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France-Afrique

Un an après les émeutes de Dakar, radioscopie du sentiment antifrançais

par Sabine Cessou, 8 mars 2022
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MM. Emmanuel Macron et Macky Sall à la conférence de reconstitution des ressources du Partenariat mondial pour l’éducation, en février 2018
cc GPE/Heather Shuker

La décision prise par M. Emmanuel Macron de mettre fin à l’opération Barkhane est à lire, clairement, comme une réponse au ressentiment antifrançais qui ne cesse de monter en Afrique francophone — un « pré-carré » aux relents coloniaux tels que les Sud-Africains l’appellent depuis des décennies, et sans nuances, la « French Africa ». M. Thabo Mbeki, ancien président de l’Afrique du Sud dépêché en 2004 en Côte d’Ivoire par l’Union africaine (UA), n’avait pas été le seul en son temps à s’étonner de voir des militaires français dans les rues d’Abidjan, avant d’apprendre qu’ils avaient tiré sur une foule en colère aux portes de l’hôtel Ivoire. Cette présence militaire française, repliée au Niger aujourd’hui — où elle n’est toujours pas à l’abri d’une fronde —, reste une anomalie à l’échelle de l’Afrique, où les ex-puissances coloniales ne sont jamais intervenues depuis les indépendances qu’à titre exceptionnel — une seule fois pour la Grande-Bretagne en Sierra Leone, en 2000.

Il y a un an, de violentes émeutes à Dakar avaient lancé un signal clair : les supermarchés Auchan, les stations-service Total, Eiffage et son autoroute à péage, le groupe Orange (dont les cartes de recharge téléphonique sont plus chères que le forfait mensuel de base en France), ont été la cible de pillages, de même que l’enseigne Hyper Exclusif, détenue par des intérêts indiens.

Lire aussi Alain Deneault, « TotalEnergies, un gouvernement bis », Le Monde diplomatique, août 2018.

« Beaucoup de travaux ont montré la position dominante de Total, septième par son offre, mais qui s’est vu attribuer le gros lot pour l’exploitation du pétrole au Sénégal, en échange de 125 milliards de francs CFA pour éponger une dette lorsque Macky Sall est arrivé au pouvoir, analyse le sociologue sénégalais Alioune Sall, directeur de l’Institut des futurs africains (AFI) à Pretoria. Auchan est la cible du groupe “Frapp-France dégage” de Guy-Marius Sagna, qui l’accuse de tuer les petits marchés et marchands ».

Le message des pillards a d’abord et avant tout été adressé à l’exécutif sénégalais, « remis en cause dans sa relation à la France », estime Alioune Sall. « En substance, ils ont dit : “Vous n’êtes pas à l’abri, nous pouvons attaquer quand nous voulons. On ne peut pas accepter les conditions de vie qui nous sont faites, soit vous les améliorez, soit nous reviendrons”. Je me demandais déjà l’an dernier si ce sentiment antifrançais n’allait pas muer en xénophobie anti-occidentale — ce qui est dans l’air du temps avec l’essor du populisme partout ».

Moussa Demba Dembélé, économiste sénégalais, directeur du Forum africain des alternatives, estime pour sa part que le « sentiment antifrançais ne relève pas du populisme, mais d’un problème de souveraineté et de relations déséquilibrées. La jeunesse revendique une seconde indépendance de l’Afrique, économique. L’indépendance politique paraît factice, car les leviers économiques se trouvent toujours entre les mains de l’ancienne puissance coloniale. Les jeunes, dont une partie meurt en mer face à Frontex qui essaie de les freiner, ont la conscience de ce déséquilibre, qui provoque leur colère ».

La dimension politique de la relation

Le président du Sénégal Macky Sall est perçu comme l’homme de la France depuis son élection en 2012, au point que certains l’appellent le « sous-préfet ». La raison ? Il s’est rendu deux fois à Paris dans les semaines qui ont suivi son arrivée au pouvoir. « Plus Macky Sall affiche une proximité avec la France et son président, qu’il appelle “Emmanuel”, plus le sentiment antifrançais se développe », selon Alioune Sall.

L’économiste Moussa Dembélé va plus loin : « Le fait que Total ait raflé la mise pour l’exploration du pétrole et du gaz au Sénégal a provoqué une gigantesque polémique. Un ministre de l’énergie, M. Thierno Alassane Sall, a refusé de signer le protocole avec Total, et a démissionné en 2017. Depuis, l’affaire Total est devenue un pôle de fixation, emblématique de la manière dont la France essaie de contrôler l’économie du pays. Total symbolise le néocolonialisme français ».

Quant à Eiffage, qui ne fait curieusement, pas plus que Total, l’objet d’enquêtes détaillées dans les médias de l’Hexagone, elle est critiquée pour fixer ses prix comme elle l’entend sur l’autoroute à péage inaugurée en 2013 entre Dakar et la ville nouvelle de Diamniadio, où se trouve le nouvel aéroport international. « Eiffage a vu son bail pour cinq ans renouvelé en 2021, explique Moussa Dembélé, et il est apparu qu’elle payait une somme dérisoire au gouvernement (1 000 francs CFA par an, soit 1,50 euro), contre 800 millions annuels (1,22 million d’euros) dans le nouvel accord. Un chiffre à rapporter au chiffre d’affaires du péage, 46 millions d’euros en 2019 selon Eiffage. Comment se fait-il que l’État ait accepté une somme aussi symbolique jusqu’à présent ? Eiffage a-t-elle engrangé des milliards sur le dos des contribuables sénégalais ? Il n’y a pas eu de démenti, ce qui a augmenté la rancœur ».

Le légendaire sentiment de supériorité de la France, documenté par le journaliste Antoine Glaser dans son livre Arrogant comme un Français en Afrique (Fayard, 2016), irrite aussi. « On parle beaucoup de l’aide publique au développement, poursuit Alioune Sall, alors que les flux d’aide sont inférieurs aux transferts des migrants, mais aussi aux transferts illégaux qui vont de l’Afrique vers l’Europe. Il ne s’agit pas seulement de Sarkozy qui vient dire à Dakar que l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire, ou de Macron qui convoque ses pairs à Pau. Voir ce dernier décomplexé au point de parler aux gens comme s’ils étaient ses obligés a un côté humiliant, d’autant plus que la France n’est plus une grande puissance ».

De la gauche à la droite, un certain mépris français dérange en Afrique depuis longtemps, chaque pays ayant par ailleurs ses propres motifs de grief, ancrés dans l’histoire.

« Michel Rocard avait eu cette formule en 1989, rappelle Alioune Sall : "La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde". On peut aussi concevoir l’hospitalité et la libre-circulation comme un droit. On parle de “l’accueil” des migrants comme si la France faisait des faveurs à l’Afrique, alors que le cadre pourrait être plus humain et correspondre à la philosophie occidentale. Des Sénégalais ont ri sous cape de voir les Français interdits d’entrée aux États-Unis au début de la pandémie de Covid-19, parce qu’ils allaient faire eux-mêmes l’expérience de l’ostracisme ».

Le cas de la Côte d’Ivoire

Alors que la montée du sentiment antifrançais au Mali relève d’un sujet à part — qui sera traité dans ce blog plus tard —, Francis Akindes, professeur de sociologie à l’Université de Bouaké, décrypte la relation spéciale qu’entretient la France avec la Côte d’Ivoire.

« La Côte d’Ivoire s’est voulue un modèle de décolonisation réussie, en se dotant vite d’infrastructures et en offrant une qualité de vie meilleure, avec peu de frictions politiques jusqu’au décès de Félix Houphouet Boigny. Ce modèle a créé avec la France un lien que certains estiment incestueux, mais qui a quand même fait de la Côte d’Ivoire un pays leader envié dans la sous-région. L’opposition ivoirienne, dont Laurent Gbagbo était une figure, estime que ne pas avoir rompu avec l’ancienne puissance coloniale maintient le pays dans son giron, comme une préfecture. Son parti s’est apparenté aux socialistes belges, mais pas français, car ces derniers étaient hésitants à cause de la critique de la France. Même à gauche prévaut l’idée que les anciens pays colonisés doivent rester sous dépendance et maintenir les intérêts de la France. Tout un vocabulaire masque ces considérations, avec des expressions telles que : "Nous sommes les amis de la Côte d’Ivoire".

« Deux ruptures majeures se sont produites en 2002, lorsque le gouvernement de Laurent Gbagbo soupçonne la France d’avoir aidé la rébellion, et en 2004 avec le bombardement des forces aériennes ivoiriennes par la France (en riposte après le bombardement d’une base militaire française, NDLR), pour les empêcher de reprendre les villes du Nord contrôlées par la rébellion. Cet événement a été très mal vécu, notamment par les jeunes. Les lectures restent variées, avec deux catégories d’Ivoiriens. Les uns voient dans l’ordre de Sarkozy d’intervenir en 2010 dans la crise post-électorale une action légitime pour libérer la Côte d’Ivoire de « l’ivoirité », perçue comme le cancer qui rongeait le pays. Les autres estiment que l’intervention de l’armée française, sous couvert des Nations unies, pour permettre à la rébellion de capturer Laurent Gbagbo le 11 avril 2011, représente un point d’orgue dans la critique de la politique africaine de la France. Ce camp ne supporte pas la France, perçue comme un problème pour la Côte d’Ivoire. »

Lire aussi Fanny Pigeaud, « Présence française en Afrique, le ras-le-bol », Le Monde diplomatique, mars 2020.

Francis Akindes introduit des nuances qui rappellent à quel point tous les pays, même en Afrique de l’Ouest, ne peuvent être jetés dans le même sac lorsqu’on se penche de plus près sur leur relation avec la France.

« Le ressentiment, poursuit-il, n’a jamais réussi à faire disparaître le lien affectif entre les deux peuples. Ce lien se retrouve plus en Côte d’Ivoire qu’ailleurs, avec la présence française dans le secteur privé, la vie sociale, et une communauté de Français importante, présente depuis parfois trois générations. Les métis franco-ivoiriens traduisent une proximité culturelle et religieuse plus forte qu’au Sénégal par exemple, avec des administrateurs et des entrepreneurs qui portent des noms français, et sont de souche ivoirienne à travers leur mère. La Côte d’Ivoire sous Houphouet-Boigny a fait de la place à ces enfants, considérés comme ceux de la nouvelle patrie ivoirienne ».

La colère contre la France, une lame de fond que Montpellier n’a pas brisée

La lame de fond que représente le ressentiment antifrançais n’a pas été brisée, comme l’aurait souhaité Paris, par le sommet Afrique-France d’octobre dernier à Montpellier. À cette occasion, le professeur Achille Mbembe a été à la manœuvre pour rendre un rapport qui n’a concrètement rien révolutionné — en dehors de la création d’un maigre fonds de 30 millions d’euros pour « soutenir la démocratie », dont on peut se demander quels « amis » de la France pourront bien se partager les fruits entre eux.

Quelques jeunes triés sur le volet ont certes harangué le président Macron dans un exercice cathartique de libération de la parole accepté par l’Élysée. Mais comme le souligne un intellectuel d’Afrique centrale qui préfère rester anonyme : « La même libération de la parole a prévalu lors de la Conférence nationale au Congo-Brazzaville en 1991. Les jeunes ne se sont pas gênés pour cracher sur Denis Sassou-Nguesso. Trente ans plus tard, qui est au pouvoir ? »

Aujourd’hui, un comité restreint de quatre personnes, dont il n’est surtout pas question de dévoiler les noms ni de dire comment elles ont été nommées, s’attelle à la conception d’une Maison de l’Afrique à Paris, dont la direction a été confiée à Achille Mbembe à l’issue du sommet. Alors que l’Afrique de l’Ouest menace de prendre feu, ces « réalisations » posent surtout la question de l’attitude de l’Afrique elle-même à l’égard de la France, certains des responsables de la première étant toujours prêts à venir « manger » dans le creux de la main de la seconde, quitte à alimenter encore le ressentiment.

Sabine Cessou

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