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Un champ de ruines

par Alain Garrigou, 8 avril 2020
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© Paul Conte

Bien avant que Paul Valéry lance cette phrase si souvent citée — « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » — sous le coup de l’émoi suscité par la première guerre mondiale, la contemplation des ruines du Proche-Orient suscitait la méditation du philosophe Volney. Dans les dernières années de l’Ancien régime, il avait fait un voyage dans les anciennes Égypte et Syrie dans des conditions bien éloignées du confort des premiers touristes qui le suivirent au siècle suivant et des groupes de voyages organisés du siècle d’après. À pied ou à cheval pour l’essentiel, en trouvant le gîte chez les autochtones comme des chefs locaux, sous la menace des pillards et des dangers naturels des immensités désertiques. Le voyage ? Une aventure, même s’il y eut plus audacieux que lui.

Lire aussi Hubert Prolongeau, « Arpenteurs des ailleurs », Le Monde diplomatique, avril 2020.

Volney transporte la magie du voyage sans en subir les désagréments, aujourd’hui encore bien réels mais bien minimes au regard de ceux des commencements. Il fallait du courage pour se lancer dans ce genre d’expédition. Il fallait donc de puissantes raisons pour les entreprendre. Volney, représentant tardif de la philosophie des Lumières, d’inspiration préromantique, résument les personnes qui ne l’ont pas oublié, participait à ce mouvement d’ouverture sur le monde, sur les civilisations antiques et exotiques qui ont donné à ce siècle son goût pour les ruines. Il fallait aussi beaucoup d’argent. Volney était bien né et partait nanti d’un bel héritage. On a aussi soupçonné en lui un espion envoyé par le ministre des affaires étrangères de Louis XVI, le comte de Vergennes, pour explorer les terres d’une future expédition militaire française. Une décennie avant le général Napoléon Bonaparte. Comme d’autres voyageurs partis sur les routes de l’Orient au XVIIIe siècle, Volney a trouvé dans les ruines le motif d’une réflexion sur l’histoire.

« Les ruines, ou Méditation sur les révolutions des empires »

Après avoir publié son récit de voyage en 1785, Volney publia ses méditations avant d’être élu député aux États généraux. Sa réflexion philosophique relevait à la fois du genre classique de l’histoire nourrie de voyages dans le sillage d’Hérodote (qu’il avait lu attentivement), et de la réflexion morale sur la fin des civilisations dans le sillage de Montesquieu. Elle commence ici, sur la route de Damas à Alep, noms rendus encore plus célèbres par les tragédies d’aujourd’hui, quand le voyageur s’arrête dans la ville de Homs (Hems, dit-il, soit l’antique Émèse), sur le fleuve Oronte. Là, il oblique vers l’est en direction de Palmyre, sur l’ancienne route des caravanes qui avait fait la fortune de la cité. Endormie depuis des siècles au bord d’une palmeraie, à côté du petit village arabe de Tadmor. Là ne restait que les vestiges inertes de l’ancienne cité caravanière qui osa défier l’Empire romain au IIIe siècle. « Désolée Palmyre », écrivit Volney.

« Et là, me trouvant rapproché de celle de Palmyre, située dans le désert, je résolus de connaître par moi-même ses monuments si vantés ; et après trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant traversé une vallée remplie de grottes et de sépulcres, tout-à-coup, au sortir de cette vallée, j’aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante ; c’était une multitude innombrable de superbes colonnes de bout, qui telles que les avenues de nos parcs, s’étendaient à perte de vue, en fils symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands édifices, les uns entiers, les autres demi-écroués. De toutes parts, la terre était jonchée de semblables débris, de corniches, de chapiteaux, de fûts, d’entablements, de pilastres, tous de marbre blanc, d’un travail exquis ».

Volney passa plusieurs jours à visiter les ruines. En surface, le temple de Bêl, une construction massive aux gros blocs de calcaire que les soldats de Daech, plus de deux siècles plus tard, détruisirent plus radicalement que dix-huit siècles d’usure par le gel, la chaleur et les pillages. Un monument du paganisme au dieu suprême et dieu du soleil. Une insulte au seul vrai Dieu, croyaient les nouveaux iconoclastes. Par un discernement dont on ne discutera pas les raisons, ils ne détruisirent pas la grande colonnade sinon quelques ornements impies. Le théâtre et le cesarium, témoins de la vie civique, n’offrent plus leurs gradins de pierre aux visiteurs. Il n’y en a plus. Alignées dans les tours, les visages des stèles ne regardent plus les visiteurs. Il n’y en a plus. Et comme par précaution, elles ont été enlevées, sauvées aussi, depuis longtemps et se reposent dans les musées. Soigneusement cachés dans le sol, quelques hypogées (1) gardent peut-être encore des secrets. Un soir, sous le coup d’impressions mêlées de murs, de chapiteaux, de colonnes et de sculptures, sous la lumière rasante qui allonge démesurément les ombres sur un désert de pierres, Volney est emporté par la méditation :

« L’aspect d’une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l’état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m’assis sur le tronc d’une colonne ; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m’abandonnai à une rêverie profonde ».

Une question se posa alors avec évidence : si des cités aussi prospères ont succombé pour ne laisser que des ruines, comment n’imaginerait-on pas un destin funeste aux cités du présent si fières de leur grandeur ? À la fin du XVIIIe siècle, les capitales européennes Paris, Londres ou Amsterdam, leurs monuments, leurs avenues, leurs arcs animés par l’intense activité des grandes villes, leur agitation, leurs couleurs, leurs bruits, leurs odeurs ressemblent trop aux cités disparues pour ne pas partager leur destin.

« Réfléchissant que telle avait été jadis l’activité des lieux que je contemplais : qui sait me dis-je, si tel ne sera pas un jour l’abandon de nos propres contrées ? Qui sait si sur les rives de la Seine, de la Tamise ou du Sviderzée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le cœur et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des sensations ; qui sait si un voyageur comme moi ne s’assoira pas un jour sur de muettes ruines, et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur ? »

Esprit rationnel des Lumières, Volney n’attribue plus à la volonté divine la cause des malheurs des hommes. Longtemps, faute d’explication et dans le désarroi, il n’y avait eu d’autre solution que d’attribuer à une puissance surnaturelle les pires épreuves. La main des dieux avant la main d’un seul Dieu. Mais comment le Tout-Puissant qui voulait forcément le bien des hommes pouvait-il leur envoyer les malheurs ou en tout cas ne pas s’y opposer ? Les clercs accusaient souvent les hommes punis de leurs péchés. Question de croyance. Mais n’est-il pas pire ennemi que l’absence d’explication ? Les doutes naquirent.

La peste, la famine et la guerre

« Est-ce sa main qui a renversé ces murailles, sapé ces temples, mutilé ces colonnes ? Ou est-ce la main de l’homme ? le bras de Dieu qui a porté le fer dans la ville, et le feu dans la campagne, qui a tué le peuple, incendié les moissons, arraché les arbres et ravagé les cultures ? ou est-ce le bras de l’homme ? Et lorsqu’après la dévastation des récoltes, la famine est survenue, est-ce la vengeance de Dieu qui l’a produite, ou la fureur insensée de l’homme ? Lorsque dans la famine le peuple s’est repu d’aliments immondes, si la peste a suivi, est-ce la colère de Dieu qui l’a envoyée, ou l’imprudence de l’homme ? Lorsque la guerre, la famine et la peste ont moissonné les habitants, si la terre est restée déserte, est-ce Dieu qui l’a dépeuplée ? Est-ce son avidité qui pille les laboureurs, ravage les champs producteurs, et dévaste les campagnes, ou l’avidité de ceux qui gouvernent ? »
Lire aussi Alain Garrigou, « Quand le “doux commerce” propageait la peste à Marseille », Le Monde diplomatique, avril 2020.

La peste, la famine et la guerre, la diabolique trinité des fléaux de l’Ancien régime n’était pas oubliée sous l’Ancien régime finissant. Dans les prières de l’Europe chrétienne et ailleurs, on demandait à Dieu d’en libérer les hommes. La peste ? Les noms de toutes ces épidémies qui ravageaient les pays les plus éloignés donnaient déjà l’idée d’une interdépendance maléfique. L’idée de la contagion était déjà présente aux esprits de l’Antiquité qui désignaient les lointaines contrées. Si l’on savait plus ou moins d’où le mal venait en suivant les chemins des voyageurs, des marchandises et des paroles, l’expérience ne désignait pas la cause. Qui aurait alors imaginé des causes naturelles ? À ne pas incriminer la main divine, on ne pouvait que souligner le mystère.

Volney ne se contentait pas d’énumérer les fléaux comme une accumulation où l’énormité du fardeau mène au fatalisme. Il montrait leur enchaînement causal : les guerres dévastent les récoltes, les hommes meurent de faim et mangent les nourritures immondes qui provoquent les épidémies. Cette chaîne met en cause la responsabilité humaine. Au départ, la guerre est bien l’affaire des hommes et précisément des gouvernements. S’il est devenu banal aujourd’hui d’attribuer la famine à des mauvaises conditions climatiques ou bien la peste à d’autres facteurs que la nourriture, ces causes indirectes qui permettent de remonter à la question de la responsabilité humaine étaient inconnues du temps de Volney. Il était plus simple mais déjà audacieux de sa part de s’en tenir à la chaîne causale pour ce faire. Et au remède de l’époque : les législateurs, pour échapper au règne des despotes. Les Ruines sont publiées en 1789. Longtemps après, on sait qu’il subsiste des despotes et qu’il n’est pas si facile de se doter de bons gouvernements.

Lire aussi Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020.

Quel gouvernement, même le pire, accepterait la famine ? Aucun, préfère-t-on croire, faute d’en être certains. On se tourne donc vers les croyances heureuses : les grands fléaux auraient été éradiqués. Le vieux nom commun de « peste », qui désignait toutes les épidémies, a été abandonné. Choléra, diphtérie, grippes et autres épidémies ont pris le relais depuis que la peste, stricto sensu, a disparu. Manière de dire la capacité à reconnaître la maladie et à guérir en la désignant au pluriel et en oubliant les « exceptions », les contrées les plus pauvres et les plus éloignées. À moins qu’une pandémie surgisse comme un signe. Du coup nait la curieuse impression d’en être resté au même point comme si toutes les célébrations du progrès avaient créé autant d’illusions que de vrais bienfaits. On ne les reçoit plus comme un signe surnaturel mais l’impuissance ressuscite la sidération d’un passé oublié. Personne n’avait-il entrevu la chose ? Les esprits lucides et pessimistes n’avaient pourtant pas manqué. On ne les aura pas assez cru. À moins qu’on ne les ait même pas laissé parler.

Il n’est pas besoin de prendre une posture romantique — « le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main » — pour continuer la méditation sur l’avenir, sinon des civilisations, du moins de nous-mêmes. Ce ne serait pas plus ridicule que les rites grégaires des foules touristiques alignées et immobiles, le temps d’un selfie devant les mêmes icônes mille fois reproduites puis « partagées » (exhibées) comme des trophées sur les réseaux sociaux. Mêmes scènes d’entassements et d’embouteillages sur l’Acropole, à Pompéi, à Chichen Itza, à Angkor ou ailleurs. À Palmyre, c’est fini. Ici la fureur des hommes a réussi à ruiner les ruines.

Alain Garrigou

(1Contructions souterraines.

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