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Les bons réseaux du géant africain de la téléphonie

par Jean-Christophe Servant, 14 juin 2019
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Cabine téléphonique fonctionnant via le réseau mobile en Ouganda, en 2009.
cc Moongateclimber

En Afrique subsaharienne, rappelait en 2018 une analyse du groupe EcoBank, « Le prix médian d’un giga de données mobiles s’élève à plus de 7 dollars (5,96 euros), là où il est de 3,50 euros au sein de l’Union européenne. Et, alors que les Nations unies fixent pour objectif de parvenir à un coût du giga inférieur à 2 % du revenu mensuel par habitant, il est actuellement de 8,8 % sur le continent (1) ».

Pour y remédier, Ecobank prône un « accroissement de la concurrence dans le secteur, seul à même, selon elle, de faire baisser les prix ». Les Sud-Africains apprécieront. Dans le deuxième pays le plus connecté du continent (après l’île Maurice), où quatre opérateurs de téléphonie mobile se partagent le marché, une enquête de la Commission nationale de la concurrence vient de livrer ses premiers résultats : depuis leur téléphone mobile, les Sud-Africains les plus pauvres paient l’accès à Internet plus cher que leurs compatriotes nantis. « Une évaluation des prix de détail de tous les opérateurs de téléphonie mobile montre que les consommateurs de petits forfaits de données, généralement plus pauvres, payent inexplicablement plus cher sur la base du mégaoctet ou gigaoctet », conclut l’étude..

Lire aussi Laurence Allard, « La diplomatie du téléphone portable à la conquête des pauvres », Le Monde diplomatique, mai 2012.

L’ironie du sort est que l’Afrique du Sud soit le berceau de Mobile Telephone Networks (MTN), premier opérateur de téléphonie mobile d’Afrique, et l’un des emblèmes de la politique économique de « black empowerment » mise en place sous la présidence de Nelson Mandela afin de faciliter la participation de la majorité noire du pays dans les entreprises nationales. Fondée en 1994, MTN, « joyau de l’économie noire », symbole de « de l’Afrique qui réussit » est depuis régulièrement classé parmi les entreprises les plus performantes au monde. La transnationale, qui siège à Johannesburg, est aujourd’hui implantée dans 23 pays du continent africain et du Proche-Orient et compte 236 millions de clients.

Un peu comme le fut jadis la General Motors pour les États-Unis, ce qui est bon pour MTN l’est aussi pour l’Afrique du Sud. En tout cas pour sa nouvelle élite à la croisée des mondes politiques et économiques. Son conseil d’administration fut ainsi présidé jusqu’en 2013 par Cyril Ramaphosa, aujourd’hui à la tête de l’État sud-africain, via le fonds d’investissement Shanduka, qu’il dirigeait alors. Son remplaçant à la tête de MTN, M. Mcebisi Jonas, fut jusqu’en 2016 vice-ministre des finances. Quand la MTN va, les actionnaires aussi. L’ancien gouverneur de la banque centrale du Nigeria et actuel émir de Kano, le Nigérian Lamido Sanusi, vient de rejoindre la firme en tant qu’administrateur. Quant à son tout nouveau conseil consultatif international, il compte deux anciens chefs d’État, le Sud-Africain Thabo Mbeki et le Ghanéen John Kuofor, mais aussi l’ancienne commissaire aux affaires politiques de l’Union africaine, Aisha Abdullahi, l’ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Mohammed El Baradei, ainsi que le président du marketing et des services de Total, Momar Nguer. Le conseil consultatif a pour objectif de « guider et soutenir de temps à autre le groupe MTN dans la réalisation de sa vision et de son objectif de devenir l’une des plus grandes entreprises africaines ayant une empreinte mondiale dans le secteur des télécommunications, contribuant ainsi à une inclusion numérique accrue en Afrique et au Proche-Orient, un aspect essentiel de la quatrième révolution industrielle ».

À l’inverse, ce qui est mauvais pour MTN, l’est aussi pour l’Afrique du Sud. En 2018, MTN a été accusée par la Banque centrale du Nigeria d’avoir rapatrié illégalement 8,3 milliards de dollars entre 2007 et 2015. Porté devant la justice, ce contentieux pour fraude fiscale détruisit en trois semaines à la Bourse de Johannesburg un tiers de la valeur marchande de la multinationale. MTN a finalement réglé au Nigéria une amende pour rapatriement illégal de fonds d’un montant de 53 millions de dollars en décembre, « un chiffre symbolique qui aura surtout permis au gouvernement nigérian de sauver la face et à MTN d’éviter de reverser un an de chiffre d’affaire », estime le Financial Times.

Car l’ascension de MTN est aussi l’histoire d’une transnationale réputée pour « jouer vite et avoir une attitude cavalière avec les réglementations et les conventions », rappelle le Sud-Africain Lindokuhle Nkosi dans un article dédié aux déboires de MTN au Nigeria. MTN a beau être une multinationale sud-africaine, c’est d’abord une multinationale : sa croissance est entachée de soupçons d’évasion fiscale, de conflits d’intérêts, et de corruption. En 2015, une enquête du consortium de journalistes « Finance Uncovered » révélait que les filiales de MTN dans quatre pays (Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria, Ouganda) auraient versé entre 2001 et 2013 plusieurs centaines de millions de dollars à des sociétés offshore basées à Dubaï et à Maurice. MTN reste d’ailleurs l’objet d’une enquête menée par la justice sud-africaine concernant les conditions d’attribution en 2005 d’une licence de téléphonie mobile en Iran. L’opérateur turc Turkcell avait alors accusé la firme de Roodepoort d’avoir décroché cette licence en versant des pots-de-vin à des fonctionnaires iraniens et en encourageant Pretoria à livrer des armes et à approuver le programme nucléaire iranien. Face à ces allégations, MTN avait été contrainte, une première dans l’histoire de la firme, de lancer une enquête indépendante sur ses activités — laquelle avait fini par blanchir l’entreprise.

Enseignant et analyste indépendant spécialisé dans les politiques de télécommunications des pays du Sud, Ewan Sutherland est l’un des rares a avoir documenté les dessous de l’ascension de l’opérateur sud-africain depuis sa création en 1994. Son étude, publiée en 2015 « est toujours d’actualité » selon ce dernier. Pour rattraper la concurrence, partie avant elle à l’assaut des marchés africains déréglementés, MTN « a commencé à obtenir des licences dans des pays à haut risque ou à très haut risque de corruption et de risque politique, rappelle Ewan Sutherland, en partie parce que c’était là que se trouvaient les plus grandes opportunités, mais aussi à cause de ses origines africaines, un argument commercial lui permettant, à priori, de mieux comprendre les attentes ». « En conséquence, poursuit-il, MTN a du dialoguer avec des autocrates et des présidents à vie, auxquels elle a acquitté les droits de licence et les taxes, fourni des écoutes téléphoniques et participé à la censure, ou du moins, l’a permise ». MTN a ainsi « favorisé leurs intérêts, ceux de leurs familles et leurs organisations politiques, qui ont pris des participations dans la première vague d’opérateurs de téléphonie mobile, tandis que l’entrée sur les marchés nationaux d’autres sociétés était retardée pour augmenter leurs profits. Des éléments de politique d’une importance vitale ont été rejetés : analyses de la concurrence, analyses d’impact, régulateurs indépendants, contrôle juridictionnel, consultations publiques et contrôle parlementaire ».

Lire aussi Philippe Rekacewicz & Philippe Rivière, « Qui profite des progrès de la communication ? », Le Monde diplomatique2003.

Les pratiques douteuses de MTN ne s’arrêtent pas au continent africain. En 2006, l’acquisition par la transnationale du groupe libanais Investcom, détenu par les frères Najib et Taha Mikati, milliardaires libanais, amis personnels du président syrien Bachar Al Assad, a offert de nouvelles « perspectives de croissance intéressantes » au géant sud-africain : MTN a ainsi pu s’implanter non seulement dans plusieurs pays du continent couverts par Investcom (Liberia, Ghana, Bénin, Congo Brazzaville, Guinée Bissau) mais également en Syrie, en Afghanistan, au Soudan et au Yémen. Dans ce dernier pays, une enquête menée en 2018 par un collectif de journalistes arabes vient de révéler, à partir des documents divulgués lors des « Panama Papers », que la filiale locale de MTN était majoritairement détenue par des sociétés offshore liées au milliardaire yéménite Shaher Abdulhak. Pour renouveler sa licence, la firme aurait aussi payé trente millions de dollars au forces houthistes rebelles de Sanaa d’Abdulmalik Al-Houthi « en violation de la loi internationale et des sanctions du conseil de sécurité des Nations Unies ». Fin 2017, poursuit l’enquête, « les rebelles Houthis auraient utilisé les opérateurs pour lever des fonds à coups de SMS appelant à soutenir “l’effort de guerre” ». MTN, à cette occasion, aurait transmis régulièrement ce message à ses 5 millions d’abonnés, les invitant, en échange, à répondre par un SMS facturé 100 riyals (0,47 dollar).

MTN ne livre que très rarement le nom des partenaires de ses filiales, sauf, comme au Nigeria, lors de la récente cotation de la filiale à la bourse de Lagos. Mi-mai 2019, celle-ci faisait ainsi une entrée remarquée au NSE, le Nigeria Stock Exchange : avec 5,8 milliards d’euros capitalisés durant la première journée de cotation, l’introduction sans offre publique initiale de titres lui permit de devenir la deuxième entreprise la plus importante listée au NSE, derrière Dangote Cement, offrant au passage une juteuse plus-value au milliardaire nigérian Victor Odili, originaire de l’État pétrolier de Rivers et premier actionnaire privé de MTN Nigeria avec près de 4 % des parts.

En Syrie, la procédure d’attribution en 2015 d’une licence à long terme pour MTN, qui se partage le réseau national avec Syriatel — propriété de Rami Makhlouf, le cousin maternel de Bachar el-Assad —, aurait été « menée dans l’opacité la plus totale ». À Khartoum, au Soudan, l’ombre portée d’Abdel Basset Hamza, considéré comme l’un des financiers du dictateur déchu El Bechir, planait sur la filiale locale. Au royaume du Swaziland, il est connu que 10 % des parts de Swazi MTN appartiennent à son monarque absolu, Mswati III. Son nouveau premier ministre, Ambrose Dlamini, est lui même l’ancien directeur exécutif de la filiale. En 1998, pour percer au Rwanda et mettre sur pied le premier réseau de téléphonie mobile du pays, MTN s’était s’associée avec Crystal Ventures, bras financier du parti au pouvoir, le Front patriotique rwandais de Paul Kagame. MTN, rappelle Ewan Sutherland, « est aussi entrée sur les marchés camerounais et nigérian en utilisant un modèle de “responsabilisation” dans lequel des actions de ses filiales étaient attribuées à des personnalités influentes sur le plan politique, capables d’assurer l’émission et la révocation de ses licences, leurs investissements étant ”payés” avec les dividendes attribuables à leurs avoirs ».

Lire aussi Alain Vicky, « La dernière monarchie absolue d’Afrique », Le Monde diplomatique, août 2018.

« Même si MTN mène une politique de responsabilité sociale des entreprises (RSE) fondée sur le versement de fonds pour de bonnes causes ainsi que des politiques relatives aux droits de l’homme et contre la corruption, rien n’indique qu’elle agisse aujourd’hui dans ce sens », regrette Ewan Sutherland. « Il est vrai que ses investisseurs semblent avoir peu d’intérêt pour ce genre de considérations, la bourse de Johannesburg et ses analystes paraissant surtout concernés par les résultats financiers de l’entreprise. Il serait pourtant temps que ses administrateurs se demandent ce qui pourrait se passer en cas de changement de régime dans certains pays ou elle compte des filiales ». En attendant, ces derniers peuvent méditer le dernier classement de leur entreprise par le Ranking Digital Rights, une organisation qui note les 22 premiers géants du Web et des télécommunications en fonction du respect qu’ils accordent aux droits numériques. Dans l’édition 2019, il est noté que MTN divulgue « très peu de choses sur la manière de traiter les données personnelles et manque de mécanismes de gouvernance solides en matière de droits de l’homme ».

Jean-Christophe Servant

(1Victor Bérenger, « Pourquoi les données mobiles sont plus chères en Afrique », Jeune Afrique, 20 septembre 2018.

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