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Brèves Hebdo (4)

Ville morte et intermittents fauchés

par Evelyne Pieiller, 19 mars 2020
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Pollard, Robert, « The great plague in London, 1665 » (La grande peste de Londres).

En 1722, paraît le Journal de l’année de la peste à Londres, de Daniel Defoe. Defoe (1660-1731) est un personnage plutôt survoltant. Comme, dans son genre, Beaumarchais. Un aventurier, un journaliste, un agent secret, un activiste politique, un habitué des prisons britanniques pour faillite ou pamphlet, et un écrivain. On le connaît surtout par son Robinson Crusoé, et, de façon plus tamisée, par l’usage qu’ont fait certains essayistes de son Histoire générale des plus fameux pyrates (1724-1728). Cette collation de récits épatants et dont rien ne prouve la véracité est signée du Capitaine Charles Johnson, mais est depuis longtemps attribuée à Defoe. C’est là qu’on découvre l’existence de Libertalia, la république pirate et égalitaire qu’aurait fondée le capitaine Misson, l’une des sources d’inspiration de la célébration des pirates comme dissidents du capitalisme (on se rappelle l’ouvrage de Markus Rediker, Les hors-la-loi de l’Atlantique).

Lire aussi Stephen Hymer, « Tout a commencé sur l’île de Robinson », Le Monde diplomatique, avril 2012.

D’ailleurs, peu importe qu’il s’agisse d’un fait établi ou d’une légende. Libertalia est une histoire magnifique, et qu’elle ait pu être imaginée est déjà un sacré embrayeur de rêves à réaliser. Bon, retour à Defoe, pour signaler, avant d’en venir à la peste, que son roman Moll Flanders, centré sur une prostituée pugnace, a un charme prenant. Et donc, on y arrive, le Journal… Une chronique romancée de la grande peste qui en 1665, d’avril à novembre, a ravagé le pays. Il semble qu’Albert Camus s’en est quelque peu inspiré. Les riches s’enfuient, la famille royale aussi, et Defoe raconte ce qu’on pouvait voir, dans la ville où ne restent plus que ceux qui n’ont pas la possibilité de partir : « Nous voyons les Londoniens vaquer à leurs occupations, une gousse d’ail ou des feuilles de rue [une plante autrefois connue surtout pour les propriétés abortives qui lui étaient attribuées] dans la bouche, déposant chez les commerçants la monnaie dans un pot de vinaigre ; (…) nous voyons les prédicateurs, les prières publiques, les charlatans, les vendeurs de charmes, de philtres, d’amulettes »… (Gallimard-Folio).

Pour un compte-rendu strictement contemporain, on dispose de passages du Journal que Samuel Pepys (1633-1703) tint tout au long de sa vie. Il évoque les maisons barrées d’une croix, les grands feux qui brûlent dans les rues, sur ordre du Lord-Maire. Et il finit par partir. Sans remords : « Je peux bien dire que ces trois derniers mois, au point de vue bonheur, santé et fortune, ont peut-être été les meilleurs de ma vie. ». Le Journal, codé, ne fut publié, pour quelques extraits, qu’un siècle après sa mort (édition intégrale, Bouquins-Laffont)

Le ministère de la culture sait nous guider sans faiblir

Aller sur le site du ministère de la culture est un plaisir dont on ne se lasse pas. Trésor de sagesse et de bienveillance, il sait aujourd’hui sans faiblir nous guider : « Dans cette période de confinement où l’isolement et l’ennui peuvent peser, la culture a un rôle majeur à jouer pour nous accompagner au quotidien. Parce qu’elle nous permet de lire le monde et de mieux nous connaître nous-même, elle peut nous aider à mieux vivre l’épreuve collective que nous traversons. Ce moment particulier peut être l’occasion de prendre le temps de découvrir ou redécouvrir, seul ou en famille, l’immense talent et la créativité de nos artistes. C’est pourquoi j’ai décidé de lancer aujourd’hui l’opération #Culturecheznous. » Cliquons avec confiance : « En fonction des sites référencés, vous pourrez profiter de visites virtuelles d’expositions, assister à des concerts, participer en fait à la vie culturelle de notre pays dans la période difficile que nous traversons ». Exemple, la sélection spéciale des audio-postcasts du Théâtre de la Colline, présentés dans un français hésitant mais enflammé : « Nous ne pouvons plus ni nous voir, et encore moins entrer en contact physique les uns avec les autres, alors l’esprit, la pensée, prend ici toute sa puissance. C’est, précisément, cette capacité à penser aux amis, penser aux lieux secrets, les paysages qui nous ont touchés, qui ont permis souvent à tant de gens de tenir dans les moments difficiles. Nous, en plus de la pensée, nous avons cet outil merveilleux, le Net, pour pouvoir le faire savoir à ceux et celles vers qui notre pensée est tournée ». On comprend bien qu’on réinvente la radio, mais on ne voit pas directement le rapport avec les paysages etc. On aura peut-être compris à la fin du confinement.

Pour l’avenir de « nos artistes », on verra peut-être aussi à la fin du confinement. Les musiciens et comédiens, danseurs etc. qui voient leurs dates s’annuler ne savent toujours pas ce qu’ils vont devenir : pas de cachet, c’est à dire pas d’argent, et un risque pour le maintien des indemnités-chômage. On peut supposer que les intermittents sont en train d’y penser avec un peu plus d’intensité qu’aux « lieux secrets et paysages »

Evelyne Pieiller

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