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Construction pour la démocratie sud-coréenne

Turpitude et architecture

L’un des écrivains sud-coréens les plus célèbres, Hwang Sok-yong, est un homme heureux. Inscrit, avec beaucoup d’autres intellectuels, sur une liste noire par la présidente Park Geun-Hye, il a vu cette dernière tomber pour corruption. Condamné à sept ans de geôle pour s’être rendu en Corée du Nord et fervent partisan d’une normalisation des rapports intercoréens, il voit à 75 ans le rapprochement se réaliser. Il prépare pour l’an prochain un « train de la paix » qui réunira des écrivains de chaque pays, de Paris à Pyongyang en traversant le continent euro-asiatique. Son dernier roman traduit en français, « Au soleil couchant », entrecroise avec bonheur les histoires divergentes de deux personnages nés dans les bas quartiers de Séoul et la grande histoire de l’urbanisation de la capitale. En France, il vient de recevoir le prix Émile Guimet de la littérature asiatique.

par Didier Roy, 21 juin 2018
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Lire aussi Martine Bulard & Sung Il-kwon, « En Corée, la politique du rayon de soleil », Le Monde diplomatique, juin 2018. Deux vies évoluant dans deux mondes bien distincts vont pourtant se rapprocher... par la magie de la plume de Hwank Sok-yong dans son dernier roman traduit en français, Au soleil couchant (1). Park Minwoo est un architecte aisé. Durant plusieurs décennies, il participe au réaménagement urbain de Séoul. Pour réussir, il acceptera de participer à des opérations souvent illicites grâce à de solides assistances. Pleinement conscient de sa responsabilité, il sait que 80 % des constructions des années 1880-1990 ne respectent pas les normes de sécurité. Lorsqu’il apprend l’arrestation de certains de ses contacts et amis, il commence à s’interroger sur le sens de sa vie et le fossé entre ses idéaux d’origine et ce qu’il a réalisé.

C’est le moment où il reçoit le mot d’une femme, Cha Soona, qui, enfant, vivait dans le même quartier miséreux que lui, « un village de la lune ». Très amoureux de cette jeune fille, il s’en était éloigné pour faire son service militaire et poursuivre ses études. Finalement, il se mariera avec une autre femme correspondant mieux à la position sociale à laquelle il aspire.

Soona, elle, n’a pas changé. Arrivée au crépuscule de sa vie, elle écrit ses Mémoires, qu’elle destine à son ancien amoureux. « Depuis je ne sais quand, chaque fois que je repense à ce quartier, je me sens gagnée par une sensation de douceur et de paix, écrit-elle. Ces scènes de la vie ordinaire, ce tableau des femmes des environs faisant ensemble la lessive devant le robinet ou venant simplement chercher de l’eau, me manquent parfois cruellement. » S’il arrive à l’architecte de ressentir des moments de nostalgie en repensant à son quartier défavorisé, il jette — avec une certaine lucidité — un œil critique sur son travail et sur ses méthodes : « Les miens [ses souvenirs], ce sont surtout des souvenirs des interventions qui ont rayé d’un trait leurs propres souvenirs ». Il ajoute, « en font partie le syndic associatif mis en place par notre équipe de consulting, l’agence de conception, l’entreprise de démolition, la société de construction maîtresse d’ouvrage, le conseil municipal, le régime politique lui-même, tous ces rouages interdépendants fonctionnant comme une chaîne alimentaire. »

C’est Jeong Uhee, une jeune fille pauvre des années 2000, qui va renouer le lien entre l’architecte et son ancienne amoureuse. Représentante d’une frange de la population laissée pour compte, elle enchaîne les petits boulots, subit toutes les injustices. Mal payée, mal considérée, elle vit dans des habitations insalubres. Après des études dans une université d’art, elle tente de devenir comédienne puis metteuse en scène, mais elle ne survit que grâce aux heures de nuit passées à attendre les clients dans une supérette ouverte 24 heures sur 24. Son ami, Kim Minwoo, fils de Cha Soona, la soutiendra à chaque moment difficile. Lors d’une inondation de sa chambre, il demandera à sa mère d’offrir l’hospitalité à son amie. Uhee deviendra proche de cette femme, au point de prendre connaissance de ses écrits.

À travers ces vies, l’auteur nous emmène dans les quartiers les plus pauvres de Séoul, où sous couvert de réaménagement urbain, parfois indispensable, architectes, entrepreneurs et dirigeants politiques ont méprisé les besoins des populations qui y vivaient. Leur seul objectif : gagner plus d’argent tout en envoyant la plupart de ses habitants en périphérie de la ville, assurant un embourgeoisement urbain. D’une plume alerte, Hwang sok-yong mêle ainsi les trajectoires personnelles et l’évolution d’un pays (lire « Hwang Sok-yong, un romancier hors norme »). Il met en lumière les collusions entre les chaebols (conglomérats hyperpuissants), l’État, les collectivités locales et la mafia, nous brossant ainsi un tableau de la corruption généralisée au plus haut de la société. Il évoque aussi d’une manière étonnante un autre sujet qui place le pays en tête des pays de l’Organisation de coopération économique (OCDE) et qu’il n’arrive pas à juguler, le suicide.

Un roman, noir de pessimisme, où malgré tout l’amitié et l’entraide occupent une grande place.

Didier Roy

(1Hwank Sok-yong, Au soleil couchant, traduit du coréen par Jean-Noël Juttet, éditions Philippe Picquier, Paris, 2017, 176 pages, 17,50 euros.

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