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Siffler la Marseillaise

par Philippe Person, 21 juin 2021
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Olivier Boudrand dans « Rappel à l’ordre » de Jeremy Beschon.

«Au fond, c’est qu’une chanson française » disait Léo Ferré de la Marseillaise dans un pamphlet chanté qu’il avait osé appeler lui aussi « La Marseillaise », où il engueulait copieusement, cette « grue sur le vieux-Port avec des dents longues comme la faim », cette « putain qu’aime que la braise ».

On ne l’a guère entendue sur les ondes, ce contre hymne soixante-huitard depuis qu’il est permis d’interdire ceux qui « outragent » le dit « hymne national ». 7 500 euros d’amende et six mois d’emprisonnement pour des « houhous » et des sifflets. Et cela même quand on s’en prend au chœur aléatoire des guerriers en baskets entonnant la Marseillaise avant une compétition sportive internationale.

C’est ce qu’explique Jeremy Beschon dans son « Rappel à l’ordre », co-écrit et joué par Olivier Boudrand et inspiré des œuvres de Gérard Noiriel (Le Massacre des Italiens, Aigues-Mortes, 17 août 1893, Fayard ; Une histoire populaire de la France, Agone). Il y fait un parallèle audacieux et nécessaire entre les supporters d’origine algérienne fustigés et punis pour avoir sifflé la Marseillaise un soir de match, détruisant la fiction journalistique du « black blanc beur » et les ouvriers italiens qui firent de même 120 ans plus tôt, à Marseille, en 1881, sur fond de crise coloniale tunisienne où intérêts français et italiens s’opposaient. Dès lors, eut lieu, avant les massacres de 1893 à Aigues-Mortes, une chasse à l’Italien dans les rues phocéennes. Et bien entendu, le glaive de la justice frappa très fort les uns et très peu les autres, condamnant au bagne une majorité de transalpins.

Autodidacte, mais lecteur averti et scrupuleux des grands textes de sciences sociales contemporains, comme ceux de Pierre Bourdieu, dont il a adapté aussi pour la scène « La Domination masculine », Jeremy Beschon croit à la forme théâtrale pour les faire connaître et partager. Et, ambition suprême, il veut les faire connaître et partager à ceux qui sont concernés au premier chef : ceux qu’on va, par exemple, montrer du doigt parce qu’ils sont les siffleurs ou les contestataires.

Cela implique que le théâtre ne doit pas simplement être dans des théâtres proprement dits, mais s’approprier tous les lieux, légitimes ou non, où l’on peut dire ces vérités travesties dans les rhétoriques des éditorialistes dominants.

Tout proche de son public qu’il interpelle parfois, Olivier Boudrand ne ménage pas ses efforts pour expliquer avec clarté tous les tenants et les aboutissants de son sujet. Entre comedia dell’arte et tract théâtral, il réussit brillamment l’exploit de condenser en trente minutes le bruit et la fureur d’une histoire populaire qu’il ranime avec conviction, justesse et sincérité.

On suivra désormais avec intérêt le travail de la Compagnie « Manifeste Rien », établi à Marseille, dont Jeremy et Olivier constituent la cheville ouvrière. Ils reprendront Rappel à l’ordre le 9 juin à Marseille et le 12 à Gap et joueront le 26 juin au Théâtre de l’Oeuvre à Marseille, « Chacal, la fable de l’exil » d’après Tassadit Yacine.

Philippe Person

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