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Coûteuse dérive sahélienne

Le crash lundi soir de deux hélicoptères en opération dans la « zone des trois frontières » (Mali, Niger, Burkina Faso), qui a coûté la vie à treize militaires, pourrait faire évoluer un engagement militaire français qui était déjà menacé d’enlisement. Le président Emmanuel Macron a d’ailleurs reconnu, le 28 novembre, que « le contexte […] nous conduit à regarder toutes les options stratégiques », se disant prêt à rééexaminer au moins les "modalités d’intervention", et appelant ses partenaires européens à la rescousse. Cependant il n’est pas question à priori de repli, et encore moins d’abandon d’une présence militaire française jugée capitale pour la stabilisation du Sahel, mais aussi de l’Afrique du Nord et de l’Europe — bien que cette question du lien entre la sécurité au Sahel et dans les pays européens reste controversée.

par Philippe Leymarie, 27 novembre 2019
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Patrouille de casques bleus sénégalais de la Minusma au Mali, juillet 2019
cc Minusma.

En tout cas, rien ne va plus au Sahel. Pour les Africains, la spirale de la violence ne cesse de gagner du terrain, les tensions communautaires s’imbriquant dans les menées des groupes djihadistes, les stratégies s’empilent, et le sentiment domine que « quelque chose ne fonctionne pas ». Pour les étrangers, fournisseurs de troupes ou d’aide, à la fois déçus et rétifs, c’est la « grosse fatigue ».

Cette aggravation de la situation au Sahel était d’ailleurs le sujet principal des échanges du 6e forum international sur la paix et la sécurité en Afrique, qui s’est tenu il y a quelques jours à Dakar sur le thème des « défis actuels du multilatéralisme ».

Lire aussi Jean de Gliniasty, « Un tournant dans la diplomatie française ? », Le Monde diplomatique, décembre 2019.

Le Burkina part à veau l’eau... C’est la grande inquiétude du moment. Un tiers du pays — le nord, une partie de l’est — n’est plus sous contrôle gouvernemental, les attaques des groupes djihadistes se multiplient, les milices d’autodéfense prennent le relais d’un État de plus en plus absent, l’anarchie guette, plus d’un millier d’écoles et une centaine de centres de santé ont été fermées, le nombre de personnes déplacées a doublé en quelques mois, atteignant le 500 000 habitants (1).

Et maintenant, les relations se gâtent avec les voisins. Ouagadougou vient de se plaindre que des soldats maliens aient exercé récemment un « droit de suite » au Burkina, sans avertir quiconque. Même acrimonie à l’égard de Paris, qui maintient dans les parages de la capitale une unité de ses forces spéciales : le chef d’état-major demande à l’attaché français de défense de mettre fin aux vols non autorisés d’avions et de drones, et d’avertir désormais les autorités locales 48 heures à l’avance, sinon ils seront « considérés comme des vols ennemis, et traités comme tels »  (2) !

Le ton comminatoire de cette missive a fait penser, dans un premier temps, à une fausse nouvelle. Il est vrai qu’au même moment, le Quai d’Orsay à Paris révisait sa carte des risques, étendait le secteur « rouge » au long des frontières du Burkina avec le Niger et le Mali, et plaçait le reste du pays en « orange » (3)

Grand malade

Le Mali, épicentre de la crise sahélienne, est toujours le grand malade de la région. Six ans après le coup d’arrêt donné par l’opération militaire française Serval, les soldats maliens se font tuer par dizaines, voire par centaines ; les casques bleus également ont perdu plus d’une centaine des leurs depuis cinq ans, et les soldats français plus d’une quarantaine.

Le pouvoir malien, incarné par un président velléitaire, Ibrahim Boubakar Keita, est incapable d’appliquer les accords de paix conclus à Alger en 2015, notamment de reprendre pied dans le nord du pays. Il est défié de tous côtés :

 par les groupes djihadistes qui ont profité de l’absence d’État, et des querelles communautaires traditionnelles (éleveurs contre agriculteurs) pour s’enraciner dans certaines régions, voire s’ériger en protecteurs des laissés-pour-compte ;
 par les communautés religieuses, qui voudraient plus d’islam et moins d’étrangers ;
 par ses partenaires internationaux, qui le pressent de reprendre le contrôle des régions désertées par l’administration, de faire reculer la corruption, d’intégrer dans son armée les anciens combattants touaregs, etc.

Lire aussi Rémi Carayol, « Mali, le maillon faible », Le Monde diplomatique, juillet 2018.

L’action militaire internationale peine toujours à convaincre. Même si, côté français, des succès tactiques ont été enregistrés, avec notamment l’élimination de plusieurs chefs djihadistes. Pour Paris, chacune des entités militaires déployées dans la région garde son utilité :

 Barkhane, comme une force de frappe d’urgence, avec des troupes aguerries et de gros moyens de projection, indispensables sur ces territoires immenses — mais aussi de gros risques, dont témoigne, entre autres, le crash dramatique dans les parages de Menaka ;
 l’EUTM, opération européenne vouée à la formation et la reconstruction de l’armée malienne ;
 la force des Nations unies au Mali (Minusma), principale opération de l’ONU avec ses 14 000 hommes, chargée en principe de la stabilisation du Mali ;
 et le G5 Sahel, comme outil de coopération militaire régionale, notamment dans les zones frontières.

Forces d’occupation

Mais ces quelques trente mille hommes ne parviennent pas à ramener le calme :

 les soldats français répartis dans les cinq États sahéliens commencent à être considérés par une partie de l’opinion comme une force d’occupation de type néocolonial ;
 les Européens, à quelques exceptions près (Allemands, Britanniques, Estoniens) s’investissent peu au Sahel, ne faisant pas le rapprochement entre l’extension de la violence en Afrique du nord et leur propre sécurité : ils sont donc loin d’envisager « l’accompagnement au combat » des forces armées nationales, que leur suggèrent certains experts (4) ;
 le mandat de la Minusma, dont les effectifs ont plus que doublé en cinq ans, reste trop limité, en dépit de demandes répétées pour le muscler, et d’un léger renforcement mis en oeuvre il y a quelques mois : le président sénégalais Macky Sall, lors de ce forum à Dakar, a dénoncé à ce propos l’obstruction de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité, condamnant cette force à subir les coups sans pouvoir en donner, au risque de n’être qu’une « machine à distribuer des indemnités » ;
 quant à la force conjointe du G5, il s’agit d’une entité à éclipses, qui monte des opérations ciblées, non permanentes, et se plaint d’être insuffisamment équipée et financée ;
 le tout surtout reste mal coordonné entre tous ces acteurs, d’où l’idée d’un commandement unique, régulièrement lancée, mais qui paraît peu réaliste en l’état actuel.

Lire aussi Rémi Carayol, « Sahel, les militaires évincent le Quai d’Orsay », Le Monde diplomatique, juillet 2019.

Une bonne quinzaine de stratégies plus ou moins concurrentes sont à l’oeuvre au Sahel, avec pléthore d’envoyés spéciaux et ambassadeurs. Paris, l’Union européenne, l’Union africaine, les Nations unies, les organisations régionales africaines (CEDEAO, UEMOA), les Américains (5) : chacun déploie sa propre politique pour cette région. Dernière en date : une initiative franco-allemande dite du « partenariat de Biarritz », adoptée en marge du sommet du G7 fin août, destinée notamment à réunir de nouveaux moyens pour former à l’antiterrorisme les juges, gendarmes, douaniers et militaires des États du G5 sahélien. Et voilà que la Chine s’en mêle : « L’Afrique n’est le pré-carré de personne », est venu rappeler à Dakar le secrétaire général du Forum Chine-Afrique pour la paix (6)

Parler avec les djihadistes ?

On retrouve la même confusion dans le secteur civil de l’aide au développement — autre pilier de cette tentative de sauvetage du Sahel. À savoir : multiplicité des intervenants ; manque d’interlocuteurs vraiment représentatifs, du haut de l’échelle jusqu’à la base ; faiblesse de la coordination, les stratégies et initiatives s’empilant les unes sur les autres. Ou dans le domaine politique, avec des débats sur des sujets jusqu’ici plus ou moins tabou, à propos du rôle des forces armées étrangères, de celui des milices communautaires, ou d’un éventuel dialogue avec les fractions les moins radicales des « djihadistes » ou catalogués comme tels.

La Libye reste la matrice de la crise sahélienne. L’Union africaine, qui pensait pouvoir neutraliser politiquement Mouammar Kadhafi en 2011, n’a toujours pas digéré la « trahison » de la France et du Royaume-Uni, alliés aux Américains et soutenus par l’OTAN, qui avaient outrepassé les motions du conseil de sécurité, et lancé une honteuse chasse à l’homme. Les métastases dans tout le Sahel, et l’actuelle guerre civile en Libye en découlent directement. « La guerre en Libye est une gangrène qui se propage », affirme par exemple Roch Marc Christian Kaboré, le président burkinabe. La plupart des acteurs ou observateurs africains reprochent aux Européens et aux Américains de choisir leur camp, dans ce pays en état de guerre civile permanente, et de manœuvrer en coulisse, au lieu de favoriser une entente nationale dont, il est vrai, aucune des parties libyennes ne semble vouloir.

Philippe Leymarie

(1Parmi les dernières victimes, quarante employés d’une mine d’or canadienne.

(2La lettre a été envoyée en fait à tous les attachés présents à Ouagadougou mais dans la pratique les Français et les Américains sont les seuls concernés.

(3Déconseillé sauf raison impérative, ce que certains, à Ouagadougou, ont considéré comme prématuré, de nature à inquiéter plus qu’il ne faut l’opinion internationale, et à affaiblir un pays déjà exsangue sur le plan économique. Le département d’Etat américain vient également de demander à ses ressortissants de renoncer à tout déplacement au Burkina.

(4En dépit d’expériences peu concluantes sur ce point en Afghanistan. Paris rêve d’entraîner plusieurs de ses partenaires européens dans l’aventure sahélienne, sous forme d’affectation d’unités de forces spéciales qui pourraient être placées sous un commandement unique.

(5Lire aussi Philippe Leymarie, « Partage du travail au Sahel », in « Fin du leadership américain ? », sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, L’État du Monde 2020, La Découverte, Paris, 2019.

(6Pékin revendique également le déploiement de 2 000 casques bleus chinois sur le continent noir, ainsi que 1 200 missions d’escorte de la marine chinoise sur les côtes est-africaines et dans le golfe d’Aden… Lire aussi Jean-Christophe Servant, « Vers l’Afrique, un “soft power” qui tourne au “hard” », Les blogs du Diplo, Mots d’Afrique, 14 novembre 2010.

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