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« Dossier 137 » de Dominik Moll

Savoir ce que l’on voit

par Thomas Pietrois-Chabassier, 9 mars 2026
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© 2025 - Haut et Court

Scène ordinaire à l’IGPN, le service de police chargé d’enquêter sur les services de police. Stéphanie Bertrand, inspectrice, interroge un policier suspecté de bavure :

— Décrivez ce que vous voyez sur ces images.

— On ne voit pas très bien.

— Je crois au contraire qu’on voit très bien.

Dans Dossier 137, selon l’œil de chaque personnage, une image en devient une autre. Pour l’un, l’image est nette. Pour l’autre, elle se brouille. C’est une question de point de vue.

Incident pendant le mouvement des gilets jaunes, en 2018, dans une petite rue de Paris : deux jeunes manifestants venus le matin même de Saint-Dizier, perdus dans la capitale, paniquent à la vue de quatre policiers armés. Prenant la fuite, l’un des deux est touché à la tête par un tir de LBD. Gravement blessé, il tombe. Y a-t-il eu faute ? Pour l’IGPN, l’inspectrice Stéphanie Bertrand est chargée du dossier.

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© 2025 - Haut et Court

Dossier 137 porte bien son titre, tant le film se regarde, se feuillette, recueil de courriers administratifs, de requêtes, de procès-verbaux, de vidéos et de cartes géographiques. La réalité du métier, c’est cette paperasse. Le montage du film prend la même teinte administrative : les plans des interrogatoires de bureau s’enchaînent. Automatiques. Robotiques. Il s’agit bien d’un système, d’une mécanique, celle de l’appareil judiciaire, d’une pure machine à rendre la justice, comme celle de Kafka dans La Colonie Pénitentiaire.

Dans ce monde de fichiers informatiques, les enquêtes de l’IGPN s’appuient sur les données issues de la vidéosurveillance. Reflets de nos actions, enregistrées quelque part dans un monde parallèle, fait d’images, de sons, de données. Empreintes laissées, discrètes, dans la surface virtuelle de quelque base miroir : vidéosurveillance, mais aussi rushes des journalistes, cartes de géolocalisation, téléphones portables, etc. Il suffit de savoir où chercher.

Stéphanie Bertrand, professionnelle de la recherche de preuve, parvient, même si c’est difficilement, à trouver la vidéo des violences commises par ses collègues, qui devrait conduire à leur condamnation. La vidéo est nette, elle parle bien. La procédure est lancée, la machine à rendre la justice s’enclenche.

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© 2025 - Haut et Court

Mais si les images parlent, faire mentir une image est simple : il suffit de l’interpréter autrement. Les policiers accusés le savent : une agression contre un civil à terre devient « un acte de légitime défense ». Deux gilets jaunes terrorisés se muent en « bêtes sauvages ». Humpty-Dumpty de L’autre côté du miroir de Lewis Caroll dirait qu’il suffit de plier les images, de les violenter elles aussi, pour leur faire dire ce qu’on voudrait qu’elles disent : « La question est de savoir qui sera le maître, un point, c’est tout ». Maître du sens des images. Après tout, qui peut encore faire confiance aux images dans ce monde où elles se détournent si facilement, où elles se créent artificiellement ?

Les policiers incriminés répondent par un discours mécanique, retournant tout à leur avantage, usant d’un lexique protecteur, langage antivirus qui semble faire partie intégrante de leur formation. Leur plastique surgonflée, lisse, leur visage carré, très soigné, imberbe, ajoute à leur apparence robotique — robocops caquetant les mots appris sur un ton de machine.

Au fond, qu’ont-ils encore d’humain ? À la place de l’œil, ils ont un viseur. Ils n’ont pas de regard, mais un angle de tir. Hommes sans vision, ils sont guidés par un ordre de mission, un prompt écrit par la hiérarchie : « sauver la République en danger ». Dans les images filmées de l’agression, ils apparaissent comme des personnages de jeu vidéo, avatars de cette République, troupe de corps vides et sans conscience, animés depuis un salon ministériel par un joueur cravaté, appuyant sur croix-carré-croix pour tabasser du gilet jaune, faire du bodycount, envoyer les éléments de langage informatique pour se protéger de toute action judiciaire, et réinitialiser la partie quand elle semble perdue.

Justement, l’enquête, s’approchant d’une vérité pouvant mener à la condamnation de ces policiers qui pourrissent le système de l’appareil judiciaire, s’achève par un reset, retour à la situation initiale, une confirmation de ce qui est en place et doit être maintenu : la violence. La machine se protège de toute attaque, elle met en échec ce qui la met en échec. Comme si la corruption morale était au programme, prévue par la machine elle-même. Une machine à organiser la violence, bien comme il faut.

Alors, dans ce monde où la violence fait loi, en quoi peut-on encore croire ? Où donc se réfugier ?

Les parents de Stéphanie se chamaillent dans leur salon à Saint-Dizier. Le père reproche à la mère toutes ces heures passées à regarder des vidéos de chat.

— Ça fait arrêter de réfléchir, condamne-t-il.

— Ça fait réfléchir à autre chose, corrige-t-elle.

Cette « autre chose » que la violence, qu’elle voit chez son mari : il tue des taupes à coups de pelle.

— Elles abîment mon gazon, plaide-t-il.

À la fin du film, le petit Victor voit Stéphanie Bertrand, sa mère, désemparée, épuisée, s’asseoir sur le canapé, et tomber elle aussi dans ce puits-miroir des vidéos de chat. Il la regarde, inquiet : elle aussi, impuissante, pense « à autre chose », s’absente.

La vidéo de chat répond à celle du flic balançant une lourde brique sur la foule. La vidéo de chat répond à celle du manifestant démoli dans une laverie automatique. Elle est le poids virtuel que l’on pose sur la balance imaginaire pour équilibrer l’ordre moral et social détruits.

Fallait-il une enquête pour découvrir ce que La Nuit du 12 avait déjà établi ? Celui qui tue, celui qui tire n’est jamais un homme seul. Dans l’affaire du Dossier 137, l’enquête conclut : ils étaient deux à tirer, simultanément. Impossible d’établir la culpabilité de l’un ou de l’autre en particulier. Comme dans La Nuit du 12, symboliquement, ce n’est pas un homme qui est coupable, mais tous. All men, all cops.

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© 2025 - Haut et Court

Dès le début, une faille était apparue au cours d’un premier interrogatoire. La mère du blessé retraçait le départ pour la manifestation parisienne, depuis Saint-Dizier :

— Vous êtes de Saint-Dizier ? coupe l’inspectrice, étonnée.

— Oui, pourquoi, vous connaissez ?

— Oui… non… peu importe, se reprend-elle.

Dès ce moment, la violence avait cessé d’être un simple numéro sur un dossier, le papier avait pris vie. Saint-Dizier, c’était sa ville, c’était sa mère, c’était son père, c’était chez elle et c’était son enfance. À son point de vue de policière, s’était ajouté un regard, celui de la personne qu’elle est. Ce qui lui sera ensuite reproché par sa hiérarchie.

Au cours du film, Stéphanie Bertrand passera deux fois sur le même rond-point de Saint-Dizier, en citoyenne, puis en inspectrice, cherchant à concilier ces deux parts distinctes d’elle-même, à ne plus être l’une ou l’autre, mais ne faire plus qu’une.

— Vous avez très bien fait votre travail, dit la mère de la victime, avec dégoût. Mais votre travail… il sert à quoi ?

La porte de l’appartement se ferme sur cette question dans le vide, sans claquer, indifférente devant le devoir accompli, et vain. Un travail ? Non, un leurre.

Dossier 137 de Dominik Moll, 2025.
Scénario de Dominik Moll et Gilles Marchand. Avec Léa Drucker.
Sortie du DVD le 25 mars.

Thomas Pietrois-Chabassier

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