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« Rome en noir », de Philippe Videlier

Chemises noires et cris rouges

par Roland Pfefferkorn, 17 janvier 2020
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Alfredo Gauro Ambrosi « Aéropeinture de Mussolini aviateur », 1930.

L’historien et collaborateur du Monde diplomatique Philippe Videlier a consacré d’importants travaux à l’immigration dans la région lyonnaise et aux villes ouvrières de l’agglomération, Décines, Saint-Priest, Villeurbanne. Mais l’historien est aussi écrivain, et depuis une quinzaine d’années, Mustafa Kemal Atatürk et les Jeunes-Turcs, Mao Zedong et les Bandits Justiciers, Rimbaud ou Bakounine, ont été les héros de ses romans et nouvelles. Son dernier livre Rome en noir s’inscrit dans cette veine, nourri par sa connaissance précise des faits et son travail approfondi dans les archives.

C’est un vrai « roman noir » qui nous plonge dans les années 1930, à une époque où tout va mal : le capitalisme connait une crise majeure, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne, Franco écrase la République espagnole et Staline élimine ses opposants communistes. Les chemises noires et l’Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell’Antifascismo (OVRA) font régner la terreur dans la péninsule italienne, nombre de militants ouvriers de gauche s’exilent au fil des ans, notamment en France. Le récit s’ouvre sur l’assassinat en 1932 à Villeurbanne d’un boxeur italien de seconde zone, « athlète moyen mais fasciste d’élite ». Au fil de l’enquête policière, qui tient fermement les militants de gauche dans le viseur — Gallori, Greco, Versari, Papucci… —, on découvre les agissements des services spéciaux mussoliniens qui non contents de surveiller les opposants, anarchistes, communistes ou socialistes, n’hésitent pas à organiser l’assassinat de ceux qu’ils jugent particulièrement dangereux. C’est ainsi que les animateurs de Giustizia e Libertà, Carlo et Nello Rosselli, ont été liquidés le 9 juin 1937 par des cagoulards en service commandé au lieu-dit « La Chiennerie » à Bagnoles-de-l’Orne, en Normandie… Videlier rend compte de la répression mise en œuvre à l’intérieur et hors des frontières, et des équipées militaires fascistes, de l’Abyssinie à l’Espagne, puis de l’Albanie à la Russie.

Le personnage de Mussolini, triomphant, plastronnant, se piquant d’art et de littérature, domine ce roman de sa stature à la fois effrayante et ridicule, un Duce accompagné de sa maîtresse, de sa fille, de son gendre Galeazzo Ciano et d’Arturo Bocchini, le chef de l’OVRA, sur fond de culture d’époque, cinéma, musique, à la gloire du régime, bandes dessinées comprises… dont l’un des héros, Dick Fulmine, se mêle ici ou là au récit. Videlier souligne en passant la complaisance et l’appui veule dont bénéficie Mussolini de la part d’écrivains ou de philosophes célèbres (Pirandello ou Gentile par exemple) — mais aussi bien de l’université de Lausanne qui va jusqu’à lui accorder en 1937 un doctorat honoris causa.

Roland Pfefferkorn

Philippe Videlier, Rome en noir, Gallimard, 2020, 320 pages, 21 euros.

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