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Brèves Hebdo (8)

Sortir du confinement cérébral

par Evelyne Pieiller, 30 avril 2020
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Image du « concert » de Lady Gaga dans le cadre du « Global Citizen - One World, Together At Home ».
Lire aussi Pierre Rimbert, « Le calendrier des illusions », Le Monde diplomatique, mai 2020.

Pour des raisons futiles voire des préjugés discutables (oui, il est à la tête de plusieurs concessions automobiles Peugeot, et alors ?), notre actuel ministre de la culture n’est pas follement aimé du « milieu ». Il est vrai qu’il manie la langue de bois sans faiblir, et que ses propositions « coronavirus », work toujours in progress, restent souvent difficiles à mettre en œuvre. Pourtant, ce ministre qu’on dit transparent, dont on a même tendance à carrément oublier l’existence, a une qualité remarquable : il est franc. D’accord, on ne dira pas qu’il brille par le lyrisme, mais il ne trompe personne sur l’avenir. Ce n’est pas rien. Lors de la réunion XXL mais virtuelle des ministres de la culture des États membres de l’Unesco (l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), réunis le 22 avril pour penser le post-virus, il l’a affirmé haut et clair, avec majuscule : « Ce monde aura, plus que jamais, besoin de Culture ». Il est vrai que le contraire nous aurait étonnés. Imaginons, juste pour rire « Ce monde aura, moins que jamais, besoin de… ». Or, et c’est la beauté ministérielle, cette phrase n’aurait évidemment en elle-même aucune importance, si deux idées, oui, deux, ne venaient lui donner son sens. M. Riester salue la place du numérique, « effervescente », à laquelle contribue, en ces temps de fermeture de tout lieu physique d’art, le site du ministère « culturechezvous », et précise qu’« il faudra continuer à l’encourager ». Pourquoi il faudra, ça, on ne le saura pas, et pas davantage comment. Mais en revanche, on ne peut pas lui reprocher d’être sournois. Le monde d’après (ah, ah), pour la Culture comme il aime l’écrire, ce sera d’abord le numérique. Il est vrai que c’est plus hygiénique, et qu’au moins, on a la « diversité culturelle ». Et puis, quand même, ça rapporte. Pas aux artistes, non… Mais ça fait des économies à l’État, en monnaie et en idée politique, c’est de la « démocratisation » easy, et les maîtres des télécoms et plates-formes et tuyaux seront contents. On ne peut pas indéfiniment s’accrocher à l’art à l’ancienne, sous prétexte que par exemple que voir un tableau en vrai, un spectacle en vrai, ou jouer devant un public en vrai, c’est un engagement, un déchiffrement, qui n’ont rien de commun avec l’ingestion solitaire d’images sur petit écran. Qu’on en finisse avec le vieux monde, élitaire, non rentable, qui de surcroît se lie souvent sournoisement à l’obsolète idée de nation, plus que de communauté…

Mais M. Riester, en grande forme, ne s’en tient pas à cet affectueux soutien à l’industrie numérique. Il profite de l’occasion pour souligner qu’« il nous faut assurément bousculer nos habitudes, nos cadres nationaux, unir nos forces, (…), et faire preuve de solidarité ». Le mot important, ici, n’est évidemment pas « solidarité », qui, à force de servir à tout, à rien, et son contraire, n’est plus qu’un bruitage pavlovien. Non, l’important, c’est « bousculer nos cadres nationaux ». C’est à dire ? Bouger nos principes nationaux sur les subventions, l’intermittence, les droits d’auteur, ou bien ?…

Lire aussi Jean-Baptiste Malet, « Derrière les murs d’Amazon », Le Monde diplomatique, avril 2020.

Suspense infernal.

Mais hop là, soyons donc pimpants, enjoués et reconnaissants. Tout cela, c’est pour nous protéger, foufous que nous sommes. Plus de théâtre, plus de concerts, plus de cinéma. Jusqu’à quand ? Ah, on ne sait pas. On attend les experts. Plus de manifestations non plus. Et alors, qu’est- ce qu’on dit ? On dit merci. C’est émerveillant. Ils en rêvaient, le virus l’a fait.

Évidemment, on peut toujours appeler concert le « Global Citizen - One World, Together At Home » lancé par Lady Gaga. Il est sûr qu’on est dans une période où bien des mots sont utilisés de façon étrange. La « guerre », la « deuxième vague »… par exemple. On préfère ici l’appeler « grosse opération de promo compassionnelle », dûment soutenue par des « partenaires » comme Coca-Cola Africa, Energize Africa, Forbes, Havas, etc. Autant de philanthropes connus. Quant aux « partenaires médias », on trouve Live Nation Entertainment, et Comcast NBC Universal, géant américain des médias, champion du câble et des télécoms, dont l’objectif à court terme est de produire et vendre des « contenus » originaux pour concurrencer Netflix et Amazon. Bienvenue dans le monde d’après ?

Evelyne Pieiller

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