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Sahel : migrer par temps de coronavirus

par Sabine Cessou, 30 avril 2020
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Didier Viodé. — de la série « Les migrants », 2016.

L’apparition du Covid-19 en Afrique ne correspond toujours pas, deux mois après l’identification des premiers cas, à la catastrophe annoncée par le Quai d’Orsay ou la philanthrope américaine Melinda Gates. « L’Afrique a pris des mesures », a tonné le prix Nobel de la paix Denis Mukwege, médecin congolais.

Lire aussi Rémi Carayol, « Les milices prolifèrent au Burkina Faso », Le Monde diplomatique, mai 2020.

En effet, des mesures de fermeture des frontières et de restriction des mouvements ont été prises partout. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil sur le site Flightaware, qui permet de suivre les vols en temps réel. Ceux-ci fourmillent encore en Europe du Nord, aux États-Unis et en Chine, tandis que l’Afrique, l’Amérique latine et l’Australie sont à l’arrêt.

Ces mesures ont d’ores et déjà un impact quantifiable de - 28 % sur les flux migratoires en Afrique de l’Ouest entre janvier et mars 2020, par rapport à la même période en 2019, selon l’Organisation internationale des migrations (OIM) pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Les baisses record sont constatées aux « points des flux » placés sur de grands axes migratoires tels que le Niger (- 86% entre janvier et mars), la Guinée (- 70%) et le Mali (- 63%).

Autre conséquence : des centaines de migrants se trouvent bloqués dans des centres de transit au Niger, au Burkina Faso et au Mali. L’OIM plaide pour des mesures de dépistage et de quarantaine, afin de laisser ces personnes rentrer chez elles. Autre point noir, explique Richard Danziger, le directeur général du bureau régional de l’OIM à Dakar : « Quelques pays continuent à expulser des migrants subsahariens, alors que ce n’est vraiment pas le moment de refouler des gens, pour des raisons de santé publique évidentes ».

Les répercussions économiques de la crise du Covid-19 seront énormes, toujours du point de vue de la migration, avec une baisse de 20 % des transferts de fonds des migrants à travers le monde en 2020, selon la Banque mondiale. Cette manne représente 2,8 % du PIB de l’Afrique subsaharienne, et jusqu’à 9 % au Togo, 10 % au Sénégal et 23 % au Lesotho.

Deux données structurelles restent cependant inchangées. La première porte sur le déclin de l’Europe comme destination de migration. « Voilà des années que le nombre d’Africains se rendant dans les pays de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] diminue, précise Florence Kim, porte-parole de l’OIM à Dakar. Aujourd’hui, l’Europe représente davantage l’endroit d’où vient la maladie, dans la mesure où les premiers cas ont été importés, comme c’est le cas au Sénégal ».

Le nombre d’arrivées par voie maritime en Italie est passé d’un pic de 181 400 migrants (tous pays d’origine confondus) en 2016 à 11 500 en 2019, selon les chiffres fournis par le ministère italien de l’intérieur. Entre 2018 et 2019, le nombre d’arrivées par voie maritime en Espagne a baissé de moitié, passant de 58 500 à 26 100 personnes. Le déclin se poursuit en 2020 : de janvier à mars, le nombre total d’arrivées en Italie et à Malte s’élève à 4 500 migrants, pour 146 morts en mer, conre 4 800 en Espagne, pour 43 morts en mer.

La situation va s’aggraver au Sahel

Lire aussi Frédéric Le Marcis, « Les maladies du Nord migrent en Afrique », Le Monde diplomatique, mars 2017.

Deuxième point qui ne devrait pas changer : la situation, qui a empiré ces trois dernières années dans le Sahel, va encore s’aggraver. Zone « rouge » pour les ambassades occidentales, la région compte aujourd’hui 4 millions de personnes déplacées, principalement au Nigeria, au Burkina Faso, au nord du Cameroun et au Mali. Le chiffre est resté stable dans la région du Lac Tchad, mais il augmente dans le Liptako-Gourma, une zone frontalière aux confins du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Au seul Burkina, le total est passé de 47 000 personnes en décembre 2018 à 780 000 en mars 2020.

En cause : le conflit entretenu par les groupes terroristes islamistes, tels que Boko Haram, qui s’est lancé en 2009 au Nigeria dans une insurrection armée. À ces exactions s’ajoutent des conflits entre agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades, exacerbés par le changement climatique. Des milices d’autodéfense sont formées par des communautés, dans un contexte ou l’appel des groupes armés touche des jeunes qui « ont de moins en moins confiance en leur pays », souligne le directeur régional de l’OIM.

« La situation empire, et elle va encore s’aggraver, en raison des problèmes structurels qui jouent comme autant de ressorts de la crise : chômage, désertification, changement climatique, recours à la violence. En 2016, l’extrémisme violent était plus ou moins résorbé au Mali. Aujourd’hui, il se répand partout, et s’approche de plus en plus des frontières du Sud du Sahel, vers le Golfe de Guinée, avec des enlèvements au nord du Bénin par exemple. Les gouvernements en sont très conscients, et l’OIM travaille avec eux sur les frontières, avec les communautés, afin de tout faire pour diminuer les possibilités de recrutement dans les groupes armés. Je parle de recrutement plutôt que de radicalisation, car le motif premier qui pousse les jeunes vers ces groupes tient au manque d’opportunités. »

Plus de 100 000 migrants de retour dans leurs pays depuis 2017

Lire aussi Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Lutte contre le terrorisme, une aubaine pour les dirigeants nigérians », Le Monde diplomatique, décembre 2019.

Les taux de croissance soutenus, plus liés à la construction d’infrastructures qu’à l’industrialisation ou l’expansion des petites et moyennes entreprises (PME), n’empêchent pas des millions de jeunes d’arriver chaque année sur un marché du travail qui ne génère pas d’emplois. Ces trois dernières années, plus de 100 000 migrants sont revenus du Niger, de Libye et d’autres pays de transit tels que le Mali et le Burkina Faso dans leurs pays respectifs, avec des difficultés de réinsertion.

Quels sont les principaux pays de retour ? Le Nigeria, la Guinée, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la Gambie — dans cet ordre. En chiffres réels, le Nigeria (16 000 retours depuis 2017) et la Guinée (14 000) arrivent en premier dans les retours, mais en proportion de la population, la Gambie se place en tête avec plus de 4 600 retours pour une population de 2 millions d’habitants.

Si l’OIM se préoccupe de la migration irrégulière, sa mission consiste aussi à renforcer la migration légale intra-africaine, dans le cadre de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et de l’accord continental de libre échange adopté par l’Union africaine (UA). « On le voit en Afrique comme en Europe : le résultat est positif pour les économies, lorsque les gens peuvent chercher légalement du travail dans d’autres pays. La perspective donne une alternative aux jeunes qui pensaient plutôt à aller vers le Nord. Se déplacer, chercher d’autres opportunités, le faire sans danger sur le continent, c’est beaucoup mieux que de tenter sa chance vers la Libye ou l’Algérie ».

La fermeture de l’Europe à double tour

Lire aussi Abdoul Salam Diallo & Raphaël Godechot, « La vie rêvée des “repats” guinéens », Le Monde diplomatique, janvier 2019.

L’exploitation politique du thème de la migration en Europe ne facilite pas le travail sur le terrain. « Les discours ont créé une forme de cynisme, note Richard Danziger. Même quand on veut réellement assister des migrants, se manifeste le sentiment chez beaucoup que l’on est juste en train d’appuyer la politique européenne. J’aimerais que les gens qui le disent rencontrent des migrants traumatisés qui sont en train d’être soutenus. »

La fermeture de l’Europe, mal vécue en Afrique, n’est peut-être pas la question la plus centrale pour l’Europe elle-même. « Tant qu’il y a cette politique de migration basée sur les idéologies, les sentiments, les mythes et non sur les faits, l’Europe ne va même pas laisser entrer des gens dont elle a besoin, parce que sa population vieillit », souligne M. Danziger.

Preuve manifeste de ce « besoin » ? En Italie, un débat est en cours sur la régularisation de sans-papiers, pour pallier à la pénurie de main-d’œuvre dans les champs, estimée à 270 000 à 350 000 personnes par la ministre de l’agriculture, en raison du départ des saisonniers d’Europe de l’Est. Le Portugal a régularisé fin mars les migrants en situation illégale pendant trois mois, par mesure de salubrité publique. Au Royaume-Uni, où se trouvent 1 million des 3,9 à 4,8 millions de sans-papiers en Europe selon les estimations du Pew Research Center, les médias pointent le caractère central des emplois occupés par des émigrés dans les services essentiels, qu’il s’agisse des métiers de médecin, d’infirmier, d’agent de nettoyage ou de chauffeur de bus. « J’espère que cette donnée va rentrer dans les esprits et que les Européens vont se rappeler que beaucoup de services essentiels continuent de fonctionner avec les immigrés, qu’ils soient de première et deuxième génération, une leçon pour l’avenir ».

Lire aussi Patrick Herman, « Travailleurs saisonniers, la ronde infernale », Le Monde diplomatique, février 2013.

À minima, Richard Danziger préconise de laisser la possibilité aux ressortissants d’Afrique de l’Ouest et centrale d’entrer légalement en Europe, car cette ouverture donnerait des raisons d’étudier, de se former et d’espérer. « Maintenant, obtenir un visa pour l’Europe est devenu un parcours du combattant pour un Sénégalais. La procédure coûte cher et lorsque le visa est refusé, ce n’est pas remboursé. Pour le comprendre, il faudrait que des Européens vivent ce que cela signifie pour des non-Européens d’obtenir un visa, et ce pour des raisons tout à fait légitimes — voir la famille, faire du tourisme ou des affaires, assister à un mariage ou à une naissance, se faire soigner. »

Sabine Cessou

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