Début février, l’armée ukrainienne a repris en quelques jours près de 200 km² à l’adversaire, dans les régions de Zaporijjia et Kupiansk : elle n’avait pas repris autant de territoires en si peu de temps depuis la contre-offensive (ratée) de juin 2023. Mais, ce même début de mois, les forces russes viennent d’en conquérir l’équivalent dans d’autres secteurs. En fait, les cartes bougent peu. Il s’agit seulement de grignotage, de part et d’autre, sans percée décisive : à l’échelle de tout le conflit, le front est figé. Et M. Vladimir Poutine ne peut toujours pas crier victoire : pour l’année 2025, la Russie avait revendiqué un total de gains territoriaux de plus de 5500 km² ; mais au 15 février de cette année, la Russie ne contrôlait totalement ou partiellement qu’environ 19,5% du territoire ukrainien, contre 18,6% un an plus tôt. A ce rythme, il faudrait quatre-vingt ans à l’armée russe pour se rendre maîtresse de tout le territoire ukrainien…
Zone de la mort
Cependant les Ukrainiens sont sur la défensive, et savent que le rapport de force ne joue pas en leur faveur, comme le soulignait déjà il y a quelques mois le gal. Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale. (1) Cette guerre de tranchées, de drones et de missiles « consomme » environ 700 personnes chaque jour côté ukrainien (1200 côté russe). Analysant les résultats de cette « guerre d’usure » de quatre ans, le Center for Strategic and International Studies de Washington estime les pertes ukrainiennes depuis février 2022 à un total de 500 à 600000 soldats tués, blessés ou disparus ; et à 1,2 million en Russie — une saignée énorme, jamais vue depuis la seconde guerre mondiale, pour des gains territoriaux minimes. Les combattants sont enterrés de part et d’autre d’une bande de 10 à 20 kilomètres de large — une « zone de la mort » survolée en permanence par les drones des deux bords, où il n’y a pratiquement plus personne, sinon quelques fortifications souterraines et de très petites équipes qui essaient parfois de s’infiltrer ou de s’extraire.
Effondrement des règles
« Le blocage tactique est total : cet enlisement peut durer très longtemps », explique Pellistrandi, alors que la Russie mise sur l’usure des Ukrainiens, et sur la détérioration du moral de la population, en poursuivant des frappes dans la profondeur, contre les installations énergétiques — massivement visées en hiver — contre le réseau ferroviaire — pour gêner la production de drones et la logistique — et souvent contre les civils au cœur des villes.
Selon l’ONG britannique Action on Armed Violence, le nombre de victimes civiles se serait accru de 26 % l’an dernier, (2250 tués, 12525 blessés) en raison notamment d’attaques particulièrement meurtrières ayant touché des localités à des centaines de kilomètres du front, comme celle du 24 juin 2025 à Dnipro ( 21 morts, 314 blessés) ou du 19 novembre à Tchernopil (38 morts dont 8 enfants). Pour le directeur de l’ONG, cité par le Guardian du 16 février, ces chiffres témoignent d’un effondrement des règles de retenue dans les conflits actuels, du non-respect du principe de proportionnalité et de l’interdiction de s’en prendre à des infrastructures civiles, comme cela a également été le cas ces derniers mois au Soudan et à Gaza.
Pas des barbares
« L’armée ukrainienne est devenue la plus inventive et la plus aguerrie d’Europe », relève un collectif de responsables d’associations et personnalités civiles se déclarant solidaires de Kiev (Libération, 18 février 2026), qui a lancé un appel pour une manifestation de solidarité avec l’Ukraine le 21 février à Paris. Les signataires rappellent que, confrontée à la « sempiternelle injonction des États agresseurs aux peuples agressés », l’Ukraine a choisi de se battre et de s’en donner les moyens : elle a compensé l’insuffisance de son armement et la frilosité de ses alliés en prenant un temps d’avance dans la dronisation du champ de bataille, « fruit de la mobilisation imaginative d’une société civile qui fait corps avec ses défenseurs », accélérant ainsi « l’osmose entre cultures civiles et militaires ».
Ce type de résistance a permis à l’Ukraine de tenir tête depuis quatre ans, même si elle ne peut espérer gagner cette guerre d’autodéfense avec l’aide de ses seuls drones. Les FAU ont ainsi infligé à l’envahisseur, au loin sur son territoire, de lourdes et humiliantes déconvenues : la destruction d’un tiers de la flotte de la mer Noire, et de près d’un tiers de la force de bombardiers stratégiques basée notamment en Sibérie, l’attaque d’une soixantaine d’infrastructures pétrolières, usines d’armement, dépôts de munitions, etc., « mais sans jamais viser les civils, contrairement aux Russes dont 9 cibles sur 10 sont civiles. Nous ne sommes pas des barbares », tient à affirmer « Casper », commandant d’un bataillon du 1er Centre d’engins sans équipage (anciennement 14è brigade) chargé d’une grande partie des attaques en profondeur des drones ukrainiens. (2) Leur arme principale et la plus chère, pour atteindre les cibles de haute valeur stratégique, est le drone Liutyi, de près de 7 m d’envergure, au rayon d’action de 1500 kilomètres, fabriqué pour l’essentiel en Ukraine.
Ligne Maginot
Tout en soulignant combien, sous la pression de la guerre, l’armée ukrainienne a réussi à se révolutionner, « en fusionnant l’ancienne génération motorisée avec celle des petites machines, drones et robots en tous genres », Michel Goya (3) relève à son tour que le survol par des drones d’observation et d’attaque d’ une bande d’au moins une dizaine de kilomètres de part et d’autre de la ligne de front change profondément les conditions tactiques :
• Il oblige à se déployer de manière dispersée ;
• à décentraliser le combat jusqu’à ses extrêmes limites ;
• à recourir au camouflage visuel ou thermique ;
• à enterrer les armes lourdes et les lieux de vie, à couvrir les tranchées ;
• à protéger les voies de communication (végétaux, filets, voiles,etc) ;
• à soigner les blessés sur place, dans l’attente d’un transfert souvent problématique ;
• et de manière plus générale, à ré-articuler la manœuvre entre infanterie et dronistes, dans des « zones grises » où parfois amis et ennemis sont imbriqués.
Faute de défense aérienne à longue portée, les forces armées ukrainiennes ne peuvent empêcher que leurs positions renforcées soient pilonnées par l’aviation russe. Chaque nuit, depuis plusieurs mois, des salves de centaines de drones s’abattent sur les lignes de front, mais aussi de plus en plus, sur l’intérieur de l’Ukraine. Faute d’effectifs suffisants dans l’infanterie, il est impossible d’assurer l’étanchéité des lignes, explique de son côté M. Emmanuel Grynszpan, l’envoyé spécial du Monde dans le Dombass, qui a suivi les travaux du génie militaire pour construire « une fragile « ligne Maginot » face aux Russes » (1er février 2026). Les forces ukrainiennes sont handicapées comme les russes par l’offensive du froid ces dernières semaines. Et minées par des dissensions au sommet : une valse des chefs qui avait commencé par le limogeage en 2024 du commandant en chef des armées, le général Valouri Zalonjny.
Pour la patrie
L’armée ukrainienne a une moyenne d’âge de 45 ans sur les champs de bataille, très loin devant les standards européens, qui oscillent autour de 30 ans : « En Ukraine, les « grands-pères » font la guerre », raconte Florence Aubenas, envoyée spéciale du Monde à Zaporijia (6 février 2026). L’Ukraine, où l’espérance de vie masculine plafonne à 65 ans (contre 80 dans l’Hexagone), a fait le choix de préserver au maximum sa jeunesse, notamment étudiante, en ouvrant la mobilisation à partir de 25 ans, jusqu’à 60 ans. Certains de ces combattants de la « maturité », élevés dans une ambiance collectiviste au temps de l’Union soviétique, racontent que le « sacrifice pour la patrie » éveille un écho en eux ; ce qui est moins le cas de leurs enfants, élevés au temps de la démocratie, et de la liberté individuelle, dont une partie cherche à échapper à la conscription. En tout cas, « les Ukrainiens sont fatigués, mais il nous faut finir la guerre », plaide Pavlo Matyusha, capitaine vétéran de l’armée ukrainienne, co-auteur de « Ukraine, la Poésie en Guerre » (Éditions Abstractions), invité de RFI le 11 février 2026.
