Ses gesticulations n’y pourront rien, c’est la première impression qui restera : le communiqué de la honte — repris avec gourmandise par Trump, qui ne perd jamais une occasion d’humilier. On a compris qu’il s’agit de Macron et du Venezuela. « Corriger », « infléchir » ou, selon le langage automatique du journalisme, « hausser le ton » : c’est presque pire après qu’avant, puisque chaque pauvre tentative de rattrapage n’a pour effet que de re-souligner la misérable chose qu’elle s’efforce de rattraper.
Une semaine plus tard très exactement, nous apprenons que la France décalera la date du G7 qu’elle doit accueillir pour ne pas entrer en conflit avec un tournoi de MMA (1) programmé à la Maison blanche pour l’anniversaire de Trump. Au point où nous en sommes, on ne serait pas plus étonné d’apprendre que Macron s’y produira comme clown d’anniversaire — ou pourquoi pas en combattant de pacotille destiné à prendre une raclée amusante.
À ce stade tous les mots sont légitimes : vassalisation, serpillière, paillasson, torche-cul. On ne pensait pas que le cycle de l’humiliation pourrait être parcouru aussi vite aussi loin — le pire étant qu’en réalité il serait très aventureux de penser qu’on est allé au bout. Le pire du pire voulant lui que cet abaissement survient dans un moment de dangerosité historique qui appellerait normalement l’exact contraire : un peu de tenue, de fermeté, de résolution.
Abaissements
Sans doute les historiens se précipiteront-ils pour avertir : pas d’anachronisme, pas de rabattement, pas de rapprochement imprudent. Très bien. On peut tout de même être sensible à des échos. Hémisphere : Lebensraum. Venezuela, Mexique, Colombie : Autriche, Sudètes, Pologne. Puis on regarde Stephen Miller, conseiller à la sécurité nationale de Trump, sur CNN. On peut couper le son : le fascisme, ça se voit dans les yeux des fascistes. Miller est totalement halluciné. Si on remet le son : « Personne ne va affronter militairement les États-Unis à propos du Groenland ». À l’extérieur tout du moins, le trumpisme prend de plus en plus les caractères d’un hitlérisme mâtiné de grossièreté prédatrice capitaliste. De psychiatrie également. La Maison Blanche — pas un troll MAGA du Texas : la Maison Blanche — poste un visuel de Trump avec pour seule légende « FAFO » : « you fuck around, you find out » (2), soit un mélange de petite frappe, de mégalomanie et de première armée du monde. La décivilisation, c’est ça.
La question, comme toujours, est celle des forces à y opposer. Or, dans la série des échos, il y a aussi Munich. Munich tant de fois invoqué dans le débat public, à tort et à travers, à tout propos et hors de propos, sauf au moment où il est vraiment pertinent de s’en souvenir. Le concert européen… Les mots manquent. Bush avait inventé un imaginaire « axe du mal », il y a un très réel « axe de la honte », et il est européen. On observe, sidéré, le naufrage en conférence de presse de la porte-parole de la Commission européenne, Paula Pinho. Deux journalistes lui demandent ce que la Commission pense de l’assertion de Trump selon laquelle il est de l’intérêt de l’Union européenne (UE) que les États-Unis mettent la main sur le Groenland « pour des raisons de sécurité ». Épouvantable mutisme, mêlé de bafouillage. Keir Starmer, répétitivement interrogé pour savoir si l’enlèvement de Maduro viole le droit international, répond répétitivement que le droit international c’est très important, et qu’il a très à cœur le droit international. Mike Tapp, lui, est Home Office minister, on lui demande si le Royaume-Uni condamnera une invasion du Groenland. Réponse : « Le Danemark est un allié, et les alliés sont très importants » — « Pouvez-vous au moins dire que Trump ne devrait pas envahir le Groenland ? » — « La diplomatie est une affaire délicate ». Friedrich Merz a pour sa part immédiatement pensé que l’analyse juridique de « l’intervention américaine » est « complexe » et « demande à être regardée de près ». Comme la Commission, qui pense qu’il est « trop tôt pour donner une évaluation juridique » de ce qui s’est passé au Venezuela.
Admettons qu’on ne devrait pas être surpris. Car les éléments du tableau étaient en train de se disposer de longue date. On pourrait se souvenir, par exemple, de Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, qui n’a pas bien compris à qui il avait affaire et ne s’attendait pas à ce que ses démonstrations privées de flagornerie se retrouvent rendues publiques — par Trump lui-même, évidemment. « Donald, vous nous avez conduit à un moment vraiment, vraiment, important pour l’Amérique, l’Europe et le monde. Vous allez accomplir quelque chose qu’aucun président américain n’a pu faire durant des décennies » — Rutte parle de cette « performance » d’avoir tordu le bras aux membres de l’OTAN pour les forcer à un niveau de 5 points de PIB pour leurs dépenses militaires. Et n’oublie pas au passage de le « féliciter pour son action décisive en Iran [Trump vient de lâcher les bombes conventionnelles les plus puissantes de l’arsenal américain sur des installations nucléaires iraniennes], c’était réellement extraordinaire, et quelque chose que personne n’avait osé ».
On pourrait aussi se souvenir d’Ursula Von der Leyen. Qui n’a pas vu de problème formel à aller s’aplatir dans le complexe de golf de Trump en Écosse, fin juillet 2025. Il s’agissait de négocier dans la panique des droits de douane, et comme l’UE n’est que la plateforme des intérêts du capital continental, sa feuille de route était claire : s’affaler. La casse est limitée à un 15 % global, avec pour humiliation complémentaire de s’engager à un flux de 600 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis, et de 750 milliards d’achat d’énergie américaine. Que le capital soit requis de payer ce qu’il en coûte de résister un peu et de garder la face, il ne pouvait évidemment en être question.
Et aussi cette scène étonnante (ci-dessus) : nous sommes en août 2025, Macron, Merz, Meloni, Starmer, Von der Leyen, Stubb (Finlande) et Rutte (OTAN) ont été convoqués à la Maison Blanche. Les voici assis bien en rond dans le bureau ovale autour de Trump — qui donne la leçon. Plus tard, Macron et Zelensky ont été pris à part par Trump, qui leur fait admirer un présentoir de produits dérivés MAGA. Il y a des casquettes rouges, des mugs, etc., on se croirait dans un duty-free. Macron, prié de s’extasier devant une photo de Trump héroïque, porte la boîte de cigares qui vient de lui être offerte — l’équivalent des bonbons pour les garçonnets d’âge plus avancé. Moment épouvantablement embarrassant de diminutions avalées sans broncher. Que Trump, bien sûr n’omet pas de donner en spectacle au monde entier — les médias français relayent sans y voir mèche, ils ont de toute façon intériorisé, par le même atlantisme que leurs dirigeants, la position vassalisée ; la honte n’en crève pas moins l’écran.
La honte
Il ne faut pas douter qu’elle est parfaitement vue comme telle. Et qu’il s’en suit des effets dans les esprits. Les renoncements plus « techniques », les ventes à la découpe largement autorisées par le président banquier d’affaires (ou le secrétaire général adjoint de l’Élysée, ou le ministre de l’économie qu’il fut), Alstom, Technip, Atos, Alcatel, les affaissements de Von der Leyen qui déclare sans ciller que « Les puces d’IA américaines permettront d’alimenter nos giga-usines d’IA et aideront les États-Unis à maintenir leur avance technologique… », toutes ces choses que les médias ne font aucun effort ni pour restituer, ni pour expliquer, ni pour en faire voir la charge de scandale, en effet ne « marquent » pas dans l’esprit public. Mais Macron en garçonnet, Von der Leyen en carpette, les agriculteurs et le Mercosur oui.
Bien sûr, les vassalisés trouvent toujours une rationalité à leur vassalisation : « Trump est zinzin, c’est entendu, mais dans trois ans il sera parti et nous retrouverons notre Amérique de toujours, celle qui met les formes à notre abaissement ; ça n’est donc qu’un mauvais moment un peu long à passer, entre temps tâchons d’éviter les représailles et les droits de douane en l’amadouant au mieux ». Ou bien : « Les petits gains que nous tâchons d’obtenir autour de l’Ukraine sont encore trop importants pour nous, et trop précaires, pour prendre le risque de le fâcher — reconnaissons qu’il est un peu lunatique ».
Lire aussi Frédéric Lordon & Sandra Lucbert, « Psychés débridées pour capitalisme déchaîné », Le Monde diplomatique, janvier 2026.
Avec toutefois des variantes particulières pour Macron. D’abord par combinaison d’affinités fascisatrices et d’affinités psychiques — « j’aimerais bien pouvoir faire pareil ». Ensuite par un mouvement typique de la structure psychique que la psychanalyse nomme perversion, qui porte le pervers à croire qu’il détient ce qui manque à l’autre, et par-là entreprend de le tenir sous son influence, en l’occurrence : « laissez-le moi, moi je saurai y faire avec lui ». C’est exactement la même scène qui s’était jouée en 2022 avec Poutine, avec les brillants résultats dont on se souvient : « l’autre », au bout de la grande table, ne « manquait » visiblement pas du talisman que Macron pensait détenir et avec lequel il croyait pouvoir construire un ascendant. Rien de tout ça, bien sûr, n’empêchera Macron de continuer à se donner en spectacle dans cet autre registre plus typique encore de la perversion, à savoir le déni : « Nous refusons le nouveau colonialisme et le nouvel impérialisme, nous refusons aussi la vassalisation et le défaitisme ». C’est là le genre de propos où s’avère comme jamais la véritable signification du « en même temps », que nous avions sous le nez depuis 2016, la signification du déni, la signification du pervers, dont Octave Mannoni aura si bien donné la maxime : « Je sais bien mais quand même ». Ici : « Je fais quelque chose, et en même temps je dis que je ne le fais pas ». Tout était là, en pleine lumière : « Il ne doit plus y avoir un seul SDF », « Les femmes sont la grande cause », « Nous sauvons l’hôpital », « Le quinquennat sera écologique », « Je reprendrai sans condition toutes les propositions de la Convention pour le climat ». Et en même temps… Il est donc de la dernière logique (inconsciente perverse) de refuser le nouveau colonialisme et l’impérialisme dans le « même temps » où on les avalise, et la vassalisation dans celui où on s’y vautre.
Souveraineté
Si la version « intérieure » du déni pervers nourrissait la désorientation et la colère, sa version « extérieure » nourrit, elle, la honte. Le pays observe Macron, et un sentiment de honte le submerge. Y aurait-il quelque chose à faire politiquement avec la honte, peut-être davantage encore qu’avec la colère ? La réponse est évidente car le sentiment de la honte est l’envers de celui de la souveraineté. Dans l’affliction de la honte, c’est le désir blessé de souveraineté qui proteste. Car, à part des manifestations objectives, la souveraineté a d’abord le caractère d’un affect — un affect commun.
C’est généralement le moment où les préventions réflexes de toute une partie de la gauche radicale se hérissent d’un coup. Rien ne lui semble plus proche des idées de souveraineté que celles d’identité nationale, qu’elle déteste tant (qu’elle déteste… souverainement). Surtout ne pas prendre cette direction : péril. Pour cette fraction de la gauche, ça n’est même pas que la souveraineté est un impensé : c’est qu’elle est un refus de penser. Alors, sur les réseaux sociaux, elle fait la chasse au moindre drapeau, se délecte dès qu’elle en repère un. Une Marseillaise et elle est aux cent coups. Combien les Gilets Jaunes ont-ils fait l’objet de ses scrutations intransigeantes ? L’idée que les classes populaires quand elles se soulèvent et cherchent à produire leur collectif, en cherchent les symboles, se rendent assez naturellement à la première, et en fait seule ressource à leur disposition, la ressource de la symbolique nationale, partant y puisent ce qu’ils peuvent, drapeaux et hymnes, qui leur donnent des ancrages sensibles où amarrer leur désir d’être-collectif, et que ceci n’en fait pas nécessairement des fascistes, cette idée-là ne vient pas un instant à l’esprit des surveillants de l’internationalisme abstrait. Auquel, incidemment, on fera remarquer qu’eux aussi, peut-être bien, doivent éprouver douloureusement les spectacles d’abaissement et de soumission de la classe gouvernante, de Macron, de l’UE. Et qu’il leur faudra bien alors admettre que, connaissant la honte, ils connaissent par voie de conséquence la fierté — qui en est l’inséparable envers. La fierté nationale — ou le paradoxe du gauchisme. Au nom d’une contrainte élémentaire de cohérence et de logique, on examinera donc les examinateurs de gauche pour s’assurer qu’ils n’affichent pas la moindre émotion, le moindre commencement de sentiment de honte, et qu’ils contemplent le spectacle actuel d’un œil froid, entièrement désaffecté — sauf à trahir l’inavouable envers.
Il est moins coûteux, et surtout plus utile, politiquement, de s’autoriser à éprouver la honte et la fierté. Plus utile politiquement car, dans la période présente, c’est un boulevard qui s’ouvre : le boulevard de la souveraineté. Rien ne le dégage ni ne l’élargit comme le spectacle de la vassalisation. La souveraineté est un affect commun — un affect d’une grande transversalité. Il traverse le corps politique bien plus largement que sa « représentation » institutionnelle distordue. De fait, sinon par rattrapage verbal de dernière minute, la ligne objective de la vassalisation, à commencer par celles de l’atlantisme inconditionnel et de la soumission européenne, rassemble depuis trois décennies tous les partis dits « de gouvernement », droite extrême des Républicains, secteurs (désormais lambeaux) variés du macronisme, qui aura porté cette ligne à son plus haut, sans oublier évidemment le PS. Avec toutefois cet élément nouveau, peut-être décisif, dans la période, que le RN, jadis en marge, et « normalisation » oblige, s’y est rallié pour l’essentiel. Certes, les hiérarques ont senti le danger avec le kidnapping de Maduro, et pris soin d’afficher des distances. Mais l’alignement eurolibéral est consommé — comme l’a montré l’incapacité à entrer dans la crise agriculture-Mercosur où ils se seraient auparavant précipités.
Alors le boulevard de la souveraineté est libre, et offert à la seule formation politique à la fois crédible, capable, et désireuse de l’emprunter : la France insoumise. Pourvu qu’elle en fasse authentiquement une ligne, c’est-à-dire plus qu’un lieu d’évocations épisodiques : une tonalité majeure, qui n’hésite pas à embrasser l’affect de honte pour mieux faire valoir son antidote : contre la vassalisation, la souveraineté.
Il faut être borné comme un doctrinaire pour mépriser le jeu des affects en politique et n’offrir aux gens que des idées en graines et sans gluten. Des affects, ici il en passe, et dans des intensités rarement vues — propres aux périodes de grande crise. La politique est un jeu légitime de captation des affects — et de leur retravail. Car parmi les affects bruts, il y en a qui ne sont pas beaux à voir, et d’autres qui se trouvent les pires issues. C’est pourquoi, d’ailleurs, le « souverainisme » ne peut pas être une ligne, en tout cas tant qu’on n’a pas explicité les contenus qu’on y met. Le « souverainisme » tel quel n’est qu’un vrac, certain, par défaut, de mal finir. On connait assez le destin de toutes les propositions « des deux bords ». Elles sont toutes assurées de terminer sur un seul des deux bords — étonnamment, toujours le même. En matière de « républicains des deux bords », il nous est resté les produits dégénérés et fascistoïdes du « Printemps » ou de « Charlie ». En matière de « souverainistes des deux bords », qui s’étaient formés au cours de la crise de l’euro des années 2010, le frayage dans les eaux boueuses du (jadis) Front national. Et c’est tout.
Sauf mauvaise foi carabinée, c’est un risque qui n’existe pas avec la FI. On peut douter qu’elle soit « anticapitaliste », pas qu’elle soit à gauche, ni même qu’elle y soit fermement installée. La haine viscérale, écumante, dont elle est l’objet de la part de la totalité de la presse bourgeoise, en est une incontestable attestation — et comme l’hommage que le vice rend à la vertu. Et voilà qu’au surplus, la FI est seule : seule au bout du boulevard de la souveraineté, parfaitement dégagé, qui ne demande qu’à être emprunté, caracolé même. Cette solitude, qui lui vaut tant d’avanies par ailleurs, est un immense avantage : l’avantage de la différence. Incarner la différence quand tout, autour, n’est plus qu’homogénéité est la carte gagnante dans une conjoncture où règne la colère populaire. C’est-à-dire le rejet violent du même — le même eurolibéral qui lui a été imposé sans relâche depuis des décennies. Le RN a cru très subtil de se normaliser, évidemment sous les compliments d’une presse bourgeoise en pleine fascisation mais qui demande qu’on y mette les formes. Erreur : ne jamais se rendre là où la presse bourgeoise veut vous faire aller. Cette bévue stratégique de grande ampleur a conduit le RN à déserter le terrain de la différence, et l’a privé de l’atout sur lequel il avait prospéré.
En politique, les cases désertées ne restent jamais vides très longtemps. La FI est logiquement venue occuper celle de la différence, mais cette fois porteuse d’un contenu de gauche, authentiquement de gauche, à donner à la souveraineté. Qui ne s’épuise, ou ne doit jamais s’épuiser en elle-même, mais offrir une réponse — et, de fait, charrie toujours une réponse — à la question : la souveraineté, pour quoi faire ? Cette réponse bien assurée, plus rien ne s’oppose à dire la vassalisation, à donner acte à un sentiment commun offensé, et à ramasser ce que le peuple, atterré et furieux, refuse de laisser jeté à la rivière.
À suivre…

