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« On a le temps pour nous », documentaire sur Smockey Bambara

Un héros grandeur nature

par Sabine Cessou, 4 février 2020
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Smockey Bambara
DR

Katy Léna Ndiaye, documentariste sénégalaise, vient de présenter au Festival international du film de Rotterdam On a le temps pour nous, son dernier documentaire sur Smockey Bambara, rappeur et cofondateur du mouvement Balai citoyen au Burkina Faso.

En 2014, lorsqu’un soulèvement populaire fait chuter Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 1987, Smockey se trouve en première ligne. Sa détermination renvoie à celle de toute une génération, à travers l’Afrique, décidée à en finir avec la « mal gouvernance ». En essor, ces mouvements citoyens se sont réunis à Dakar en juin 2018 dans une Université populaire de l’engagement citoyen (Upec), et prévoient une nouvelle réunion.

Ils font désormais trembler les présidents qui voudraient le rester à vie, et sont réprimés du Burundi au Tchad, avec les mouvements Sindumuja (« Je ne suis pas un esclave ») et Lyina (« Ça suffit »), en passant par la République démocratique du Congo (RDC), où les activistes de la Lucha et Filimbi (« sifflet ») étaient dans le collimateur de l’ancien président Joseph Kabila.

Héritiers de Thomas Sankara

Smockey, du charisme à revendre, grande gueule dotée du sens de la formule, représente une figure d’autant plus forte qu’il « incarne une génération portée par la pensée de Thomas Sankara », comme l’indique l’introduction au film. Héros du nationalisme africain, Sankara a donné son nom actuel au Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ». Il a mené une révolution des mentalités avant d’être assassiné en 1987, quatre ans après son putsch, par ses propres compagnons d’armes.

Tourné entre 2016 et 2018, le documentaire ne porte pas sur la chute de Blaise Compaoré, mais se concentre plutôt en plans serrés sur la personnalité et le visage de Smokey, filmé comme « un Atlas, un boxeur sur le ring », explique la réalisatrice. « Une figure un peu solitaire qui trace sa route, et qui n’est plus dans la pensée du changement, mais dans l’action ».

D’autres documentaires ont été faits sur les mouvements citoyens en Afrique. Marlène Rabaut, avec Congo Lucha, Prix Albert Londres 2019, donne à voir l’action concrète de la Lucha dans les rues de Goma, en RDC, et la répression féroce des autorités. Ce faisant, elle force le trait sur l’influence politique réelle du mouvement, qui ne représente non pas un élément déterminant, mais un maillon dans un vaste front. Rama Thiaw, avec The Revolution won’t be televised, sur les rappeurs de Y’en a marre au Sénégal, à l’avant-garde des émeutes de juin 2011 à Dakar contre un projet de modification de la Constitution, participe elle aussi, à sa manière, à l’écriture d’une légende en train se faire.

Toile de fond burkinabè

Lire aussi Rémi Carayol, « Au Burkina Faso, deux conceptions de la révolution », Le Monde diplomatique, janvier 2018.

On a le temps pour nous est centré sur Smockey, sans forcément tomber en adoration. Il se distingue par sa plongée dans le contexte burkinabè, que l’on découvre en situation, par la voix de Smockey Bambara. Si le personnage est central, il reste trop lui-même, naturel et parfois fatigué, pour participer à une lecture romantique de l’histoire ou à un quelconque culte de la personnalité. On voit comment l’artiste et activiste poursuit le combat après l’insurrection, comme il peut, en tant que contre-pouvoir résolument apolitique.

Sur la tombe de Sankara, Smockey Bambara revient sur les évènements de 2014 : « J’ai vu un élan populaire, un mouvement d’ensemble, un regain de dignité et une détermination tels qu’on n’en avait pas vus depuis longtemps, même pour combattre les putschistes qui ont voulu être les fossoyeurs de notre révolution. Pour moi, c’en est une. On peut dire ce qu’on veut : certains disent que la montagne a accouché d’une souris. (…) Je considère la phase actuelle comme une transition. Un pouvoir enfin civil est en place. On a la possibilité de terminer le processus y compris par les urnes en 2020. »

Prochain projet : le franc CFA

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Katy Léna Ndiaye
DR

Ancienne journaliste en Belgique, Katy Léna Ndiaye a orchestré pendant plusieurs années « Reflets Sud » et « Afrique plurielle », deux magazines coproduits par la Radio-télévision belge francophone (RTBF), TV5 et l’OIF. Elle s’est éloignée du métier en raison des formats trop courts, centrés sur les faits, qui ne lui permettaient pas de dire ce qu’elle voulait.

Son premier documentaire, Traces (2002), marque un pas vers un « dialogue ». Elle part à la rencontre de quatre femmes au Burkina Faso, dans un sujet sur les peintures murales qui traite de la transmission, de l’acculturation et de l’Afrique contemporaine. Tourné à Oualata, en Mauritanie, son second film En attendant les hommes (2007) livre des tranches de vie, avec des témoignages forts, à la fois pudiques et intimes, sur ce qu’être femme veut dire. En 2019, elle a quitté Bruxelles pour Dakar. Son prochain projet portera sur le franc CFA, sous la forme d’une « fable à laquelle nos États ont cru, avec un développement qui ne s’est pas fait ». À suivre…

Sabine Cessou

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