La peur de la violence d’État explique la quasi-absence de manifestations depuis 2011, de même qu’une participation très faible aux élections depuis une décennie : pas plus de 20 % pour les scrutins présidentiel et législatifs. La réélection de M. Ouattara en octobre 2020, pour un troisième mandat inconstitutionnel, a été acquise avec un score invraisemblable de 95,3 % dès le premier tour.

Rien d’étonnant d’ailleurs car la vie politique ivoirienne ressemble à un marché de dupes dont les acteurs s’allient ou se retournent les uns contre les autres au gré des événements. L’accession de M. Ouattara à la présidence s’est accompagnée d’une promesse d’alternance adressée par son parti (le RHDP) au principal parti d’opposition, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de M. Henri Konan Bedié, alors que le Front patriotique ivoirien (FPI) du président Gbagbo peinait à se remettre à la déchéance de son leader déféré devant la Cour pénale internationale (CPI). Mais le RHDP s’est au contraire accroché à toutes les parcelles du pouvoir, provoquant le rapprochement du PDCI et du FPI. Le poids réel du parti de M. Ouattara serait de 30 % de l’électorat, surtout depuis la défection de son ancien chef de guerre puis président de l’Assemblée nationale (2017-2019), M. Soro, poussé à la démission sur fond d’accusations de sédition et de concussion.

Certes des institutions existent formellement, des programmes associatifs s’emploient à faire baisser la violence potentielle, et surtout depuis un inattendu accord entre le pouvoir et l’opposition (non publié dans son intégralité, mais diffusé pas les deux parties) en janvier dernier, nombre de prisonniers politiques ont été libérés. Il était temps, les prisons étaient pleines. Certains prisonniers étaient là depuis 2011, mais beaucoup ont été incarcérés lors des élections contestées de 2020, lorsqu’en août M. Ouattara brigua et obtint en force un troisième mandat, que l’opposition (FPI et PDCI) jugeait comme la plupart des observateurs et des chancelleries, anticonstitutionnel.

Dès que le mot d’ordre de « désobéissance civile » fut lancé, surtout dans l’entourage de M. Bédié, de violentes manifestations secouèrent le pays jusqu’en décembre, avec un lourd bilan : le président français Emmanuel Macron — notable soutien du régime — a reconnu lui-même, lors d’une conférence de presse, « 84 morts et 500 blessés », principalement du fait de nervis alliés aux milices pro-gouvernementales — avec des atrocités qui ont marqué l’opinion, comme la décapitation du jeune Toussaint N’Guessan Koffi à Daoukro, le 9 novembre 2020.

Environ 300 civils furent emprisonnés dans tout le pays, et ce sont ceux-là principalement qu’une loi d’amnistie vint, en janvier 2021, libérer.

Ce geste du pouvoir était à vrai dire la condition sine qua non posée par l’opposition pour rétablir le dialogue et avancer vers la réconciliation ; ces intenses négociations, avec de nombreux médiateurs ivoiriens, depuis l’archevêché au monde politique, furent accompagnées par les ambassades et pouvoirs extérieurs, la France en particulier. Un début de réconciliation favorisé par la pression exercée par M. Gbagbo, légaliste de principe, encore en exil à La Haye après son acquittement définitif par la CPI. L’ancien chef de l’Etat se montrait réticent à approuver le Conseil national de transition prôné par M. Konan Bédié.

Lire aussi Fanny Pigeaud, « Fiasco du procès de Laurent Gbagbo », Le Monde diplomatique, décembre 2017.

Le processus enclenché, des élections législatives, approuvées par l’opposition, se tinrent le 6 mars 2021, bien que les listes électorales n’aient pas été mises à jour, que les cartes d’électeur n’aient pas été disponibles et que les trucages aient été nombreux comme à Agboville où la candidate du FPI arrivée en tête, Mme Fleur Aké N’gbo, fut reléguée au second rang au profit de M. Adama Bictogo, hiérarque du régime.

Les résultats des législatives, aberrants selon les observateurs, affichèrent un taux de participation quatre fois supérieur à ce qui avait été observé sur le terrain — une forte majorité ouattariste et un contingent réduit pour le parti du président Gbagbo. Le FPI, représenté par M. Affi N’Guessan, qui fit campagne sans le soutien de son parti mais en accord le pouvoir, n’obtint qu’un seul député : M. Affi N’Guessan lui-même. En Côte d’Ivoire comme dans la plupart des pays d’Afrique francophone, les « élections » ressemblent de plus en plus à des théâtres d’ombres donnant des régimes fragiles sujets à toutes les manœuvres, voire aux coups d’État.

Le clou de ce processus institutionnel fut, six mois après, le retour triomphal quoiqu’en partie chaotique du président Gbagbo le 17 juin, innocenté par la CPI, mais opportunément retenu en Europe jusqu’au résultat de la présidentielle et des législatives.

Sa rencontre, le 27 juillet 2021, avec le chef de l’État, fut un symbole de décrispation et certainement une étape notable de la réconciliation, bien que certains militants des deux bords aient eu du mal à accepter cette reconnaissance d’un régime jugé illégitime d’un côté, le retour dans le jeu politique de M. Gbagbo de l’autre. Les images des deux hommes tout sourire devant les caméras choquèrent certaines familles de victimes de leurs sanglants différends, d’autres le virent comme une triste mais nécessaire catharsis, préalable à une vraie réconciliation.

Le congrès du 16 et 17 octobre dernier, qui vit la transformation de l’ancien FPI de Gbagbo en Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) fut une autre mise en scène de la réconciliation politique. Le chef de l’État se trouvant en France, il revint au ministre Adama Bictogo, venu avec six députés RHDP, d’entamer le premier discours par ces mots forts : « Je salue le président Laurent Gbagbo… ». La salle, qui retenait son souffle, croula aussitôt sous les applaudissements, reconnaissant immédiatement dans cette apostrophe une main tendue, un signe de légitimation et un pas vers la réconciliation des cœurs et des esprits.

Depuis lors, des signaux contradictoires se sont fait jour : d’un côté la fondation d’une Union du Grand Nord, un regroupement politique couvrant la partie supérieure du pays, frontalière du Burkina Faso et du Mali, ravive les tristes souvenirs d’un ethnonationalisme mandingue toujours latent, d’autant que ce nord imprécis s’étend volontiers aux pays sahéliens, qui constituent l’essentiel des 27 % de migrants du pays ; de l’autre, depuis novembre 2021, une « opération main propre anticorruption », semble-t-il sous pression occidentale dans la perspective d’un audit du pays, l’an prochain, par le Fonds monétaire international (FMI).

Car enfin, comment expliquer une « croissance à deux chiffres » et un appauvrissement concomitant, si ce n'est par des détournements massifs et une corruption généralisée 

Car enfin, comment expliquer une « croissance à deux chiffres » et un appauvrissement concomitant, si ce n’est par des détournements massifs et une corruption généralisée ? Certes depuis 2011 et la fin des affrontements armés, la levée des sanctions et l’aide massive occidentale ont permis une forte croissance, de l’ordre de 7 à 8 % par an. Mais à quel prix social ? Le contraste des performances économiques officielles et des indicateurs sociaux dégradés illustre les thèses de l’économiste égyptien Samir Amin sur l’échange inégal et sur le développement opposé à la croissance — qu’il avait justement formulées à propos de la Côte d’Ivoire. Même la Banque mondiale reconnaît que dix millions d’Ivoiriens sur 25 vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Ainsi le pays se classe 162e sur 189 sur l’échelle du développement humain établi par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), 106e sur 180 dans celui de Transparency International pour une corruption galopante, tandis que la dette explose et que la gabegie des « fonds de souveraineté » des gouvernants paraît hors de contrôle.

Les « contrats de désendettement » (C2D), d’un montant de 1,14 milliard d’euros de 2021 à 2015, proposés par l’Agence française de développement (AFD), en apparence astucieux, aggravent en réalité la dépendance du pays. Dans le cadre de programmes d’aide co-pilotés, l’AFD ajoute la même somme que celle remboursée par la Côte d’Ivoire au service de la dette. Mais du coup les services français priorisent les secteurs soutenus et contrôlent au fond l’économie, d’autant plus que ces contrats font la part belle aux entreprises françaises. Or c’est justement une des fragilités de l’économie ivoirienne que de dépendre des grands groupes français dans les secteurs stratégiques (Bouygues, Bolloré ou Accor). Un tissu de petites et moyennes entreprises (PME) françaises contrôlent jusqu’à 50 % des activités de la capitale. Pendant ce temps les inégalités s’aggravent, renforcées par une forte augmentation du coût de la vie, et une mise en coupe réglée de nombreux secteurs, ainsi les « déguerpissements » des plus pauvres au profit des spéculateurs fonciers autour des grands centres urbains qui poussent comme des champignons après la pluie. Comment le pays affrontera-t-il la crise mondiale qui point dans le sillage de la guerre Ukraine ?

Et si la vraie réconciliation passait par la « société civile » ? Un peu comme le sociologue Tikpi Atchadam, qui en quelques mois bouleversa l’échiquier politique au Togo, l’irruption sur la scène politique de Mme Pulchérie Gbalet, présidente d’Alternative citoyenne ivoirienne (ACI), activiste des droits sociaux est suivie de près par les observateurs et la classe politique. Au moment de l’élection présidentielle contestée d’août 2020, elle fut la seule à avoir le courage de dénoncer publiquement le passage en force anticonstitutionnel en appelant à des manifestations pacifiques : elle fut déférée immédiatement pour neuf mois à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA) pour atteinte à la sûreté de l’État mais gagna l’estime de la population pour sa détermination. Adoptée comme prisonnière d’opinion par Amnesty international, la présidente d’ACI, récemment libérée, mène campagne pour la « réconciliation inclusive » auprès de tous les partis politiques, y compris celui de M. Ouattara.

Sans cesse aux côtés des déshérités de la capitale, celle qui fut sociologue au Bureau national d’études techniques et de développement (office gouvernemental dont elle fut licenciée durant son incarcération) connaît très bien les villages et les quartiers urbains dans leur diversité. Ses propositions s’inspirent des expériences de justice transitionnelle rwandaises et sud-africaines. Elle suggère notamment de recommencer des auditions où, selon la célèbre formule de l’aveu des bourreaux et du pardon des victimes, une catharsis nationale aboutirait à une vraie réconciliation et à des réparations effectives.

En admettant qu’il y ait une volonté politique réelle d’appliquer un tel programme, les principaux leaders qui occupent la scène politique avancent en âge rendant difficile toute projection dans l’avenir. Les jeunes s’impatientent ; les tensions sociales s’exacerbent. À mots couverts, on craint soit l’intervention brutale d’une armée exaspérée, soit des mouvements sociaux incontrôlables. Des leaders exclus de la réconciliation comme M. Soro, réfugié en Europe, jouent volontiers de ce scénario catastrophe.

Certes l’armée, qui s’est mutinée à plusieurs reprises, semble, bon gré mal gré, soutenir le régime. L’armée officielle, nommée Forces de défense et de sécurité (FDS), n’a pas été officiellement dissoute lors du changement de régime en 2011. En revanche, elle a dû se recomposer en absorbant les anciens rebelles dans le cadre d’un processus dit DDR (Désarmement, démobilisation, réintégration). Les militaires d’avant 2011 se considèrent comme plus professionnels que les anciennes forces armées pro-Ouattara, ainsi que les irréguliers dozos qui contrôlent encore une partie de la brousse et des villages ivoiriens.

L'environnement régional fait craindre une contagion putschiste

Mais l’environnement régional fait craindre une contagion putschiste : le Mali puis la Guinée ont connu récemment des coups d’État militaires, sans parler du Tchad plus lointain. L’opposition ivoirienne, légaliste, voire fétichiste de la Constitution, qui s’est refusée à envisager cette issue, fait remarquer que ce sont les États et les sociétés divisées, où le pays légal s’éloigne de plus en plus du pays réel, qui sont les plus vulnérables.

Et ce qui est possible à l’intérieur menace en ce moment même aux frontières. Le djihadisme sahélien est aux portes du pays. À plusieurs reprises, des djihadistes de la Katiba Macina (centre du Mali) ont testé le dispositif de sécurité en tentant de s’implanter dans le Nord-Est ivoirien, près de la bourgade de Kafolo, non loin du Burkina Faso ; c’est d’ailleurs la tendance générale des mouvements terroristes que de vouloir s’étendre vers le Golfe de Guinée, comme aussi au Nord Bénin, au Ghana ou au Togo. Comme un avertissement, en 2016, une fusillade dans le complexe touristique de Grand Bassam, revendiquée par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), a fait 19 morts. Dans ce contexte sécuritaire, le régime, fragile, tient aussi grâce à l’appui discret des Forces françaises de Côte d’Ivoire » (FFCI), le contingent français d’un millier d’hommes, qui sous des appellations diverses, veille sur le pays depuis 1960. La base militaire de Port Bouët sert de base arrière aux opérations militaires dans le Sahel.

Une véritable réconciliation est certes toujours possible si, au-delà d’un monde politique replié sur lui-même, obnubilé par le système partisan et la prochaine échéance présidentielle de 2025, elle passe par la société civile en s’efforçant de mettre fin aux très profondes divisions ethnico-régionales et aux inégalités croissantes.

Michel Galy

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