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Le virus de la valeur

par Max Dorra, 2 janvier 2023
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Theo van Doesburg. — « Composition en demi-valeurs », 1928.

Un virus est une chose étrange, défiant les définitions habituelles de la vie. Pour se reproduire, en effet, il est obligé de s’introduire frauduleusement dans une cellule vivante. De pousser l’audace jusqu’à pénétrer dans le coffre-fort de cette cellule : son noyau détenant l’ADN, la singularité biologique d’un être, cet ADN dont la recombinaison de certaines portions permet aux cellules de ce corps de survivre. Or, ce sont précisément ces recombinaisons, ces réagencements de l’ADN que le virus manipulera à seule fin, par l’intermédiaire d’un éphémère ARN-messager, de tromper la cellule en lui intimant l’ordre de le répliquer. Sans cette escroquerie, le virus, frauduleux monteur, est incapable de se reproduire.

— Quel rapport avec votre titre ?

— Eh bien, ce pourrait être une métaphore. Opposée à la vie même du sens, la valeur vénale, cette logique de classements est, elle aussi, parfois meurtrière dans la mesure même où elle contamine le sens. La signification est dans les dictionnaires. Le sens, résonance individuelle, plus ou moins chargée d’affect, c’est dans notre propre mémoire qu’il prend racine. La valeur et le sens, ainsi, sont des catégories bien plus réelles que l’espace et le temps, les formes dans lesquelles on nous a appris à vivre.

Un discours dominant — celui, sous ses codes élégants, de la brutalité masquée de l’argent — ne peut se reproduire qu’en pénétrant, lui aussi frauduleusement, dans la mémoire, la singularité, le « noyau » d’un individu. Il y introduit alors ses mots au plus intime d’un être. Et là, dans le passé singulier d’un individu, il cueille, découpe et monte des réminiscences. « Certains souvenirs se ruent pêle-mêle et, alors que l’on souhaite en quérir un autre, ils bondissent au premier plan, avec l’air de dire : “C’est nous peut-être ?”… Cette même mémoire contient aussi les affects de l’âme... Car enfin, il ne s’agit pas de scruter les espaces du ciel, il s’agit de moi, de moi qui me souviens... » (Saint Augustin). Le surgissement des affects est en effet indispensable pour donner une apparence de vie à des récits stéréotypés — idéologiques, voire publicitaires… C’est un de ces récits qui permet au discours d’une classe dominante de nous envahir tout entier. Faisant insidieusement appel à l’enfance, et corporellement vécu, il peut parasiter un être qui, toute sa vie, se sentira noté et classé. Étape oubliée de l’image du corps et de la genèse d’un moi, une « évaluation » peut ainsi toujours resurgir avec un sentiment dont le nom dit tout : la honte sociale si profondément analysée par Pierre Bourdieu. Ce qui fera de nous, à notre insu, de simples acteurs utilisant inconsciemment leur passé pour nourrir émotionnellement un rôle. C’est ainsi que, nous croyant libres, nous utilisons les mots d’une narration dominante, capables de nous dévaloriser. « Je ne vaux rien, la vie n’a plus de sens » : le théorème de la mélancolie. Des mots qui perpétuent la langue du pouvoir et parfois tuent. Ceux d’un théâtre qui, en nous tenant à notre insu prisonniers, nous masque le fait que, d’une façon ou d’une autre, une partie de la population est exploitée (un mot jamais prononcé sur les médias qui préfèrent parler de « ménages modestes, défavorisés, précaires »...).

Obéissant, entre autres, à la logique de la publicité et de l’audimat, les médias aux ordres, injectent ce virus. Les sondages n’ont plus alors qu’à prendre la température. Un des plus beaux tours de l’illusionnisme médiatique est celui qui consiste à faire passer, en douce, le mot « liberté » de la main gauche à la main droite. Et, mine de rien, de confondre ainsi les libertés acquises à l’issue de rudes combats (liberté politique) avec la « liberté » du néo (« modernité »)-libéralisme économique. « The bird is freed », c’est par ces mots qu’Elon Musk, le renard, avait annoncé son achat de Twitter. La liberté du renard libre dans le poulailler libre : métaphore inusable.

— Vous n’allez tout de même pas prétendre que la valeur serait une maladie provoquée par un virus.

— Attendez. Il faut relire « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », dans le Livre I du Capital. Alors apparaît un rapprochement possible entre les échanges de marchandises et les échanges (le même mot) entre des êtres. Ainsi, lors de l’échange des marchandises, la valeur, abstraction liée au travail des hommes, s’évade-t-elle, comme le ferait un virus, pour aller invisiblement se loger dans un « échange » entre des individus. Échange où, lors de chaque rencontre, un être s’exposera à être « apprécié », ou « mé-prisé » : un certain « prix » sera toujours inconsciemment en jeu par quoi lui sera attribuée sa « valeur ». Un échange invisible qui peut avoir lieu entre un riche et un pauvre, certes, mais aussi entre un homme et une femme, un blanc et un noir, un jeune et un vieux…

— Il n’y a là qu’une métaphore...

— Eh bien vous me donnez l’occasion de citer Proust après avoir cité Marx ! Proust, qui dans une lettre à Maurice Duplay, en juin 1907, critique Jaurès (oui, Jaurès !) qui voit dans la métaphore une utilité purement pratique : faire mieux comprendre, à un élève par exemple, un raisonnement. Non, écrit Proust, l’image a sa raison d’être en elle-même, « sa brusque naissance toute divine. » Ce n’est pas trahir sa pensée que d’expliquer cette « brusque naissance » par l’émergence d’un sens jusque-là inconscient que la métaphore peut laisser surgir. Encore faudrait-il ici distinguer la métaphore-cliché virale, et la métaphore-création, inventive. Elles travaillent, de façon inverse, le noyau même des êtres. « Viralisant » les réseaux sociaux, les stéréotypes — clichés, éléments de langage — se faufilent et détruisent. Les métaphores créatrices, elles, libèrent en dévoilant.

Mais surtout, l’affectivité étant en quelque sorte la sensibilité de la mémoire, ce corps virtuel, double invisible du corps physique (l’axiome de Proust que révèlent les dernières lignes du Temps retrouvé), la valeur empruntera à la mémoire d’un individu la bouffée d’affect qui lui servira pour mieux l’illusionner. C’est en effet à partir des récits-messagers où elle l’enfermera qu’elle lui assignera une certaine image de lui-même. Telle un virus, la valeur qui lui est souterrainement attribuée alors l’envahira, faisant vivre ou mourir selon le rôle qu’elle lui aura assigné, les espérances qu’il entretenait. La valeur et les virus sont ainsi à l’origine de maladies qui, contaminant le sens même d’une vie, peuvent être mortelles.

— Et que faites-vous des mutations d’un virus ?

— Eh bien justement. Les dérapages imprévus — totalitaires, dictatoriaux — d’un certain nombre d’épisodes révolutionnaires pourraient bien être comparables à une mutation du virus de la valeur. La valeur, tel un virus, peut en effet elle aussi muter. Les idéologies dominantes ont plus d’un tour dans leur sac. Ainsi, les récits apparemment nouveaux dont on espérait qu’ils aideraient à nous délivrer d’un ordre injuste, peuvent, à leur tour, nous tenir à notre insu prisonniers. Les narrations d’une nouvelle langue dominante (celle, par exemple, des membres d’un parti qui a pris le pouvoir), telles des ARN-messagers inédits, assignent en effet à ceux qui acceptent d’être « parlés » par elles des classements nouveaux concernant là encore l’image, plus ou moins valorisée, qu’ils ont d’eux-mêmes. Cette image n’est pas davantage réelle que celle dont ils croyaient s’être libérés. Ils pensaient s’être délivrés du virus et ne voyaient pas que, sous la forme d’un variant, il était toujours là. La valeur, sa violence symbolique, avaient simplement glissé d’une classe au pouvoir vers un certain groupe. Une maladie nouvelle, imprévue, provoquée par un variant du même virus. Le « nous, on... » de l’illusion groupale et ses processus infantilisants : un concept du psychanalyste Didier Anzieu (1).

Le virus de la valeur, cet escroc, a en effet plus d’un tour dans son sac. Sa capacité de muter, de tout récupérer, même les révolutions (ne parle-t-on pas, un comble, de « traditions révolutionnaires »...) en fabriquant des récits imprévus, peut ainsi donner naissance à un nouvel ordre injuste, voire criminel, à des procès kafkaïens.

Cette mutation inattendue, à la base des « totalitarismes », il est essentiel d’en analyser les causes, quitte à transgresser le cloisonnement de disciplines recroquevillées : « Philosophie », « Psychanalyse », « Sociologie », « Économie ». Une étape indispensable pour ne pas oublier l’insistant monde de la valeur sous tous ses masques. Une vigilance vitale, lors de toute action collective, si l’on veut réussir un jour à changer réellement la vie, à lui redonner du sens. Enfin.

Max Dorra

Écrivain et professeur de médecine.

(1Didier Anzieu, Le Groupe et l’Inconscient. L’imaginaire groupal, Dunod, 1999.

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