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Brèves Hebdo (15)

Sanglots longs et carottes cuites

par Evelyne Pieiller, 22 septembre 2020
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Contrairement à ce qu’on pourrait frivolement penser, on a de la chance. Parce qu’en plus du reste, on pourrait avoir une ministre de la culture retorsement réservée, voire agile à botter en touche devant un choix à répercussion médiatique, ce ne serait pas une première. Or, merveille, Madame Bachelot est d’une franchise, d’une spontanéité rafraîchissante. À propos de la querelle qui divise ceux que le sujet intéresse, la demande de panthéonisation de « VerlaineetRimbaud », elle a un point de vue simple, direct, intrépide : « le fait de faire entrer ces deux poètes qui étaient amants, ensemble, au Panthéon, aurait une portée qui n’est pas seulement historique ou littéraire, mais profondément actuelle ! » (Le Point, 9 septembre). Allez, restons simple, ce qui importe, ce qui rend l’affaire aussi « actuelle », c’est qu’ils étaient « amants ». C’est trop touchant.

Lire aussi Jacques Roubaud, « Obstination de la poésie », Le Monde diplomatique, janvier 2010.

C’est bien ce que confirme la demande de panthéonisation couplée, signée par tous les ex-ministres de la culture disponibles, et des politiques, et des écrivains, et Michel Onfray, et Line Renaud, qui avance des arguments que tous ces amoureux de la poésie semblent avoir trouvés frappants : ces « deux poètes majeurs » sont « deux symboles de la diversité », qui ont dû « endurer l’homophobie implacable de leur époque. Ils sont les Oscar Wilde français ». Allons bon… (1) Passons passons, il semble inutile de s’attarder sur les différents points de la demande, sinon pour le plaisir de s’ébaudir. L’argument dit « politique » en particulier est un bonheur : « C’est dans l’œuvre de Verlaine que l’on a puisé en 1944 le message annonçant le débarquement en Normandie à l’intention de la résistance intérieure — le vers célèbre « Les sanglots longs des violons de l’automne/ Bercent mon cœur d’une langueur monotone ». C’est vers la figure emblématique de Rimbaud que l’on se tourne dès qu’une révolte éclate, surréaliste ou étudiante, comme en mai 68, ou lorsqu’il est question de “Changer la vie”, le slogan de la gauche des années 1970 ». Bref, comme le résume Frédéric Martel, l’un des trois initiateurs de cette pétition, « Rimbaud et Verlaine sont des poètes qui ont servi la France » (France Culture, « Affaires en cours », 9 septembre). On n’ose rappeler qu’en 44, le même jour que Les sanglots longs, il y eut un autre message codé, moins immédiatement poétique mais qui servit également la France, « les carottes sont cuites ».

Les oppositions à cette proposition (contre-pétition, etc.) semblent renvoyées illico à la case « homophobie ». Il est vrai que parfois, elles s’égarent dans un débat dénué d’intérêt, du genre « Verlaine était marié et a eu des liaisons féminines », « Rimbaud évoque différentes petites amoureuses notamment en Abyssinie ». Franchement, de quoi on parle… Pourquoi discuter les termes de la proposition, quand c’est l’ensemble de la proposition qui est à blaguer ? Parce que, ce qui est quand même saisissant dans cette histoire, c’est qu’on fusionne deux poètes. On fait un lot. Et ça, c’est exactement inacceptable. Retournant, même. Chacun a, et radicalement, et singulièrement, et incomparablement, son esthétique, son rapport aux codes, c’est à dire sa morale, son point de vue sur ce qu’on peut vouloir de l’humain, donc ses refus, ses propres usages et quêtes des puissances de désordre, de dépossession des routines mortes, etc. Les solder à deux pour un, c’est plus qu’ignorer ce qu’est la littérature, c’est faire du travail poétique un hobby commun, comme le serait un goût partagé pour la belote. Il n’y a que ça qui compte, dans cette entreprise : l’annulation des œuvres (2).

Et un petit quelque chose d’autre aussi quand même : il n’est pas vraiment certain que se laisser abolir dans un cliché aussi petit-bourgeois de petit couple énervé sous couvert de moderniser le Panthéon aurait enthousiasmé ces soutiens de la Commune.

Il y a des moments où, je ne sais pas pourquoi, on se sent de travers.

Ça doit être le virus.

Evelyne Pieiller

(1Passons, oui, mais quand même… L’histoire de Wilde (qui a le premier attaqué en justice celui qui sera ensuite son accusateur) est autrement plus lourde que celle de Rimbaud qui ne connut pas la prison, ou même celle de Verlaine, qui la connut, mais ne perdit pas tout dans l’affaire. Wilde perdit, lui, statut social, foyer, amis etc.

(2Précisons néanmoins que l’un des trois initiateurs de la pétition, l’éditeur Jean-Luc Barré, plume de Jacques Chirac pour ses Mémoires, prépare la réédition de la biographie de Rimbaud par Jean-Jacques Lefrère, dont Frédéric Martel signe la préface. Le dernier du trio, l’écrivain Nicolas Idier, la plume de Jean Castex, ne semble pas préparer la sortie d’un quelconque ouvrage.

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