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Emmanuel et Faber

Saint-Patron

par Sandra Lucbert, 3 mars 2021
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« Saint Syméon le Stylite », 1807 (anonyme).

Ce texte a été écrit en janvier 2021, pour un livre collectif : Le nouveau monde. Tableau de la France néolibérale, à paraître en août 2021 aux Éditions Amsterdam.

Il m’a été inspiré par la personnalité, disons, très particulière, d’Emmanuel Faber, PDG de Danone. Qui pense pouvoir nous sauver des méfaits du capitalisme par l’action vertueuse (en l’occurrence de forte inspiration chrétienne). Sous une forme à la fois très spéciale et typique, son discours se rattache à tous les discours entendus depuis deux décennies sur la « responsabilité sociale des entreprises » (RSE) et l’autorégulation du capital par la vertu.

Deux mois après l’écriture, l’actualité vérifie ce que la dynamique du texte avait déplié comme fatal (structurellement — à tous points de vue : psychiques et économiques).

« Contrebande », Amsterdam et moi-même, nous saisissons cette occasion d’attester que la littérature peut être en prise avec les questions politiques et économiques en temps réel en tant que telle.

I.

1.

Vous n’en avez pas l’habitude, mais on peut être PDG et avoir des idées.

Ainsi, moi. J’ai une idée.

Je n’en ai qu’une seule, gage d’une meilleure tenue. Elle tient tout ensemble : le capitalisme avec la justice sociale, les dividendes maximisés avec l’égalité de tous, moi avec moi.

Je reste simple et concentré.

Le monoidéisme garantit l’efficacité et la cohésion. C’est une manière éprouvée d’avancer dans sa trajectoire personnelle.

Mon chemin de conscience (à moi) a eu deux moments : un exil d’avec moi, un patient retour vers moi. Il m’a permis de forger un concept unique, maniable et opérant : la cuculerie bien tempérée.

2.

Racine cucul, redondance tempérante : vous avez bien lu. Vous n’y pensiez plus, mais présenter le stigmate est une bonne pratique multiséculaire. Elle vient de loin, elle vient de Lui — avec qui je partage mon prénom. On ne s’appelle pas Emmanuel par hasard.

Moi, Emmanuel, j’ai une vision : par elle nous resterons capitalistes pour les siècles des siècles.

Ça va faire quarante ans que le Dogme nous dit : l’entreprise n’a pas de croix à porter. Le Bien ne la concerne pas — elle n’a qu’une vocation : être à ses actionnaires. Quarante ans que le Dogme répète : être capitaliste, désormais, c’est être encuculeur sans restriction.

Comme les autres, j’ai commencé requin en banque d’affaires.

J’avais vingt ans, j’en ai presque soixante. Entretemps j’ai vécu, j’ai appris. Entretemps j’ai compris. Pour que renaisse la vertu capitaliste, moi dont le nom Faber veut dire faire, j’ai déposé le en, je me suis fait cucul — exemplairement.

3.

Vous n’osiez plus y croire, mais me voici : je suis le PDG que vous avez commandé pour Noël.

Je veux ici narrer mon égodicée. Car je tiens mon système et mon système me tient. Notre problème collectif partira de moi, notre problème collectif se résoudra en moi.

Écoutez seulement mon histoire, je suis l’argument clé de ma démonstration. Et d’elle dépend votre salut.

4.

Vous le saviez déjà, les PDG ont une haute idée d’eux-mêmes. Mais pas la bonne.

Egodicée est un concept cuculier que j’ai formé sur théodicée, une idée de Leibniz. Vous n’en avez pas l’habitude mais un PDG, s’il est moi, peut avoir entendu parler de Leibniz. Qui pose la bonne question : pourquoi le mal dans le monde, si Dieu, qui est parfait — bon et tout puissant —, en a conçu le plan d’ensemble ?

Humblement j’actualise la notion, et je demande : pourquoi le mal persisterait-il dans le capitalisme si moi, PDG du CAC 40, je fais la justice sociale sans faillir ?

Je suis de ceux qui peuvent tout dans le capitalisme, or je fais tout parfaitement bien, ergo, le moment néfaste du capitalisme finira par passer.

C’est d’un cucul souverain, c’est généreux et bienfaisant : si tout est prévu par un tout puissant de toute bonté, alors le mal est transitoire, il n’est qu’un mauvais moment à passer.

À toute version cucul du monde, il faut un méchant. Le nôtre s’appelle Milton Friedman.

5.

Je ne vous apprends rien, l’exemplarité refusée aux capitalistes, c’est depuis Milton Friedman. Le Dogme séducteur, la vocation dévoyée, c’était lui.

Vous l’avez entendu prêcher le miracle du crayon. Vous l’avez vu célébrer le système des prix, qui fait coopérer des gens ne sachant rien les uns des autres — qui même, pourquoi pas, les fait participer au même crayon alors qu’ils se haïssent. Friedman, c’est l’instigateur de la démoralisation.

Moi, je suis l’exception.

Je suis l’anachorète du capital et je dirige Danone. J’ai trouvé la formule qui résout les contraires. L’assemblage d’idées qui met Milton à terre.

Je vous dirai ici comment je suis distant et proche, pour et contre. Dans et hors le capitalisme.

Un stylite.

6.

Je suis en tailleur sur une colonne de vertu : cucul du CAC 40, je tiens la position. Intègre, tempérant, aigu ; je limite mes besoins. Je suis là où le monde se décide et je suis au-dessus de tout soupçon.

Je suis celui enfin qui dit autre chose, celui qui dit, enfin : nous resterons dans le capitalisme, mais nous pourrons quand même être sauvés.

En fait de réforme, le vrai cucul ne s’en laisse pas conter : la main invisible n’existe pas, ou alors, elle est cassée. Il n’y a que la morale qui puisse la remplacer.

Ma main (à moi) est visible et j’ai le bras sécuculier.

7.

Il suffit de croire au pouvoir des idées. J’ai deux étoiles fixes : Kant et le Christ.

Je m’appelle Emmanuel. Mais là où Kant est invalidé par son patronyme (can’t), je suis requis par le mien (faber, c’est faire — en latin. Je me répète, pour l’essentiel).

Je m’appelle Emmanuel qui fait.

Ma main sera contre Friedman dont les visions sont vaines.

Je suis L’Emmanuel du capitalisme. Ma destinée, c’est faire parmi les marchands ce que la loi morale demande.

Oui, j’ai connu la passion : en être et ne pas en être. Tout un câblage psychique intérieur pour tenir — une égodicée à vérifier chaque jour ; et manuellement ajuster ses réglages.

8.

Vous ne serez pas surpris : pour avoir une idée aussi forte, il faut avoir traversé les périls.

Qu’ai-je connu qui m’ait poussé à escalader ma colonne d’ascèse — tenu si haut en tout ?

À partir d’un certain moment heureux, je me suis fait une idée de l’unité.

À partir d’un autre moment, malheureux, une idée de la schizophrénie.

J’ai mis les deux ensembles et j’ai secoué. De là, j’ai opéré une sélection exigeante dans le réel. J’ai gardé l’espoir, j’ai effacé les séparations : conflits et dominations, plus jamais, ne me sont venus à l’esprit. Je n’ai plus jamais transigé.

La privation est une virtuosité morale.

Lorsqu’on m’interroge sur ces points, je réponds à côté en toute sincérité. Ils n’existent plus.

9.

Cette vision exigeante de la condition humaine me permet de renvoyer chacun à sa responsabilité.

Pour y atteindre, il faut se porter au plus complet dépouillement intellectuel ; se détacher des déterminations, des obstacles, des forces extérieures ; s’abstraire des institutions économiques et politiques, et là : serrer l’essentiel. Notre humanité.

La cuculerie est une ascèse, un exercice spirituel : appauvrir volontairement sa pensée, écarter l’idée des empêchements — et, depuis son fonds à soi, agir en vue du seul Bien. L’élan moral est inconditionnel.

Alors seulement, abstraction faite de ce qui nous agit collectivement, on s’explique comment Friedman nous a poussés à la cupidité — par des mots démoralisants. Et des mots uniquement.

10.

Milton Friedman nous a menti sur nous.

Il nous a dit : je viens vous libérer. Il nous a dit : en vérité sachez-le bien, il n’échoit d’autre devoir à l’entreprise que le profit — maximisé — des actionnaires. Et les crayons s’assembleront, les agents seront magiquement coordonnés par les lois du marché.

Il nous a trompés.

À présent, je sais l’erreur et la vérité.

Oui les crayons se sont multipliés, mais aussi les discordes. De l’homme avec l’homme. De l’homme avec la nature.

Pour prix réel des crayons assemblés sans concorde, nous sommes descendus où tout se désassemble.

11.

C’est par le faux prêcheur que cette catastrophe est arrivée.

C’est lui qui a fait honte aux cuculs capitalistes, lui qui les a chassés pour les encuculeurs. Alors le capitalisme est devenu violent, et nous sommes entrés en tourment.

Le Dogme encuculeur nous a plongés dans la schizophrénie : nous séparant de la justice sociale et de notre bonté. Nous séparant de nous.

Le en a tout changé. Le en force et trompe. Il fait mentir l’essence cucul du capitalisme.

La cuculerie bien tempérée c’est faire la preuve que Milton Friedman a tort. Le capitalisme n’exploitera personne, il ne sera infligé à personne.

Il retrouvera un visage serein.

Et j’en aurai fini avec la schizophrénie.

II.

1.

Quant à l’état présent du monde, vous dites crise (terminale) mais je préfère révolution  ; vous comprenez, j’ai une vision.

2.

Ne vous récriez pas : du désastre où nous sommes, PDG de Danone, je suis coupable, c’est entendu.

En vérité, nous le sommes tous.

Se dire : il y a le système et il y a moi, c’est bien pratique, ça permet de mieux dormir la nuit, mais c’est faux. Nous sommes le système qui ne marche plus.

Alors coupable, moi j’ai choisi de l’être plus : pour nous permettre de l’être moins.

3.

Tout est affaire de stratégie. Moi je regarde en face mon agentivité économique : et c’est depuis le CAC 40 que pour vous j’intercède.

Danone leader mondial du plastique, pollueur des mers, tueur de bébés indonésiens par la vente de lait en poudre et assécheur de sources.

Sans doute. Mais : leader mondial, pesée mondiale. Archimède disait : donnez-moi un point d’appui, je soulèverai le monde.

Je suis le point d’appui.

4.

Les grandes entreprises façonnent nos existences. Elles pourraient le faire bien. Elles pourraient faire Le Bien. Il suffirait qu’elles le veuillent.

Penser cucul, c’est savoir que le Bien se décide souverainement.

5.

Danone a une histoire qui l’atteste : Antoine Riboud aux assises du patronat, 1972. Il est venu, il leur a dit : l’entreprise est injustifiable si elle n’a pas d’utilité sociale.

À sa suite j’ai trouvé un slogan en anglais : One planet, one health. Je m’adresse à 900 millions de consommateurs, 300 000 actionnaires, 100 000 salariés, 200 000 fermiers partout sur la terre.

6.

Je leur parle comme à vous : du Bien à faire et du Mal à défaire.

Du Mal qui gagne.

Les supply-chains alimentaires apportent le cauchemar sanitaire. Les besoins d’eau potable apporteront la guerre. Sur ces peines, une élite prospère.

Ce monde-là agonise.

Mais je vois le suivant.

7.

Le patronat cucul, c’est comme un ministère de guérison.

L’autre Emmanuel rencontrait les aveugles, les boiteux, les possédés, les paralytiques, les sourds, les muets et les épileptiques.

Il disait une parole et ils étaient guéris.

Moi je rencontre le capitalisme financier : la rapacité, les inégalités, les patrons sans idée de ce qu’ils font parmi les hommes.

Je rencontre un modèle alimentaire qui s’effondre ; le diabète et l’obésité, le sel, le sucre, les plastiques, le carbone et les sols exténués.

Moi je rencontre des marchés emballés pour le pire.

8.

Je vois ceci : l’alimentation devrait nous lier — les uns aux autres et à la planète. L’oïkos nomia devrait nous rassembler : puisqu’elle est l’organisation de la maison commune. Il y a une place pour chaque partie prenante dans la maison du Père.

L’alimentation et l’économie, ce sont des relations avant d’être des transactions.

9.

Vous l’avez noté, je deviens abstrait — je ne vous ai pas dit ? Je lis de la philosophie.

10.

J‘en fais aussi : c’est dans la relation que se trouve la vie bonne, or le Dogme nous a livrés aux tentations transactionnelles : c’est à qui écrase l’autre.

Le capitalisme s’est damné dans l’enfer de la transaction.

Par elle, tout a été inversé. L’économie de marché et l’évidence alimentaire ne nous ont pas unis, elles nous ont séparés.

11.

Nous voici isolés dans un monde sans bords : les grandes marques frappées de suspicion, les gouvernants dévalués. Voyez, les citoyens se font des étendards avec des Gilets jaunes — des gilets d’accident : les humains sont perdus dans la nuit.

La main invisible les a abandonnés, mais la mienne est tendue. Et elle fait des miracles.

12.

Quand le peuple de Dieu apprend la destruction du Temple, il entre au néant. Le peuple juif est dans la nuit. Mais la nuit se traverse : et, alors, tout commence.

Quand je suis arrivé chez Danone en 2014, la division régnait — en moi aussi. Ensuite PDG, j’avais trois peuples à diriger : trois peuples effrayés ; salariés, consommateurs et actionnaires — ils se croyaient ennemis.

Ces trois peuples étaient un, n’en déplaise à Milton Friedman.

13.

Un peuple un seul, et trois langages pour les unir — dans un équilibre stratégique de marché.

Aux actionnaires j’ai parlé la langue des transactions pour justifier la relation.

Aux consommateurs, la langue des relations (de confiance) pour assurer les transactions.

Aux salariés et sous-traitants j’ai parlé loyauté pour garantir la qualité.

14.

Je leur ai proposé une nouvelle alliance.

15.

Friedman a inventé l’aberration dans laquelle nous vivons : il a dénaturé les actionnaires. Il en a fait des créatures de pures transaction — ils ont oublié qu’ils étaient des humains.

Tout le mal vient de là.

C’est ce verrouillage-là qui produit tous les autres.

Un verrou qu’on nous a dit amekanon — impossible à machiner. Je suis homo Faber et j’ai trouvé les outils pour le faire.

16.

Imaginez mes actionnaires possédés par le Dogme, effarés de mes penchants cuculs. Faber, c’est insensé, regardez donc autour de vous : pourquoi voudriez-vous qu’on prenne un risque chez Danone puisque le risque n’existe plus nulle part pour les investisseurs ? Pourquoi voudriez-vous qu’on gagne moins quand tout nous fait gagner plus ? Votre royaume n’est pas de ce monde : nous toucherons les dividendes.

17.

Je leur ai dit : N’ayez pas peur, écoutez seulement ma grande histoire.

Mes paroles vous alarment, vous croyez le cucul contraire à vos profits ? Il est en fait la seule façon d’en faire encore demain.

Car enfin, comment nier que tout change, ou plutôt que tout sombre ? C’est l’agriculture intensive qui n’est plus de ce monde.

Laissez-moi manœuvrer : nous serons les premiers.

18.

Les anciens poisons seront délaissés. Les pesticides, les OGM, la pollution, les sols harassés : tout ça, c’est terminé. Je sonde les marchés et leurs courants profonds, j’anticipe leurs revirements. Tous leurs indicateurs les conduisent à qui nous sommes déjà. Leur demande est ma promesse : one planet, one health.

La santé n’a pas de prix ? Le peuple consommateur à qui je m’adresse fait la preuve du contraire. Leur goodwill, mon cash flow, votre return. Ai-je votre attention ?

Ils viennent déjà à moi, je vais à leur rencontre : Danone l’innovation, Danone la qualité. Danone l’avantage concurrentiel.

C’est par là que tout recommence. La seule direction, c’est la qualiconcunnovation.

19.

Ils m’ont suivi, nous avons traversé la nuit.

1,5 milliards de ventes sorties des OGM aux États-Unis ; neutralité carbone de nos bouteilles en 2020 ; 3 000 euros de plus chaque année pour nos fermiers ; Danone devenue B-corp puis société à mission — et moi, son PDG, portant partout notre Évangile qualiconculculier.

Du marketing biblique.

20.

De là, les cœurs de se déverrouiller, de là, les relations de regagner leur chance. Les actionnaires qualiconculvertis, sont venus les consommateurs, les salariés, les sous-traitants. Et mon programme Une action, une voix, a refondé notre communauté.

21.

Je suis sincère : c’est ce que j’ai de meilleur à offrir.

III.

1.

Ma vie est suspendue à notre guérison.

2.

Quatre fois, j’ai étreint quelque chose de trop grand pour moi.

La première fois, je suis enfant ; j’ai dix ans dans les Alpes.

3.

En bas c’est encore la nuit, mais en haut c’est déjà l’aube. La pente, la neige et moi, nous composons. Et la lumière éclate. Tout fait un. La vie en gloire — au fond la vallée noire.

C’est cet instant marqué qui fait mon exception, cet adret le retour où j’aspire — où j’entends vous conduire.

Il m’a fallu quarante ans pour en trouver les voies.

4.

Car je me suis perdu — longtemps. J’ai d’abord traversé le fond de vallée noir.

À quinze ans, l’ombre est tombée sur moi : je suis jeté à l’ubac en découvrant la violence — des autres ; les forts contre les faibles. L’unité première se fissure.

Quelque chose se casse à l’intérieur.

J’écris sur un dessin  : Être Emmanuel Faber ou rien.

Je signe : rien.

5.

C’est plein de ce néant que je deviens quelqu’un. Une part de moi tombée, mon prénom oublié ; en hébreu « Dieu est avec nous. » — Il est perdu.

À HEC, je deviens Faber — qui chasse Emmanuel.

6.

Vous vous le demandiez : par quels escarpements se charge-t-on de la misère du monde ? Par où devient-on qui je suis ?

7.

J’avais un frère.

J’avais un frère souffrant pour nous.

J’avais un frère qui fût agronome puis faiseur de fromages, et pourvoyeur de Bien. J’avais un frère qui aujourd’hui est mort — il avait pris en lui notre schizophrénie.

8.

C’est à lui que je dois qui je suis.

9.

En 2016, je parle aux nouveaux diplômés d’HEC. Je leur parle comme à ceux qui auront tout pouvoir dans le capitalisme.

Vous aurez des leviers, mais qu’allez-vous en faire ? Je suis venu ici pour témoigner — vous raconter mon histoire : celle d’un autre.

10.

Qu’est-ce qui m’a le plus marqué de mes trois ans à HEC ?

Vingt et une heure, bâtiment C, « Faber, c’est pour toi » — au téléphone, on m’annonce que mon frère vient d’être interné pour la première fois.

11.

Mon plus jeune frère, le renonçant. Résidant à l’adret du monde, touché par l’absolu ; visage du complet dénuement.

Saint en prière sur les rochers, apportant des cafés aux éboueurs et portant les cabas des infirmes. Surnaturellement épuisé, écrasé par l’invisible duquel il nous a délivrés.

Il avait appris l’agriculture mais, du jour de cette schizophrénie faite sienne, il n’a plus jamais travaillé.

Faber c’est pour toi ; il est sorti de l’économie.

12.

Me laisse Faber — c’est pour moi : je monte des OPA, prends des jets privés, amasse des sommes de légende. C’est moi Faber qui outille les puissants, fais aller l’argent à l’argent, et négocie la nuit les destins des humains.

On ne mesure jamais vraiment quelle part de soi l’ombre réclame.

Chaque jour, à Singapour ou à Sydney, je reçois son appel. Sur mon répondeur, pas un mot, mais le bruit d’une fontaine.

Peu à peu, il est complètement retourné au Vivant. Puis est entré dans la vie éternelle.

Lui parti, je me découvre seul dans l’économie, séparé. Et comme s’il avait migré en moi : il réveille Emmanuel — jusqu’à le révolter contre Faber.

13.

Le plus difficile d’une mission, c’est de la reconnaître.

14.

J’ai montré le poing à Friedman. J’ai renié l’économie schizophrène.

Je fais retraite dans un foyer de charité. Comme une préparation pour en sortir — et rejoindre Emmanuel.

Au père Mathieu, j’expose mon intention. Sa main sur mon épaule.

Interroge-toi seulement, si tu abandonnes le capitalisme : qu’auras-tu fait de tes talents ?

15.

Il est écrit dans Luc que l’Autre a passé quarante jours au désert. Et trois fois repoussé la tentation. Moi je suis allé m’éprouver au CAC 40.

Pour en sortir sans sortir, je n’ai pas attendu les prodiges.

16.

Pourtant, sans cesse ils me l’ont demandé, mes questionneurs incrédules.

Prêchez-vous dans le désert, Emmanuel Faber ?

Un patron seul peut-il transformer le monde ?

17.

Je ne suis pas seul ; avec d’autres dirigeants de grandes entreprises, nous demandons à modifier le code civil.

Qu’il soit écrit que l’entreprise a pour but d’apporter une satisfaction durable à tous.

Et non qu’elle a pour seule fin de rétribuer ses propriétaires.

18.

Il faut sortir ces mots de nous. La maximisation de la valeur produite pour l’actionnaire : cet énoncé, combien de fois — je l’ai dit, dit et répété. Je l’ai ordonné.

Il m’avait scindé.

À présent j’en suis libéré.

À moi de réparer les récits communs.

19.

Vous renoncez à votre retraite chapeau : qu’espérez-vous provoquer ? Quel autre effet que symbolique ? À la première fluctuation, vous sauterez donc d’ici en bas. Sans parachute doré. Et avec vous, vos salariés ?

20.

À votre demande, j’ai apporté un objet : un mousqueton. Les grimpeurs disent parfois qu’il est le point depuis lequel on mesure la hauteur de la chute possible.

Je dis qu’il est le point après lequel on peut seulement monter.

La sortie, c’est en haut.

21.

Croyez-vous sincèrement qu’on puisse changer la pierre en pain ; les actionnaires en bons samaritains ?

Avez-vous les moyens de vos promesses ?

22.

Je vous ai aussi apporté un livre qui parle de moi. Un livre intitulé N’oublie pas les chevaux écumants du passé.

Je voulais vous lire ce passage :

« Marcher de nuit dans New York, et y entendre bruire la forêt sacrée des iroquois. »

Voilà en quoi je crois : les buildings écrasants dissipés par un nom algonqin et la présence réelle qu’il atteste : l’île aux mille collines.

Le NYSE n’est qu’un semblant comme les autres. J’ai choisi de ne pas rester prisonnier du visible : c’est en passant derrière qu’on voit à nouveau les possibles.

23.

Qu’il soit écrit que l’entreprise ne vivra pas seulement de dividendes.

24.

Mais maintenant, sur France Inter, Salamé me demande : Emmanuel Faber, au début de la crise sanitaire du Covid, vous nous aviez assuré que vous garantissiez les emplois chez Danone : et voilà que vous annoncez une vague de licenciements.

Que faut-il comprendre ? Seriez-vous comme les autres ? Vous, le patron social, êtes-vous comme un autre tenu d’obéir à vos actionnaires ?

25.

J’ai dit qu’on avait un devoir d’utopie, mais on a un droit absolu au pragmatisme. Les actionnaires de Danone sont importants. Mathieu était publicain et Jésus l’a appelé. Les actionnaires souffrent : mon rôle de PDG c’est de rétablir les équilibres.

26.

Emmanuel Faber, de nombreux groupes ont suspendu le versement des dividendes pour absorber le choc de la pandémie. Pas Danone. Pourquoi ? Vous n’avez pourtant accusé aucune perte ; vous faites pour ainsi dire partie des gagnants de l’épidémie.

27.

Je ne dirais pas cela. Il faut en même temps protéger nos actionnaires et répondre à la demande. C’est une promesse qui nous lie : que viennent à nous ceux qui ont faim, que viennent à nous ceux qui ont soif.

28.

Une promesse qui sacrifie les salariés, Emmanuel Faber : n’est-ce pas tout simplement ce qu’on appelle les dividendes ?

29.

J’ai perdu pied dans mon corpus.

30.

Vous avez peur pour votre place ?

31.

Qui dites-vous que je suis ?

Sandra Lucbert

Auteure de littérature, actuellement en résidence au Cneai avec le soutien de la résidence Ile de France (voir ici).

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