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« Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple »

Un siècle et demi après l’adresse de Gettysburg

par Alain Garrigou, 3 septembre 2019
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David Bachrach. — Abraham Lincoln — au centre et légèrement à gauche, tête baissée —, quelques heures après l’adresse de Gettysburg, le 19 novembre 1863.

«Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple » : c’est sans doute la définition de la démocratie la plus connue au monde. Hors des États-Unis, on ne sait guère d’où elle vient sinon qu’elle fut prononcée par Abraham Lincoln. Elle le fut pourtant dans des circonstances qui expliquent largement son sens ; voire même la spécificité de toutes les définitions de la démocratie : elles n’ont jamais décrit aucun régime politique existant et peuvent être aisément prises en défaut, sans pour autant être abandonnées.

La définition la plus canonique de la démocratie ne fut pas prononcée lors d’un discours sur la constitution, sur la politique du gouvernement ou sur les élections mais au cours d’une cérémonie funéraire. En juillet 1863, la bataille de Gettysburg ne fut pas décisive pour la guerre civile américaine mais pour la conscience du massacre que représentait cette guerre et la leçon qui aurait dû être mieux tirée des conditions modernes de la guerre. En trois jours, l’affrontement fit environ 8 000 morts et plus de 20 000 blessés et disparus (1). Les cadavres pourrissaient sur place en compagnie de ceux des 5 000 chevaux sacrifiés.

Après une première tentative improvisée de gestion de la mort massive, le gouverneur de Pennsylvanie confia à un jeune chargé de mission, David Wills, le soin d’honorer les morts (2). Une commission des États se réunit pour fixer les normes du programme d’hommage aux morts. William Saunders, un architecte adepte du mouvement des cimetières ruraux — sur le modèle du Mont Auburn inauguré en 1830 à Cambridge — fut choisi pour dessiner le cimetière de Gettysburg. Le président de l’université de Cambridge, Edward Everett, spécialiste des oraisons funèbres, fut sollicité pour prononcer un grand discours. Afin de réunir les pièces de l’allocution, il obtint un allongement de la durée de préparation du texte. Quant au président Lincoln, il fut tardivement averti de la tenue de cette cérémonie qui relevait de la puissance des États fédéraux et non de Washington. On lui demanda de venir y faire « quelques remarques de circonstance » (« a few appropriate remarks »). Sans en prendre ombrage, il saisit l’occasion de prononcer une adresse, connue aujourd’hui comme celle de Gettysburg, en date du 19 novembre 1863. Elle fut si courte, avec ses 272 mots, qu’elle donna lieu à des légendes : on dit par exemple qu’elle fut rédigée à la hâte sur une enveloppe pendant le discours d’Edward Everett, improvisée, etc. Lincoln avait eu l’intuition qu’un discours sur les buts de la guerre aurait une portée considérable, alors que la bataille de Gettysburg imposait des doutes graves sur la légitimité du conflit.

Même les généraux, effarés par l’ampleur des pertes dans les deux camps, présentèrent leur démission. Refusée. Un scrupule que leurs successeurs de 1914-1918 n’auront pas. À ce prix, pouvait-on continuer la guerre ? Et d’abord comment convaincre des soldats d’y laisser leur vie en si grand nombre ? Au cours des anciens conflits, on donnait bien des raisons aux soldats de se battre et même de mourir : Dieu, le monarque et surtout la patrie (3). Dans les guerres modernes, seule la patrie s’offrait comme digne du sacrifice ultime. En tout cas pour celless qui opposaient les États. Comme son nom l’indique, la guerre américaine de 1861-1865 est une guerre civile. Ce n’est pas l’étranger qu’il s’agit de vaincre mais des compatriotes. En tout cas pour les fédéraux du nord qui défendaient l’unité de la nation contre les conférés du sud qui voulaient s’en séparer. Quand la guerre tourne au massacre, il faut bien trouver une cause pour la mener. Comme Périclès avant lui, le président Lincoln proposa la démocratie.

Lire aussi François Cochet, « En 14-18, de nouvelles armes pour tuer plus », Le Monde diplomatique, septembre 2014.

Autre changement notoire dans la sensibilité face à la guerre, on commençait à honorer les morts. Contrairement à un temps passé où le sort des dépouilles était traité de la manière la plus sommaire dans des fosses communes — sauf celles des officiers — les morts ne devaient plus être oubliés mais honorés, avec une sépulture digne, pour commencer. Le gâchis de Gettysburg fut si grand qu’il imposait plus encore la manifestation d’une émotion ainsi qu’une sanctification à la mesure du drame. Comme toujours en ces cas, l’histoire sert le présent. Hellénophile distingué, le président de l’université de Yale connaissait l’oraison funèbre dédiée aux morts de la première année de la guerre du Péloponnèse, prononcée par Périclès devant le peuple athénien ,en 431 avant notre ère, à l’orée d’une guerre qui allait durer jusqu’en 404, ruiner Athènes et par la suite le monde des cités grecques, après des pertes humaines immenses. Son historiographe Thucydide rapporta les paroles du stratège comme s’il les avait enregistrées dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse. En tout cas pas de doute sur le sens général que l’orateur lui donnait : l’éloge de la cité donnait aux hoplites athéniens les raisons de se battre et de mourir pour elle (4). Il donnait aussi des raisons de croire à la victoire grâce à ses ressources exceptionnelles — sa flotte et sa richesse commerciale au premier chef — mais aussi à ses vertus morales. La démocratie venait justifier la guerre des Athéniens. Quitte à forcer le contraste avec le principal ennemi, Sparte, Athènes était une démocratie dans laquelle les citoyens savaient pourquoi ils se battaient. Pour la démocratie et donc pour eux-mêmes. Comme les arts ou la philosophie, la démocratie plaçait Athènes au-dessus des autres cités du monde grec et lui donnait même un avantage guerrier — en donnant à ses citoyens une raison suprême de se battre. Devant l’armée spartiate réputée invincible, face à l’excellence guerrière fondée sur l’entrainement et l’organisation sociale militariste de Lacédémone, le citoyen athénien n’avait rien à craindre parce qu’il se battait pour une cause.

Cette oraison inspira l’oraison funèbre d’Edward Everett prononcée lors de la cérémonie de Gettysburg. Le discours de Lincoln en était plus distant, ne serait-ce que par sa brièveté, mais il reprenait bien, tout au long de ses 272 mots, le thème de la vertu démocratique, pour se terminer par la formule fameuse. La topographie du cimetière de Gettysburg était elle-même soucieuse d’égalité, les tombes étant disposées en arc de cercle avec un gradation rétablissant l’égalité face au centre. Le souci d’égalité, en référence aux États qui étaient les maîtres d’œuvres puisque chacun bénéficiait d’une surface réservée à ses morts, modelait un espace funéraire copié de facto sur la configuration des assemblées parlementaires telle qu’elle s’était dessinée depuis la Révolution française : un hémicycle avec au centre non la tribune mais un monument commémoratif.

Là, devant un public nombreux, Everett prononça donc une longue oraison. Selon la loi du genre, il commença par les circonstances politiques de la guerre, avant de conter l’histoire de la bataille de Gettysburg. Il avait justifié sa demande de délai pour se renseigner sur le déroulement d’une bataille très récente. En ce temps, la durée des conflits ne lassait pas encore l’opinion publique. Si la brièveté de l’adresse de Lincoln était bien convenue, elle n’en renforçait pas moins sa pertinence. Elle était entièrement centrée sur la démocratie sans que le mot soit prononcé. Lincoln citait plutôt immédiatement le contenu qu’il lui donnait en vantant ses deux valeurs de liberté et d’égalité, ces « passions générales et dominantes » selon Tocqueville dans La démocratie en Amérique. Si les Pères fondateurs étaient immédiatement invoqués par Lincoln, leurs principes antidémocratiques étaient oubliés. Il est vrai que depuis la présidence d’Andrew Jackson (1829-1837) au moins, les États-Unis avaient entamé leur chemin vers la démocratie au rythme de l’arrivée de nouveaux immigrants européens gonflant la masse des électeurs, de la conquête de l’Ouest renforçant les effectifs de petits fermiers propriétaires, de l’industrialisation peuplant les villes du Nord-Est.

La guerre civile nécessitait un recours de plus en plus important aux soldats. Or on ne pouvait compter qu’ils se fassent tuer par simple obéissance. Il fallait aussi qu’ils risquent leur vie pour leur propre cause, comme les morts de Gettysburg, pour « ne pas mourir en vain ». Le message s’adressait finalement aux vivants, que les morts obligent par leur sacrifice de héros civiques : « C’est à nous les vivants de nous vouer à l’œuvre inachevée que d’autres ont si noblement entreprise. C’est à nous de nous consacrer plus encore à la grande cause pour laquelle ils offrirent le suprême sacrifice ; c’est à nous de faire en sorte qu’ils ne soient pas morts en vain ; à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu cette nation renaisse dans la liberté ; à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre (5)

« Of the people, by the people, for the people »

Lire aussi Philippe Person, « Frederick Wiseman, épopées ordinaires », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

La valeur rhétorique de la trilogie lincolnienne lui a valu de passer à la postérité. Et sans doute aussi son ambiguïté. Autant au premier chef, les démocrates adhèrent-ils facilement à cette formulation concise et limpide de la démocratie, autant l’analyste s’interroge. En prenant la formule dans son ensemble mais aussi dans chaque proposition. « Gouvernement du peuple », pas si clair. S’agit-il de dire que la démocratie est son gouvernement ? Vaguement tautologique. S’agit-il de dire « sur le peuple » ? La formule frise la contradiction. « Par le peuple » ? On se heurte à l’évidence objective d’un gouvernement par les représentants. « Pour le peuple ? » À condition de le définir comme la majorité. Et même en acceptant une assimilation que toute observation concrète dément, en partie au moins, on pourrait développer sans fin les objections, puisqu’on pourrait en discuter à l’occasion de chaque décision politique. Les ouvrages qui s’attachent aujourd’hui à comprendre la désaffection démocratique n’en finissent pas de faire l’inventaire de tout ce qui, dans les démocraties, les dément. Au point d’en apercevoir la fin (6). En défenseurs navrés et impuissants et non en adversaires presque comblés. En somme, une formule de célébration de la démocratie, prononcée dans une guerre civile, pour honorer les morts d’une bataille particulièrement meurtrière, a été portée au suprême degré d’universalité, valant pour tous les pays et tous les temps. Elle est alors soumise à une critique plus générale, non centrée sur son contexte et les pensées de son auteur, mais évaluée au gré de la démocratie d’aujourd’hui. Elle est ainsi perçue au prisme des écarts qu’elle accuse entre la réalité politique et sa légitimité. Un constat encore plus cruel 156 ans plus tard. Fatal renversement par lequel l’éloquente proclamation devient épitaphe désabusée, sinon accusatrice.

Alain Garrigou

(1La comptabilité victimaire était grossière sur les champs de batailles, les chiffres variant considérablement sur l’étendue du massacre, certaines estimations allant jusqu’à 51 000 victimes.

(2Garry Wills, Lincoln at Gettysburg. The Words That Remade America, New York, Simon and Schuster, 1992

(3Alain Garrigou, Mourir pour des idées. La vie posthume d’Alphonse Baudin, Paris, Les Belles Lettres, 2010

(4Nicole Loraux, L’invention d’Athènes. Histoire de l’oraison funèbre dans la « cité classique », Paris-La Haye-New York, Mouton, 1981

(5« It is for us the living, rather, to be dedicated here to the unfinished work which they who fought here have thus far so nobly advanced. IIt is rather for us to be here dedicated to the great task remaining before us – that from these honored dead we take increased devotion to that cause for which they gave the las full measure of devotion – that we here highly resolve that these dead shall not have died in vain – that this nation, under God, shall have a new birth of freedom – and that government of the people, by the people, for the people, shall not perish frome the earth. »

(6Parmi les livres récents, Yascha Mounk, Le Peuple contre la démocratie, éditions de l’Observatoire/Humensis, 2018 ; Jean-Claude Kaufman, La fin de la démocratie. Apogée et déclin d’une civilisation, Les liens qui libèrent, 2019.

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