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RDC : l’ère post-Kabila, une « fenêtre d’opportunité » selon Sindika Dokolo

par Sabine Cessou, 27 septembre 2019
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Sindika Dokolo
SPOA Ingrid Otto

Sindika Dokolo, 47 ans, assume son profil atypique et se distingue par une parole étonnamment libre, alors qu’il se trouve à la croisée des mondes des affaires, de la culture et de la politique. Né dans ce qui était à l’époque le Zaïre de Mobutu, fils d’un banquier congolais, il a grandi en Europe et gravite aujourd’hui entre Luanda, Kinshasa, Lisbonne et Londres. Marié à Isabel dos Santos, femme d’affaires et fille de l’ancien président angolais José Eduardo dos Santos, il est engagé dans la vie publique en République démocratique du Congo (RDC). Il a lancé en août 2017 le mouvement « Les Congolais debout », citoyen et apolitique, pour exiger la tenue d’élections reportées de fin 2016 à fin 2018 par le président sortant, Joseph Kabila.

Sindika Dokolo est surtout connu pour être le plus grand collectionneur d’art classique et contemporain d’Afrique. Il prend régulièrement position pour la restitution des œuvres pillées durant la colonisation, et a exposé fin juin une sélection de ses pièces à Bozar, à Bruxelles. La grande expo IncarNations, une initiation à « l’art africain comme philosophie », y est ouverte jusqu’au 5 octobre.

« On aurait pu avoir des élections libres »

De passage à Bruxelles, Sindika Dokolo commente pour la première fois en termes critiques la présidentielle de fin décembre 2018 en République démocratique du Congo (RDC). Il ne se contente plus de dire que les élections ont été « compliquées », et revient sur les problèmes soulevés par la classe politique congolaise en général.

Lire aussi François Misser, « Au Congo, le candidat battu… est élu », Le Monde diplomatique, mars 2019.

« Je suis persuadé que l’on a les dirigeants que l’on mérite, déclare-t-il au Monde diplomatique. C’est pourquoi je vise un vrai mouvement de masse qui se fixe des objectifs concrets, pour équiper les citoyens de la connaissance de leurs droits, de manière à ce que l’ajustement se fasse par la base. Les Congolais debout sont restés silencieux après les élections et n’ont pas réagi sur les différents scandales comme sur l’espèce de pantalonnade pratiquée par la Cour Constitutionnelle, qui s’est amusée à valider les résultats de la Ceni (1). Une association de malfaiteurs ! De pareils procédés devraient être punis par la loi. On aurait pu avoir une élection libre. On ne l’a pas fait. Lors des législatives, on a tous vu des sacs entiers de bulletins de vote qui n’ont même pas été dépouillés. Scandaleux ! »

Après une rencontre avec le président Félix Tshisekedi, en mai à Kinshasa, Sindika Dokolo a déclaré vouloir « l’accompagner dans le changement ». Ne briguant aucun mandat et aucun poste, ce qui ne manque pas de surprendre en RDC, il veut voir le côté positif des choses : « L’alternance, pour la première fois, avec un président de gauche qui se préoccupe du social, pour la première fois aussi, et des mesures très concrètes sur la gratuité de l’éducation en primaire ». Il n’empêche, la situation actuelle reste à ses yeux bancale, en raison de l’accord politique passé avec le président sortant.

Arrêter de se focaliser sur le Rwanda

Dans ses analyses, Sindika Dokolo va à rebrousse-poil de l’opinion congolaise, qui tient les grandes puissances et le Rwanda pour responsables des maux du pays. Et ce, depuis l’assassinat de Patrice Lumumba, l’avènement du maréchal Mobutu Sese Seko au pouvoir, puis l’avènement en 1997 du chef rebelle Laurent-Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda.

Aucune grande puissance n’aurait-elle intérêt à voir un État fort en RDC, en raison de ses richesses minières ? « Avant d’accuser les autres, il faut s’examiner soi-même, répond Sindika Dokolo. Le reste du monde est désemparé face au manque de capacité des Congolais à se prendre en mains et exprimer clairement une volonté. Il n’y a pas vraiment d’interlocuteurs. Le genre d’atrocités qu’on voit sur le terrain dépasse l’entendement. Il résulte de l’abandon du pays à sa propre faillite durant trois ou quatre décennies. Ce n’est pas seulement un frein au développement du reste de l’Afrique, mais c’est carrément une capacité de nuisance et de déstabilisation terrible : nous avons près de 100 millions de personnes dans un pays central, avec des groupes armés et même des épidémies comme Ebola. Le coût pour le monde de la faillite du Congo va croissant. »

Le rôle joué par Kigali dans la seconde guerre du Congo (1998-2002) et les soupçons qui pèsent à son encontre dans l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, en 2001, demeurent de vifs sujets de débat. En outre, le Rwanda a été accusé en 2012 par un rapport d’un groupe d’experts des Nations unies sur l’Est de la RDC de déstabiliser cette région pour en exploiter les minerais en finançant la rébellion du M23. Ce groupe armé qui avait été jusqu’à menacer de prendre le contrôle de la ville de Goma a été défait militairement en octobre 2013. Mais l’insécurité persiste autour des mines de cassitérite (étain) et de coltan du Nord-Kivu, un métal rare très utilisé par l’industrie électronique (téléphones portables) et aéronautique.

Le chef des Congolais debout se démarque. « C’est une erreur de se focaliser sur les agendas des autres, car nous-mêmes sommes trop faibles et dépourvus de tout agenda interne. La seule limite pour défendre ses intérêts correspond aux limites des intérêts des voisins. Le voisinage est un rapport de force et de respect. Le Rwanda est le pays qui a le plus changé ces dernières années avec un agenda hyper-fort, tandis que celui de la RDC est hyper faible. La vraie question ne porte pas sur le Rwanda, mais la feuille de route congolaise. »

Tirer le bilan d’un État en faillite 

C’est ce plan que Sindika Dokolo attend avec impatience. « On vit un moment très spécial avec une première alternance et un président qui affirme une volonté de changement, de réforme, de reconstruction d’un idéal congolais qui passe par le développement. Il a pris acte du fait que le Congo se trouve en état de faillite frauduleuse. Il ne va pas se livrer à des règlements de comptes ou une chasse aux sorcières, mais veut changer les manières de faire. Ce qui était toléré ou encouragé à une certaine époque, la mise à sac des ressources du pays, va être maintenant combattu. Il y a un plan, j’imagine, qui va être annoncé pour redéployer notre économie. Le nouveau pouvoir a annoncé son intention de lancer un New Deal avec le secteur privé congolais, très faible, voire complètement absent. Les seuls gens fortunés au Congo appartiennent soit à la diaspora, comme moi, soit à la classe politique — c’est-à-dire des gens qui n’ont pas vocation à être riches. Outre le problème moral qu’il pose, l’enrichissement au Congo n’est pas le produit d’une valeur ajoutée, mais du parasitisme. C’est peut-être hérité du mobutisme, mais le pire ennemi du Congo n’est autre que les élites congolaises elles-mêmes. Le poids de la vie politique congolaise est trop lourd sur l’économie. »

L’appel lancé au secteur privé n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Sindika Dokolo entend y répondre par de l’investissement, pour aider à développer le secteur privé national. « L’idée est de créer des affaires qui génèrent de l’emploi, de la richesse et des champions nationaux ».

« Les loups dans la bergerie »

À la question de savoir si la promesse que représente Félix Tshisekedi ne risque pas de se réduire à une simple fenêtre de tir, qui pourrait se refermer à tout moment si Joseph Kabila le décide, Sindika Dokolo fait cette réponse :

« La volonté de changement n’est incarnée que par une personne, tout en haut de la pyramide. Quid du reste de la pyramide ? Félix Tshisekedi tente une synthèse impossible entre le pouvoir de Kabila et son propre projet. Et là, la société civile a du mal à suivre. Lorsque Félix Tshisekedi dit que certes, on a des loups dans la bergerie, mais qu’il est le berger et va mater les loups pour les empêcher de nuire, on le suit. Quand il commence à nous dire que les loups sont devenus des moutons, plus personne ne le suit. La réaction de la société civile est négative, lorsqu’il vient en Europe et qu’il demande à lever les sanctions sur les bourreaux d’hier…

Lire aussi Sabine Cessou, « Transition à haut risque en République démocratique du Congo », Le Monde diplomatique, décembre 2016.

Le 19 septembre est une date anniversaire de grandes répressions, lors des manifestations ayant exigé la tenue des élections entre 2016 et 2018. Beaucoup de gens ont été tués, enlevés, torturés et réclament justice. Soit on fait une grande opération vérité et réconciliation, soit on laisse aux victimes les moyens d’obtenir justice, quitte à faire voler en éclat l’accord politique qui lie Félix Tshisekedi à Joseph Kabila. Mais en aucun cas, on ne peut dire que tout le monde est gentil ! L’État de droit consiste à dire que chacun est égal devant la loi. C’est ici que le système Tshisekedi risque d’atteindre vite ses limites, et de ne pas pouvoir longtemps ménager la chèvre et le chou.

Tout l’enjeu de la réforme et du succès de Félix Tshisekedi consiste à empêcher le retour de Joseph Kabila, omniprésent partout. Les gens se rendent bien compte que s’il arrivait quelque chose au président Tshisekedi — que Dieu nous en préserve — il y aurait un retour immédiat de Joseph Kabila au pouvoir. Alexis Tambwe Mwamba, nouveau président du Sénat et éminence grise de Kabila gèrerait la transition, on aurait la même Ceni et la même Cour constitutionnelle, et on serait repartis dans la même galère après une petite parenthèse non kabiliste. C’est le rôle de la communauté internationale et de la société civile de veiller à ce que cela ne se produise pas. »

En attendant un vrai plan de sortie de crise de la RDC, susceptible d’être compris par tous et de dépasser le petit jeu et les intérêts des acteurs, le seul espoir réside selon lui dans un nouvel équilibre des pouvoirs. « Le pouvoir le moins représenté et le moins fort, c’est l’opinion publique. Or, c’est grâce à la société civile et à la pression exercée par les citoyens que la RDC est sortie de l’ornière. Même si nous sommes toujours en terrain boueux, au moins, on avance. »

Sabine Cessou

(1Commission électorale nationale indépendante.

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