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Vouloir perdre, vouloir gagner

par Frédéric Lordon, 24 mai 2023
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Edvard Munch. — « Travailleur rentrant chez eux », entre 1913 et 1914.

Quand un pouvoir en est à redouter des casseroles, des bouts de papier rouges et des sifflets, c’est qu’il est au bord de tomber. Est-on fondé à se dire. Et pourtant il tient. Il tient parce que des institutions totalement vicieuses le lui permettent. Parce que toute moralité politique, tout ethos démocratique, l’ont abandonné. Parce qu’il est aux mains de forcenés qui n’ont plus aucune idée de limite.

Il tient aussi parce que les conducteurs du mouvement – pour parler clair, l’Intersyndicale – n’ont pas eu le début du commencement d’une analyse de l’adversaire, et persistent dans une stratégie désormais avérée perdante – on n’avait d’ailleurs nul besoin de passer quatre mois à le vérifier : on pouvait le leur dire dès le premier jour. Les stratégies de la décence démocratique, par la seule manifestation paisible du nombre, échouent là où, en face, il n’y a plus que de l’indécence démocratique.

Partie pour perdre

Comme il était clair depuis ce même premier jour à qui n’avait pas envie de se raconter des histoires pour enfants, l’Intersyndicale était partie pour perdre. C’est bien ce qui l’a rendue si sympathique aux yeux des médias. Quand elle se penche sur les forces de gauche, la presse bourgeoise n’a d’yeux et de sentiment que pour celles qui sont de droite ou pour celles qui sont perdantes. C’est une loi absolument générale que la presse bourgeoise est une instance de consécration négative. La chose vaut en matière de littérature, de pensée, d’art, comme en politique : ceux que la presse bourgeoise bénit, par là on connaît leur « valeur », et aussi leur destin — entre innocuité, phagocytose et renégation. La condition nécessaire de l’espoir, d’une perspective, c’est de se diriger vers ceux qu’elle exècre.

Lire aussi Sophie Béroud & Martin Thibault, « Du dialogue social à l’épreuve de force », Le Monde diplomatique, avril 2023.

La presse a d’emblée adulé l’Intersyndicale Berger. Son sort était scellé. Avec Laurent Berger, le conflit social s’était doté d’un étonnant leader. Un leader capable de prononcer une phrase aussi avariée que « La gauche s’est fait piéger dans l’idée que le travail est un lieu d’exploitation et d’aliénation » — à l’époque du capitalisme le plus furieux, le plus destructeur, qui s’est donné pour nouvelle frontière le travail des vieux jusqu’à la mort, et y ajoutera bientôt celui des enfants ! Un leader de conflit qui hait le conflit. Et n’était par conséquent déterminé à aucun affrontement d’aucune autre sorte que symbolique.

Les démonstrations symboliques n’ont d’effet qu’auprès de protagonistes sensibles aux démonstrations symboliques

Tragique erreur : les démonstrations symboliques n’ont d’effet qu’auprès de protagonistes sensibles aux démonstrations symboliques. Et sinon, elles sont grotesquement inefficaces. On pense à ce film où le héros est confronté à un adversaire qui tente de l’impressionner avec une démonstration d’art martiaux supposément intimidante — à ce stade, donc, essentiellement symbolique. Le héros sort un pistolet, boum, par terre le démonstrateur symbolique. Pareil avec Bruce Berger. C’est bien pourquoi on pouvait prédire dès janvier qu’aligner répétitivement des millions de manifestants dans les rues ne conduirait à rien. Les gesticulations, en face, ils s’en foutent.

Le mouvement imperdable

C’était pourtant le mouvement imperdable. Une conjonction comme on n’en avait jamais vue : une réforme inique, indéfendable, un pays exaspéré de la destruction néolibérale, un président haï, un pouvoir d’une brutalité qui indigne le monde entier, des sondages d’opposition à des niveaux inouïs, une colère noire partout, accumulée depuis des années. C’était le mouvement imperdable, et s’il reste aux mains de cette Intersyndicale il sera perdu.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, on ne passe pas sans solution de continuité d’un affect de colère noire, fût-il à l’échelle du pays entier, à un mouvement social gagnant. Il y faut un opérateur de conversion : c’est-à-dire un pôle capable de convertir un affect commun, ici d’une rare intensité, en une force politique effective. C’était la responsabilité de l’Intersyndicale, et c’est son échec. C’était sa responsabilité historique  : mettre en forme, stratégiquement, la puissance du nombre pour mettre un coup d’arrêt au néolibéralisme. L’enjeu était même plus grand encore : poser une victoire de gauche, seule à même d’enrayer la dynamique de fascisation à qui toutes les colères profitent autrement. Or, l’Intersyndicale aura été la fabrique de l’impuissance. Elle a certes produit le nombre, mais du nombre vain, du nombre inutile — du nombre qui perd.

Lire aussi Pierre Souchon, « “On fait avec ce qu’on a !” », Le Monde diplomatique, avril 2023.

Et pourtant, le nombre ne se résigne pas à perdre. Les casserolades sont devenues le symbole admirable de cette combativité qui ne désarme pas. Paradoxe (ça n’en est pas un) : on y retrouve bon nombre de syndiqués, de la CGT, de Sud, en cherchant bien on y dégoterait même un peu de CFDT. Les casserolades c’est la vraie Intersyndicale : l’Intersyndicale par le bas. En mieux même : ouverte au monde extra-syndical, activistes d’organisations variées (c’est tout de même Attac qui a lancé le mouvement), citoyens ordinaires. Un laboratoire. Qui illustre cette vérité ambivalente que l’auto-organisation n’a besoin de personne… et cependant qu’elle a aussi besoin d’un pôle.

Pour peu qu’on les regarde avec deux sous de lucidité, en effet, les casserolades, si merveilleuses soient-elles, sont vouées à l’extinction. Pour une raison simple, toujours la même : on « n’y va pas », ou on « n’ira plus », si on se sent seuls à y aller, et surtout s’il n’existe aucun débouché, aucune perspective stratégique de victoire pour soutenir la mobilisation dans le temps. Alors, logiquement, l’effort s’étiole, et les casserolades séparées s’éteignent les unes après les autres.

La faute la plus impardonnable de l’Intersyndicale, c’est de n’avoir à ce point rien fait d’une telle abondance d’énergie politique — c’est d’avoir failli comme pôle de la mise en forme stratégique. La nécessité d’un pôle est une nécessité logique. Sauf à croire aux miracles de la coordination spontanée à grande échelle, seul un pôle peut agréger les multiples puissances locales, autrement vouées à demeurer éparses, en une puissance globale, et ceci en leur proposant une direction stratégique. Une direction que tout le monde regarde et à partir de laquelle, la regardant, tout le monde se coalise réellement, dans une action puissante.

La grève reconductible (solution logique, solution refusée)

La solution polaire, la solution de puissance coalisée était évidente — en fait, il n’y en avait qu’une : la grève, sinon générale, du moins aussi étendue que possible et reconductible. C’est bien ici que se fait connaître et le pouvoir et la responsabilité du pôle : la coordination — encore. Définitivement échaudés par « la grève par procuration » de 2010, qui avait vu certains d’entre eux se lancer pour se retrouver isolés et abandonnés, les secteurs maintenant se regardent les uns les autres en attendant pour bouger une garantie que tous bougeront. Seul un « centre » peut la leur offrir… pourvu qu’il parle. Et même qu’il parle fort, quand il faut venir à bout du souvenir de tant de conflits perdus, de tant de « sorties » pour rien.

Mais le centre est resté muet, ressassant lui-même la complainte de l’inanité des « appels dans le vide ». Les appels en soi, sans doute, à plus forte raison du dehors. Cependant qui appelle ne ferait-il pas une petite différence ? Par exemple lorsque « qui » est une Intersyndicale — plutôt qu’un meeting parisien.

« Solution de papier et d’incantation », persiste malgré tout la « voie institutionnelle » (« on va se faire entendre », « on va être exemplaires, on aura le soutien des médias », « on va parler aux partis », « on va impressionner l’Assemblée »). Interrogée par Mediapart, Sophie Binet déroule à nouveau l’argumentaire automatique du ne-rien-faire : « Il n’y pas de bouton “Grève générale” sur lequel il suffirait d’appuyer », « Les transformations du monde du travail, son atomisation notamment, y font de toute manière obstacle ». Le pire étant que cet argumentaire n’est pas absolument faux. En effet, le monde du travail n’est plus celui du fordisme, et en effet il n’y a nulle part de « bouton ». Mais il y a des conjonctures, qui interdisent de répéter à l’identique les bonnes raisons de la passivité. Or, celle de 2023 est inédite — à l’échelle des trente dernières années. Elle rend à nouveau possibles des choses encore impossibles il y a peu. Au moins elle justifiait d’essayer.

Quand on est un pôle, on sait qu’on fait de la politique. Donc qu’une initiative risque toujours d’échouer. Mais aussi qu’il se présente des situations où le risque en vaut néanmoins la chandelle. C’était le cas. Au moment du 49.3, la colère est portée à un point d’incandescence. La fenêtre s’ouvre. Les énergies sont décuplées, se cherchent des points d’application. Les manifs nocturnes fleurissent spontanément, les rues de Paris sont en flammes, de très belles images qui ne manqueront pas d’impressionner Fitch.

Jamais de telles conditions n’avaient existé pour qu’un appel, lancé depuis le pôle, ait autant de chances d’être entendu. Un appel clair et puissant, résolu, qui dise l’armement des caisses de grève, la nécessité et la possibilité que les énergies salariales se donnent une forme coalisée dans le grand débrayage, qui dise surtout que la grève soutenue, coordonnée à grande échelle, a les plus grandes chances de faire plier le camp d’en-face, que cet effort-là ne sera pas vain comme les journées passées à arpenter.

Mais l’Intersyndicale est Berger. Et Bruce n’ira pas au-delà de la gesticulation symbolique. Car il est bien élevé. Et nous constatons, une fois de plus, à quoi conduit de se soumettre aux médias comme arbitres des élégances : à la défaite. Mais à la défaite avec les félicitations du jury. Alors on peut rentrer content de soi à la maison.

Eh bien non, il n’y a pas de quoi être content. Perdre avec le respect de la bourgeoisie, c’est perdre deux fois : avec les honneurs de la bourgeoisie, en plus d’avoir été défait. Et en ayant oublié Flaubert : « les honneurs déshonorent ».

Une stratégie phasée

On pouvait accorder du bien-fondé à la stratégie de l’Intersyndicale, à la condition qu’elle-même la considérât comme phasée : un premier temps de pure construction du nombre et du capital symbolique était utile. Mais ceci supposait que l’Intersyndicale serait capable de se transcender elle-même et, passé le premier temps de construction, d’entrer dans une deuxième phase, de pivoter, de faire quelque chose du nombre construit. C’était trop demander.

Le moment pourtant lui a été désigné : 16 mars, 49.3. Pour son malheur, l’Histoire, dont on, dit usuellement qu’elle ne repasse pas les plats, pourrait bien rouvrir une fenêtre. Voici la proposition de loi d’abrogation LIOT. Et surtout son devenir probable : votée à l’Assemblée, elle sera rejetée au Sénat, mais avec interruption violente du processus parlementaire par refus de convoquer une commission mixte paritaire. À supposer d’ailleurs qu’elle ne soit pas d’emblée escamotée au prétexte de l’article 40. Dans tous les cas, ce sera un nouveau coup de force, semblable en niveau d’outrage à celui du 49.3. La colère est encore rougeoyante, bienvenue au litre d’alcool à brûler.

Il a toujours mieux valu des unités moindres mais combatives que des unités larges mais désireuses de perdre, en tout cas de ne rien faire de ce qui était requis pour vaincre

Cette loi LIOT, quel fléau pour l’Intersyndicale — qui l’oblige à faire quelque chose là où elle n’a envie de rien faire, qui lui tend des opportunités qu’elle n’a aucun désir de saisir. Car nous savons qu’en l’état, l’Intersyndicale ne fera rien de plus de cette deuxième fenêtre miraculeuse. Sauf à ce qu’elle mute : en se séparant de la CFDT, et en se resserrant comme bloc enfin combatif. Évidemment, pour en trouver les voies, il faudrait rompre avec le fétichisme de « l’unité », c’est-à-dire être capable de ne pas se laisser impressionner par les larmes de crocodile médiatiques, qui ne manqueraient pas de prononcer la fin de tout sitôt le départ de Berger, le doudou de la défaite avec les honneurs. L’« unité », ce talisman mensonger. Il n’y avait pas d’« unité » en 1995. Et 1995 a gagné – pour cette raison même : il a toujours mieux valu des unités moindres mais combatives que des unités larges mais désireuses de perdre, en tout cas de ne rien faire de ce qui était requis pour vaincre (comme d’élargir la revendication à l’indexation des salaires, cet embrayeur irrésistible). L’unité intransitive, l’unité pour l’unité, est un mirage. On comprend que les médias mettent tant d’efforts à nous la rendre si précieuse.

Lire aussi Laurent Bonelli, « Brutalisation de l’ordre manifestant », Le Monde diplomatique, mai 2023.

Ce mouvement imperdable, mais dont les conducteurs ont tout fait pour qu’il perde, n’a donc pas encore perdu. Pour peu que le pôle démissionnaire se restructure en pôle résolu — à remettre la grève à l’ordre du jour. On reste songeur que cette solution ait été aussi obstinément évacuée. N’était-elle pas la seule stratégie de puissance, d’ailleurs doublement préférable puisque son efficacité est établie et qu’elle minimise l’engagement violent — à cet égard, elle est vraiment la dernière station avant l’autoroute insurrectionnelle. Car tous ceux qui ont vu leur énergie absorbée par le vortex de l’impuissance en tireront, ont déjà commencé à en tirer, des conclusions. L’Intersyndicale Berger qui a de la « condamnation de toutes les violences » plein la bouche aurait dû « logiquement » faire un effort non seulement pour considérer la grève dure, mais pour la promouvoir ardemment. Au lieu de répéter bras ballants que « les gens sont très en colère ». Et de les y abandonner sans solution.

On peut supposer que la profondeur des organisations syndicales ne manque pas de militants déterminés, qui observent consternés l’impasse où leurs dirigeants les ont conduits. De la liste, qu’on croyait enfin terminable, des défaites syndicales enfilées comme des perles depuis 2010 (les retraites, déjà), celle de 2023 restera comme une sorte de joyau de la couronne. Le scandale des institutions, c’est le gaspillage qu’elles font du dévouement de leurs membres : tous ces piquets à l’aube, tous ces salaires abandonnés, tous ces coups reçus dans les déblocages, toutes ces intimidations judiciaires. Pour rien ?

Il n’est nullement fatal qu’il en soit ainsi, même encore aujourd’hui. Pendant quatre mois, il faut se souvenir que ce pouvoir a été d’une certaine manière un allié objectif, aussi puissant qu’inattendu, des mobilisations : par le spectacle continu de son infamie et le sentiment de scandale qu’il n’a cessé de nourrir. Ce « naturel » là n’est pas près de faire défaut.

La voie de la grande grève n’est pas fermée pour peu qu’un nouveau pôle vienne à se former, quitte d’ailleurs à ce que ce soit à partir de l’ancien. Un pôle qui soit capable d’analyse. Analyse stratégique de ce qu’il est permis d’espérer comme compromis significatif dans le jeu policé (et frelaté) du « dialogue social » — rien —, et de ce que ce « rien » détermine comme seule issue conséquente : une ligne d’affrontement autre que « symbolique ». Et puis analyse tactique de ce qu’une conjoncture à la fois fluide et inflammatoire peut réserver d’opportunités. Pour que, si venait à s’ouvrir une nouvelle fenêtre, cette fois elle soit prise.

Frédéric Lordon

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