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Lettre d’Italie

Rome, ville fermée

par Geraldina Colotti, 20 mars 2020
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Jules Elie Delaunay, « La peste à Rome », 1869.

C’est dans des moments comme ceux-ci, lorsque les nouvelles tristes se suivent et que chacun reste seul avec ses anticorps, que l’existence du Diplo paraît encore plus précieuse que d’habitude. Une boussole qui, face à une pandémie qui vous coupe le souffle, vous aide à ne pas haleter. Le choix de la raison, qui vous invite à observer avec les bonnes lentilles, en saisissant les connexions sans chevaucher les plans.

Lire aussi Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020.

Ici en Italie, dans un pays semi-libre ou en résidence surveillée, travailler sur le prochain numéro de notre publication internationale perd son côté rituel. Ainsi, les réflexions proposées par Sonia Shah (dans le numéro de mars) permettent-elles de décrypter le décompte quotidien des victimes et de faire le tri dans les interprétations qui foisonnent sur la Toile variée d’Internet. Au 18 mars, l’Italie détient toujours le triste record européen de pourcentage de victimes (plus de 2 500 morts) et infectées (plus de 31 500). Un cimetière causé par des années de coupes budgétaires dans les politiques de santé publique et de spéculations sans contrôle. Le pays ne dispose que de 5 000 lits d’hôpital contre 20 000 en France pour la même population d’environ 60 millions d’habitants.

Le coronavirus s’est d’abord propagé dans le Nord ; ce Nord marqué par des années de gestion xénophobe ; ce Nord où les industriels et les commerçants ont rechigné à suivre les consignes du gouvernement face à la maladie par souci de leurs revenus. Faisant perdre un temps si précieux.

Les gouverneurs régionaux qui réclamaient, il y a encore quelques mois, l’autonomie du Nord et souhaitaient placer le Sud sous une sorte d’apartheid économique, ont dû se résoudre à demander l’aide du gouvernement central. Il n’est plus question pour eux d’exiger un « régionalisme asymétrique » leur permettant de gérer eux-mêmes certains secteurs clés comme l’alimentation ou la santé. Pis : leur représentant le plus sinistre — l’ancien ministre de l’intérieur de la Ligue du Nord, M. Matteo Salvini — tente maintenant d’attiser le mécontentement. Effectuant un revirement de 360 %, il exige la fermeture totale des usines et du pays.

Un autre personnage a pesé sur les choix qui ont mis l’Italie à genoux au fil des années, tant en termes économiques que de droits ou de scandales de corruption : Mme Giorgia Meloni, du parti d’extrême droite Les Frères d’Italie. Après avoir été membre du Mouvement social italien (MSI)-Droite nationale, elle fut ministre de la jeunesse dans le quatrième gouvernement Berlusconi (2008-2011) puis vice-présidente de la Chambre des députés (2006-2008). Provocatrice sans scrupules, celle qui est toujours députée du Latium séduit les médias à la recherche du « bon client ».

Lire aussi Matteo Pucciarelli, « Comment Matteo Salvini a conquis l’Italie », Le Monde diplomatique, juin 2019.

Car, plus que jamais, ces derniers jouent un rôle de premier plan dans l’appréhension des catastrophes, dans l’activation des peurs anciennes et nouvelles, dans la désignation des boucs émissaires. Hier nous les avons entendu pousser des cris xénophobes contre « le virus chinois » ; aujourd’hui le propagateur de la nouvelle peste serait le travailleur contraint de prendre les moyens de transport pour se rendre au travail, coupable d’annihiler l’effet des mesures de précaution.

Nous louons désormais l’efficacité de la Chine, mais nous n’admettons pas que, pour vraiment endiguer la pandémie, la production devra également être bloquée dans les secteurs jugés nécessaires hier, mais devenus inutiles en raison du confinement. Cette production devrait être réorientée pour faire face à l’urgence sanitaire (matériel médical, traitements, équipements, etc.).

« Charité poilue »

Alors que se multiplient les appels à « l’unité nationale », les gestes de « générosité » des grands riches font la « une » des journaux télévisés et autres : Silvio Berlusconi a fait don de 10 millions d’euros, Unicredit et Unicredit Foudation 2 millions, le supermarché Esselunga 2,5 millions d’euros… Si le marxisme était encore une idéologie capable de stimuler le bon sens de millions de personnes, une question aurait été posée : d’où vient tant d’argent sinon des poches des travailleurs contraints de se sacrifier ces dernières années ? Et il aurait réfléchi à la raison d’une telle « charité poilue » comme on dit en Italie, c’est-à-dire très intéressée. Ne serait-ce pas par crainte de la réaction des masses sur lesquelles cette crise pèse pleinement ?

À l’instar d’autres catastrophes qui, comme dans le cas d’Haïti, de l’ouragan Katrina, ou de Porto Rico, ont frappé les couches les plus faibles de la population, la Covid-19 agit comme un test de cette gigantesque guerre contre les pauvres menée par la mondialisation capitaliste. Dans une Europe des forts, qui a imposé de sévères coupes dans les politiques publiques pour rendre hommage aux multinationales et aux banques, les gens meurent au travail même en période de coronavirus.

« Restez chez vous » — nous disent-ils maintenant — « Évitez les transports en commun et gardez vos distances ». Dommage que la plupart des travailleurs doivent continuer à gagner leur vie, et souvent en l’absence de protections adaptées ; que les infirmières, peu nombreuses, sont sous-payées ; que les lits manquent car la santé publique a été démantelée au profit du secteur privé ; que pour des loyers trop élevés, les pauvres vivent entassés dans la maison de leurs grands-parents ; que les prisons, véritables décharges sociales, éclatent…

À cet égard, l’explosion du Coronavirus souligne la faiblesse des mouvements populaires. À tel point que, paradoxalement, c’est l’extrême droite — partie active dans la destruction des droits des classes populaires — qui crie le plus fort, désignant de mauvaises cibles. Depuis des années ---depuis que le parti de la Refondation communiste obtient des scores trop faibles pour entrer au Parlement — la présence d’une force capable de construire une opposition sociale raisonnée fait défaut en Italie.

Dans les rues de Rome presque complètement désertes, seules les panthères de la police circulent ces jours-ci

Dans les rues de Rome presque complètement désertes, seules les panthères de la police (1) circulent ces jours-ci. En Vénétie, un panneau en dialecte local annonce « Je vais la tuer, cette fois je jure que je la tuerai », faisant évidemment référence à homme excédé par le confinement et menaçant de s’en prendre à sa femme. Cette plaisanterie de très mauvais goût a suscité les vives protestations du mouvement féministe Non una di Meno (Pas une en moins).

Pendant ce temps, à Turin, trois juges ont pris le temps d’imposer deux ans de « surveillance spéciale » à Eddi Marcucci, une jeune femme qui s’était rendu en Syrie pour soutenir la résistance kurde au Rojava contre les djihadistes de l’Organisation de l’État islamique… Cette procédure permet de contrôler les faits et gestes de personnes jugées « socialement dangereuses » même si elles n’ont commis aucun crimes.

Geraldina Colotti

Responsable de l’édition en italien du Monde diplomatique publiée avec le quotidien Il Manifesto.

(1Les voitures de police en argot italien.

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