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Retour sur la neutralité axiologique

par Alain Garrigou, 14 juillet 2021
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Vassily Kandinsky. — « Courbe dominante », 1936.

Il faut croire que la neutralité axiologique gêne quelques universitaires pour qu’ils en soient venus à reprendre des arguments aussi vieux que faux. On sait celui, rebattu par quelques sociologues qui font semblant d’avoir la compétence langagière, consistant à suggérer que Max Weber aurait été mal traduit en français par son premier traducteur. À l’arrière-plan, une dénonciation de l’éditeur ayant inspiré le travail tardif de publication de Max Weber en France : Raymond Aron, un réactionnaire. Peu importe qu’il fut un découvreur incontestable et précoce de la sociologie allemande dans l’entre-deux-guerres.

Lire aussi Serge Halimi, « Avoir tort avec Raymond Aron », Le Monde diplomatique, mars 2019.

Les débats sur la traduction ont en partie provoqué une nouvelle traduction qui aurait dû mettre un terme au fameux cliché traduttore, traditore (traduction trahison). En effet, lire Le savant et le politique dans les deux versions publiées enlève tout sérieux à l’accusation concernant la neutralité axiologique. Concernant les passages sur la neutralité, le terme « enseignant » peut être remplacé par celui de « professeur ». Un changement de taille, comme on le voit.

Un colloque récent (« La savante et le politique. Défense et illustration des libertés académiques ») était présenté ainsi : « Contre l’illusion de la neutralité axiologique, attribuée de manière trompeuse à Max Weber ». On appréciera la rouerie rhétorique qui fait endosser à Max Weber dans la suite du texte des positions dont il aurait ri comme « la savante est politique ». Le savant aussi ? Sur un point aussi classique et aussi clair, l’affirmation pose forcément une question de compétence ou de mauvaise foi. Je ne conçois pas qu’on puisse proférer telle contre-vérité devant des étudiants. Dans son film Anny Hall, Woody Allen entendait des cinéphiles snobs dans une file de cinéma commenter la pensée de Marshall Mac Luhan, penseur branché de ce temps. Agacé, il quittait la file pour ramener Mac Luhan, en chair et en os, et disait aux cinéphiles qu’ils ne l’avaient pas compris. Faute de pouvoir faire comme Woody Allen — Marshall Mac Luhan est décédé peu après et Max Weber depuis bien plus longtemps —, il faut donc en revenir aux textes.

Si elle est « attribuée à Max Weber de manière trompeuse », le non-initié pourrait même croire que Max Weber n’a jamais parlé de « neutralité axiologique ». Il a pourtant écrit de longues pages sur le sujet dans un chapitre des Essais sur la théorie de la science (Paris, Plon, 1965), intitulé « Essai sur le sens de la “neutralité axiologique” dans les sciences sociologiques et économiques » (développant un manuscrit de 1913) et la fameuse conférence de 1919 publiée dans Le savant et la politique (UGE, 1963 et La Découverte, 2005). Cette dernière étant prononcée devant des étudiants, le sociologue se préoccupait non seulement d’une question de recherche scientifique mais d’enseignement. Il n’invoquait pas la neutralité axiologique comme un impératif épistémologique abstrait mais expliquait précisément pourquoi l’université ne peut s’en passer. Cette neutralité consiste à ne pas infliger de discours politiques à des étudiants parce que ceux-ci sont dans une position de dominés. Sinon, ils sont en quelque sorte pris en otages. Weber parle bien de violence.

« La politique n’a pas sa place dans l’amphithéâtre, non plus, s’agissant de l’enseignant. Et précisément pas quand il traite de la politique en scientifique, c’est même alors qu’elle est le moins à sa place » Le savant et le politique, La Découverte, 2005, p. 93
« Un enseignant authentique se gardera d’imposer à son auditeur une quelconque prise de position du haut de la chaire, que ce soit expressément ou par suggestion » Ibidem, p. 94
« Dans l’amphithéâtre, où l’on fait face à ses auditeurs, ceux-ci doivent se taire et c’est au Professeur de parler, et je considère comme irresponsable d’exploiter cette situation dans laquelle les étudiants sont contraints, pour leur formation, de suivre le cours d’un Professeur et où il n’y a personne qui s’oppose à lui par la critique, afin de marquer ses auditeurs de son opinion » Ibidem, p. 95

Est-il besoin d’aller plus loin ?

Max Weber est si conscient de la rigidité du principe qu’il se fait l’écho des objections de ses collègues sur la praticabilité d’une neutralité aussi stricte. C’est d’ailleurs pour y faire droit que de nombreux universitaires ont adapté leur pédagogie aux rapports sociaux moins hiérarchiques et plus informels qui séparent fortement l’université d’aujourd’hui des universités du XIXe siècle. En l’espèce, il est des possibilités d’interaction aménagées par beaucoup d’enseignants au cœur même des cours magistraux, la possibilité d’intervenir étant encouragée malgré l’immensité de certains amphithéâtres. Certains enseignants trouvent même du plaisir aux contestations qui sont un stimuli pour eux. Elles permettent souvent de réfuter le sens commun, les paralogismes ou les préjugés. Significativement, une bonne partie des enseignements est dorénavant constituée d’enseignements participatifs en petits groupes, séminaires, conférences de méthode ou travaux dirigés.

Lire aussi Dominique Pinsolle, « Le chiffon rouge de la liberté universitaire », Le Monde diplomatique, décembre 2020.

Si l’université du début du XXe siècle n’est pas celle massifiée d’aujourd’hui, cela ne change pas radicalement la dissymétrie du rapport pédagogique. Dans tous les amphithéâtres, il est des étudiants qui, apprentis intellectuels, sont aussi adultes et en tout cas sont des citoyens et électeurs. Ils ont généralement des idées politiques. Combien sont-ils à être en désaccord avec les supposés savoirs critiques qui seraient l’avant-garde de la science et de la politique ? Ils n’ont pas le loisir de le dire et de se compter. La violence commence en effet dans le silence devant des cours politiquement orientés. Ils la ressentent si j’en crois de multiples témoignages exprimés parfois avec humour, parfois avec colère. Certains ont des mots très durs qu’ils taisent parce qu’ils pensent ne pas avoir le choix. Il est curieux que ceux qui ne cessent de ratiociner sur la domination ne se demandent jamais s’ils ne sont pas des dominants, voire des dominateurs.

Il est aujourd’hui un moyen apparemment facile pour échapper à la soumission : l’absentéisme. Le grand nombre et les grands amphis permettent d’échapper assez facilement à la violence des leçons politiques. Sans parler de l’ennui de cours magistraux capables de décourager les meilleures volontés. Pas tous, bien sûr. Il reste pourtant un piège redoutable quand il faut en arriver à la sanction finale de l’examen. Sauf à ruser ou à mentir, en la matière choses plus difficiles qu’on ne croit, il faut s’attendre à ce que la sanction politique tombe. Il faut en effet aller au bout : si la science est politique, il est normal de noter les copies d’examen sur des critères politiques. La neutralité axiologique est donc cette garantie qui permet d’être jugé sur des critères scientifiques. Est-ce illusoire ? Je ne me lancerai pas dans une explication sur des énoncés concrets pour faire une démonstration de la différence. Max Weber ne peut être plus clair : ce sont les professeurs (avec un P majuscule) qui occupent une position de domination à l’égard des étudiants. D’une manière générale, le sociologue faisait un usage autrement circonstancié d’un concept central de sa sociologie que les usages fréquemment unidimensionnels et à l’emporte-pièce de ceux qui font mine de le découvrir aujourd’hui.

Querelle byzantine, est-on parfois tenté de conclure quand la polémique porte sur les mots et les citations. Les propos de Weber sur la neutralité axiologique ne seraient pas aussi grotesquement déniés s’il ne s’agissait de balayer l’objection pour lui opposer une conception radicalement opposée de la science : une science politisée. Rien de plus étranger à Weber, cela va presque sans dire, mais puisque Weber est un classique, il faut l’évincer en accusant ceux qu’il inspire de l’avoir mal compris. Procédé insultant ou méprisant, mais ce n’est que de la politique.

À l’endroit des enseignants qui utilisent la chaire pour faire leurs discours politiques, Max Weber était cruel en les qualifiant de « petits prophètes appointés par l’État ». Il aurait dû ajouter « mal » appointés. C’était à vrai dire moins le cas dans l’Allemagne du début du XXe siècle où les universitaires étaient largement recrutés dans des milieux de bourgeoisie patrimoniale où la fortune apportait souvent l’essentiel des revenus. Aujourd’hui, il faut compter sur les salaires qui assurent une forme de pauvreté stable. À ce prix, certains ne se jugent pas tenus par un devoir quelconque à l’égard de l’État. Cela peut se justifier dans un pays démocratique où il s’agit de conquérir le pouvoir politique. En principe par les élections et à titre provisoire, sans qu’on soit bien sûr que cette vision soit partagée par ceux qui prétendent que la science est politique. Dans une autre situation ne prétendraient-ils pas que leur politique est scientifique ?

À vrai dire, dans ces polémiques, les ainés peuvent avoir un curieux sentiment de retour vers le passé. Dans les courants gauchistes des « années 68 », l’affirmation d’une science inexorablement politique proliférait dans les termes aujourd’hui employés par les avatars d’une gauche identitaire sur le terrain politique, et intersectionnelle sur le terrain universitaire. Il s’agissait alors d’une lutte des classes qui a justifié bien des entorses à la neutralité axiologique. Quelques enseignants donnaient jadis des cours de marxisme plutôt que des cours sur le marxisme. L’humeur du temps était cependant telle que les « contestataires » étaient fortement contestés. Pluralisme plutôt que neutralité. Il n’empêche que des étudiants, extérieurs à ces polémiques propres aux différentes fractions d’une gauche hégémonique et égocentrique, en ont souffert. Commençons par ne pas nous comporter comme dans une société amnésique. Mais ne comptons pas trop sur les pourfendeurs de la neutralité axiologique, par avance exonérés de tout soupçon en se présentant comme une avant-garde critique, ou comme victimes de la répression et défenseurs des libertés académiques. Ils trouvent d’ailleurs le soutien de réalistes conservateurs qui comme cette collègue devant laquelle je m’indignais des sanctions idéologiques infligées aux étudiants, me rappela à une appréciation plus intelligente du problème : « cela a toujours existé ».

Alain Garrigou

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