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Vaccinoscepticisme : une opinion ?

par Alain Garrigou, 23 janvier 2021
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La pandémie de Covid-19 a fait quelques victimes collatérales, à commencer par la raison. Les plateaux de radio et de télévision, les tribunes de presse écrite ont été littéralement envahis par des spécialistes inhabituels, essentiellement des médecins. De cette apparition, on aurait en toute bonne logique pu s’attendre à une information du public et à une meilleur compréhension des problèmes sanitaires. Au lieu de cela, ce fut une cacophonie, les spécialistes se contredisant les uns les autres avec des propos peu amènes qui ont donné une vision surprenante du milieu médical. Beaucoup ont semblé découvrir avec émerveillement les délices de l’exhibition médiatique.

Lire aussi Philippe Descamps, « Une médecine sous influence », Le Monde diplomatique, novembre 2020.

Les néophytes ont une vision très idéalisée de la découverte scientifique, pour ne pas dire de la production de la vérité, laissant peu de place aux controverses et encore moins aux luttes à couteaux tirés comme aux haines qui parcourent les milieux scientifiques — comme tous les autres et peut-être davantage. Cruelle désillusion s’agissant de la couverture du Covid ! Des gens bardés de diplômes, aux titres ronflants et au sérieux parfois pontifiant, s’énervaient en se contredisant et se contredisaient en s’énervant. Pour beaucoup, la vérité cependant ne se divise pas. Si les maîtres de vérité, comme on appelait les devins grecs, ne sont pas d’accord, c’est donc que quelqu’un se trompe. À moins qu’ils n’opposent que des opinions… Faute de compétence pour juger, une bonne partie des profanes n’a donc pas arbitré mais renvoyé dos-à-dos des opinions. S’ils choisissaient un camp, c’était celui d’une opinion. Et s’ils n’en choisissaient pas, c’était pour se tenir dans une position neutre de scepticisme. La force de cette posture très fréquente repose sur ce que le sociologue Richard Hoggart a nommé le « cynisme populaire » : ceux qui sont maintenus en dehors des luttes et rivalités les considèrent avec distance sceptique et, par une sorte de correction d’optique, avec une certaine supériorité, affectant de ne pas être dupes. Comment la plupart des mortels arbitreraient-ils dans les controverses successives : port du masque, tests de dépistages, vaccins ? Pourquoi auraient-ils d’ailleurs à arbitrer entre des spécialistes compétents mais pas d’accord entre eux, épidémiologistes, virologues, pneumologues, etc. ?

Lire aussi Anthony Bellanger, « Quel recours contre les dérapages médiatiques ? », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

Ce qui réunit tout le monde, professionnels et profanes, c’est l’ignorance des conditions des polémiques. Les médias y ont puissamment contribué non seulement en organisant les controverses — leur fonds de commerce — mais aussi en renforçant le statut d’opinions des paroles prononcées. En cause : le manque de culture scientifique des journalistes sans doute, mais aussi les lacunes réflexives, sur ce sujet comme en d’autres. Les journalistes partagent cette idéologie professionnelle de l’innocuité de l’information, généralement considérée comme un simple reflet de la réalité. Rassurant, n’est-ce pas ? Or, loin d’un reflet, l’exposé en boucle de pointe de vue scientifiques divergents, les transformant en opinions comme les autres, les inscrit de facto dans les schèmes du débat médiatique, réduit au débat politique, lui-même réduit le plus souvent à la cuisine politicienne.

Avec le temps et un peu de sens de l’observation, il aurait cependant été possible de constater que les oppositions entre spécialistes ne reflétaient pas seulement des divergences dans la compréhension de la pandémie mais bien les clivages du champ médical lui-même. En l’occurrence, le clivage le plus profond opposa les professionnels bureaucratiques de la santé d’un côté — médecins mais aussi managers sanitaires présents dans les multiples organismes publics de gestion sanitaire —, et de l’autre les praticiens de la santé, médecins hospitaliers soignant les malades. Les premiers affichaient une stratégie de prudence appuyée sur des critères méthodologiques de gestion, mettant en avant les procédures officielles, pendant que les seconds mettaient en avant l’efficacité et l’urgence.

L’ancienneté de cette opposition, rejetée dans l’ombre, explique largement la violence du conflit. Elle existe à peu près dans tous les secteurs de la vie sociale. Un bon exemple en a été la controverse sur l’hydroxychloroquine du professeur Didier Raoult, médecin hospitalier très remonté contre la bureaucratie ministérielle parisienne et qui a soutenu mordicus l’efficacité d’un médicament qui s’est avéré inefficace. Il s’exprimait au nom de critères pragmatiques d’efficacité, hors des chemins légitimes de la recherche scientifique, non sans suggérer que cela ne pouvait faire de mal à personne tandis que les médecins légitimistes tenaient à ce qu’on respecte les procédures dont ils sont les ordonnateurs. Le rythme des vaccinations a largement obéi à la même opposition, montrant que ce genre de clivage n’est pas près de s’atténuer, les bureaucrates favorables au respect des procédures, quitte à ralentir, les praticiens favorables à leur rapidité quitte à transgresser certaines règles habituelles. Le démarrage poussif des vaccinations en France a surtout marqué le pouvoir des premiers. La position gouvernementale a été cependant rapidement subvertie par les médias qui ont tiqué pour leurs propres raisons : le choix d’un information attractive, la comparaison avec les pays étrangers et l’écho offert aux praticiens qui demandaient un changement radical de cap.

Lire aussi Dominique Sicot, « Pas d’“argent magique” pour la santé », Le Monde diplomatique, décembre 2020.

Les dirigeants politiques ont été bousculés par la pandémie et soumis à des pressions contradictoires entre intérêts économiques et intérêts sanitaires, eux-mêmes divergents. Dans la plupart des pays, cela s’est traduit très vite par l’imposition du point de vue des épidémiologistes et modélisateurs qui ont poussé contre le laisser-faire — l’immunité grégaire — en faveur de mesures de contrôle, aussi médiévales soient-elles (confinement). Mais après ? Même si l’on sait gré aux politiciens d’abandonner en ce cas vital leur préoccupation principale de se faire réélire, pour mettre en œuvre des choix sanitaires contraignants — une autre bonne manière de se faire réélire —, comment peuvent-ils arbitrer les controverses des spécialistes ? En les prenant, avec une bonne partie du public, comme des opinions. Et donc en s’appuyant sur des sondages. Par prudence, et pour être… réélus. Or dernièrement ces sondages ont indiqué un très fort scepticisme devant les vaccins au point de parler d’un « vaccinoscepticisme ».

Ne demandons pas aux sondages ce qu’ils ne peuvent donner. En l’occurrence, cela n’a aucun sens d’interroger des gens assis devant leur ordinateur pour savoir s’ils font confiance au vaccin ou non. Situation parfaitement fictive sans rapport avec l’opportunité d’une vaccination comme question de vie ou de mort. Imaginons un sondeur demandant à un humain s’il fait confiance au vaccin alors qu’il est en bonne santé et s’il fait confiance au vaccin s’il est à l’article de la mort. Stupide, puisque la question n’est jamais posée que dans le premier cas. Alors que la pandémie a accru la méfiance à l’égard de la médecins, croit-on que ceux qui ont manifesté leur scepticisme refuseraient de consulter un praticien ou d’aller à l’hôpital en cas de menace pour leur santé ? Dans un autre genre, que vaut le scepticisme à l’égard des sondages quand il est exprimé dans les sondages ? Or il y est majoritaire. Les sondages publiés par Ipsos ou d’autres ont produit de purs artefacts. Dans celui d’Ipsos pour le Forum économique mondial (Forum de Davos) du 4 septembre 2020, mené dans quinze pays, 59 % des sondés français déclaraient leur intention de se faire vacciner. Ils n’étaient plus que 40 % trois mois plus tard (AFP, 29 décembre 2020), une proportion identique au sondage Elabe BFM TV du 18 novembre 2020, dans lequel 64 % des sondés affirmaient leurs confiance en général dans les vaccins.

N’accablons pas trop les sondeurs qui produisent un bien industriel et marchand mais plutôt ceux qui les prennent au sérieux. Ce qu’ont fait nos dirigeants politiques, donnant ainsi des gages aux vaccinosceptiques en imposant le consentement des vaccinés, la visite préliminaire et la diffusion d’un fascicule de 45 pages dans les Ehpad. Cela a donné du travail à la bureaucratie sanitaire, cela a rassuré les sentiments naïvement démocratiques et… ralenti la vaccination. Cela a surtout démontré l’existence d’un pouvoir politique fébrile, tellement embarrassé lorsqu’il s’agit de prendre des décisions sans compter sur un soutien de l’opinion. Laquelle n’existe pas. Doublement. Car l’opinion des sondages est virtuelle : elle n’est pas une force concrète qui s’exprime en manifestations, éventuellement en émeutes, et même en votes (1). Cette opinion est en outre parfaitement arbitraire quand elle entend juger de situations d’urgence ou de survie. Les opérations de communication sont comme les cosmétiques antirides : elles trompent leur monde.

Alain Garrigou

(1Les écarts entre intentions de votes et votes effectifs en différents pays sont devenus si fréquents qu’on ne croit plus que les premiers permettent des prévisions électorales.

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