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Le cran des Tunisiennes

par Pascal Corazza, 17 juillet 2023

Petit pays, à l’honneur au dernier festival du film de La Rochelle (FEMA), la Tunisie compte en revanche un nombre important de cinéastes, notamment des femmes, auxquelles le FEMA a rendu hommage cette année. Le départ forcé du tout-puissant Zine el-Abidine Ben Ali (2011) a provoqué « une explosion culturelle, une forte envie de parler de tout, après tant d’années d’oppression », selon Henda Haouala, maîtresse de conférences à l’Université de Tunis (1). Une oppression qui prenait le nom de censure côté cinéma, et qui sous Habib Bourguiba et Zine el Abidine Ben Ali voyaient des films être coupés et d’autres interdits (2). C’est dire si les pionnières Salma Baccar (Fatma 75, 1976) et Nejia Ben Mabrouk (La Trace, 1982) d’abord, Moufida Tlatli (Les Silences du Palais, 1994), Kalthoum Bernaz (Keswa, le fils perdu, 1997) et Raja Amari (Satin rouge, 2002) ensuite, ont joué avec les règles pour poser les jalons sur lesquels la génération suivante a bâti. « Le cinéma est un art, une suite logique, une construction qui se fait et doit se faire », estime Salma Baccar, dont le film Fatma 75 (1976), un docu-fiction très novateur resté censuré pendant 40 ans, était forcément politique : sous forme d’un exposé, l’étudiante Fatma y rend hommage aux femmes de l’histoire du pays puis rappelle que la Tunisienne jouit en 1975 (la loi sur le droit à l’avortement date de 1973, deux ans avant la loi Veil) d’une liberté sans égale en Afrique (Code du Statut Personnel, 1956, instaurant plus d’égalité hommes-femmes au lendemain de l’Indépendance). Plus classique, Les Silences du palais (1994) n’en est pas moins féministe — la mort de sa réalisatrice Moufida Tlatli, en 2021, a donné à Sophie Mirouze, responsable du festival, l’idée de ce gros plan sur le cinéma de ce pays. Le film montre une servante redoutant d’exposer sa fille aux abus de l’aristocrate dont elle-même est la maîtresse. Éminemment politique aussi l’alors scandaleux Satin Rouge (2002), où l’héroïne s’émancipe de son rôle de mère au foyer en découvrant la danse et le cabaret. « Je ne voulais pas dénoncer, mais partir de l’intime, de la confrontation de Lilia avec l’extérieur, la voir franchir les frontières qu’elle avait elle-même intériorisées », explique Raja Amari. Frontières que Ferid Boughedir, réalisateur tunisien des années 1990, voyait dans les « terrasses (…), le no man’s land entre la rue, qui appartient aux hommes, et les maisons, qui sont le territoire des femmes » (3).

« Je crois que nous avions plus de liberté alors, parce que nous, artistes, étions très forts pour nous opposer à la censure », estime Nadia El Fani en se rappelant le jour où elle a couru vers Nouri Bouzid (L’homme de cendres [1986]) pour l’arrêter avant qu’il ne coupe sa pellicule, après qu’ils avaient réussi à faire plier le pouvoir de Ben Ali. En revanche, cette militante dont le courage force le respect et qui a parlé la première en Tunisie de l’homosexualité féminine dans Pour le plaisir (1990) s’est heurtée, alors que le Printemps arabe venait de naître, à une virulente levée de boucliers de la rue. Dans Ni Allah ni maître (2011) elle dit être athée et promeut la laïcité, déclenchant des réactions d’une violence rare et des menaces de mort — elle raconte ce combat contre la fatwa, doublé de sa lutte contre son cancer du sein dans Même pas mal (2012). « Je suis restée sept ans sans retourner en Tunisie pour éviter la prison », dit-elle — le pouvoir balbutiant ayant utilisé la colère populaire (vague de haine sur les réseaux sociaux, cinémas où son film était projeté attaqués, manifestations dans les rues) dans le but de la poursuivre pénalement. Pour Dora Bouchoucha, la productrice qui a accompagné la plupart des réalisatrices présentées à La Rochelle (4) « il y avait au-delà de la censure une forme d’autocensure qui empêchait les cinéastes de faire des films politiques. Et puis les anciens ne laissaient pas émerger les jeunes. Qui ont fini par s’affranchir de la vision du monde de leurs aînés. Je voyais des scénarios mal ficelés mais libres, frais, innovants, je savais que ce cinéma-là allait décoller ». En 2012, elle produit C’était mieux demain, d’Hinde Boujemaa, qui suit au plus près Aida, une femme qui pense profiter du changement pour trouver un toit et récupérer ses enfants, avant de déchanter, et se rendre compte que pour elle, la révolution ne changera rien. Prise directe des événements ou faits divers, les réalisatrices s’emparent du réel. En 2014, Kaouther Ben Hania — l’invitée principale du festival de La Rochelle — reprend le dispositif du docu-fiction pour se lancer sur les traces du Challat de Tunis, un dingue qui en 2003 circulait à moto pour entailler au rasoir les fesses des femmes jugées « provocantes ». Dans La Belle et la meute (2017), elle raconte cette fois le combat — toujours tiré d’une histoire vraie — d’une femme qui cherche à déposer plainte à la police pour un viol — ce sont des flics qui viennent de la violer... « Jusque-là les réalisatrices montraient des femmes sous l’angle du désir, de l’intime, estime l’universitaire Henda Houala. Avec La Belle et la meute, c’est affirmer tout haut et à tous : mon corps m’appartient ! » L’adultère, autre forme de violence, reste illégal en Tunisie et passible d’une peine de cinq ans de prison. Dans Noura rêve (2019), d’Hinde Boujemaa, Noura ne peut pas vivre avec l’homme qu’elle aime car son époux, truand incapable d’assumer son rôle de père, menace de la dénoncer.

L’actrice qui interprète Noura, Hend Sabri (elle est la fille des Silences du Palais de Moufida Tlatli), grande star du cinéma arabe, incarne trois ans plus tard l’histoire vraie d’Olfa, dans Les filles d’Olfa, dont les filles aînées sont parties rejoindre Daesh en 2016. Nour Karoui et Ichraq Matar jouent, elles, les filles aînées d’Olfa, aux côtés des jeunes sœurs (les vraies protagonistes, elles). Un seul acteur incarne tous les rôles masculins — le père absent, le beau-père incestueux, le flic stupide, voire le patriarcat et le pouvoir tout entier. Lors d’une scène où il interprète le beau-père, l’acteur (Majd Mastoura) demande à parler à la réalisatrice Kaouther Ben Hania hors caméra, comme si l’exploitation du fait divers lui posait soudain un problème d’éthique. Si cette dernière « voulait un rapport direct au réel, parce que le reenactment (reconstitution historique) ne (l)’intéresse pas », son dispositif lui échappe quand les actrices sortent de leur rôle pour devenir des thérapeutes. Par exemple, quand Ichraq Matar (incarnant Ghofrane, la fille aînée partie épouser un islamiste) explique à la mère, Olfa : « Elles ont trouvé le moyen de te dominer avec la religion et avec Dieu. Elles ont inversé le rapport de force ». Ou quand Hend Sabri explique à Olfa que les mères transmettent inconsciemment ce qu’elles ont vécu dans leur propre jeunesse « C’est l’essence de l’art que d’être cathartique, une thérapie, nous dit l’actrice. Sortir de soi pour mieux se voir ».

« Ces histoires de parité sont une insulte faite à la femme. Ce qui m’intéresse, c’est la qualité du projet. Et puis le patriarcat est un problème presque dépassé en Tunisie. La vraie problématique aujourd’hui est la situation socio-économique et la place des jeunes. »

Faut-il pour autant y voir un portrait des dégâts du patriarcat sur Olfa et ses filles ? Les hommes, eux, ne sont pas devant la caméra. « Je pense qu’il est dangereux et contre-productif de ne voir la femme que comme une victime, poursuit Hend Sabri. La femme tunisienne est forte. Et puis elle élève son fils, elle éduque son mari. C’est complexe ». Des sujets de femmes, portés par des réalisatrices du même sexe, et aussi par un moment où convergent un mouvement issu du cinéma (#MeToo) allié à une politique européenne visant à promouvoir les femmes dans l’audiovisuel (la campagne CharactHer par exemple). Ce qui leur permettrait de « rafler tous les prix des grands festivals dernièrement », comme le note le producteur Nadim Cheikhrouha ? « Ces histoires de parité sont une insulte faite à la femme, s’agace la productrice Dora Bouchoucha. Ce qui m’intéresse, c’est la qualité du projet. Et puis le patriarcat est un problème presque dépassé en Tunisie. La vraie problématique aujourd’hui est la situation socio-économique et la place des jeunes. » Il faut dire qu’après avoir espéré que le Printemps arabe ne s’enlise pas en Tunisie comme en Libye, en Syrie ou en Égypte, la mainmise sur tous les pouvoirs en 2021 de Kaïs Saïed, le Président tunisien, laisse un goût amer à beaucoup. Pour les voir évoluer, ces jeunes, il faut se tourner vers des réalisatrices nées au mi-temps des années 1980, comme Erige Sehiri. Son film Sous les figues (2021), tourné avec des acteurs amateurs dans la campagne de Kesra, est à la fois un moment de grâce et un regard sur la société plus profond qu’il n’y paraît. Comme lorsque deux jeunes femmes discutent de Firas, dont l’une est éprise. Son amie lui dit qu’elle a de la chance, qu’il est ouvert, mais l’autre lui répond qu’elle le veut plus conservateur, plus fermé, pour le façonner comme elle l’entend. « Nous ne vivons pas le patriarcat à chacune de nos respirations, estime la réalisatrice qui a grandi à Lyon avant d’aller vivre en Tunisie, juste après la révolution. J’ai voulu montrer, dans un jardin d’Eden, avec ce fruit si symbolique, des rapports hommes-femmes nuancés, de jeunes qui savent aussi comment le monde est, autour d’eux ».

Leyla Bouzid a fait le trajet inverse en quittant Tunis pour étudier à la Sorbonne, mais bouscule aussi les clichés dans Une histoire d’amour et de désir (2021), où Farah, étudiante tunisienne extravertie venue étudier à Paris, désire Ahmed, un fils d’immigré algérien plus timide, qui la repousse. « Les étudiants, à Paris m’ont parfois paru moins épicuriens que leurs homologues tunisiens », se souvient la réalisatrice avec malice. Dans À peine j’ouvre les yeux (2015), elle montre une jeune musicienne critique envers la dictature de Ben Ali, et dont la mère, qui veut la protéger en l’empêchant de critiquer le régime au travers des textes de ses chansons, en vient à l’encourager, comme si elle adhérait finalement à la transition en marche. « La femme tunisienne est un moteur de la société, pas une victime, affirme L. Bouzid. Et dans la société en mutation, la masculinité souffre tout autant ». Elle nous invite à voir des films d’hommes, comme ceux de Youssef Chebbi, Medhi Ben Attia, Mehdi Barsaoui ou encore Mohamed Ben Attia, qui trente ans après L’homme en cendres, de Nouri Bouzid (le père de Leyla) montre, avec Hedi un vent de liberté (2015), un homme se soustrayant à un destin tout tracé par d’autres — dont sa mère. « J’ai voulu creuser le côté homme démissionnaire, élevé par des femmes courageuses, explique Mohamed Ben Attia. Comme s’il leur disait foutez-moi la paix, je n’arriverai jamais à être à la hauteur, à être là où vous m’attendez. L’homme est bousculé parce que dépassé. Les vieux modèles sont dépassés. Il faut trouver un compromis. Que les femmes prennent leur place dans l’espace public et que les hommes trouvent la leur au sein du foyer, qu’ils apprennent à être plus démonstratifs, moins pudiques, dans leurs sentiments. » D’autres thèmes sont également subversifs. L’homosexualité reste un tabou. Le film Le fil (2009), de Mehdi Ben Attia, avec Claudia Cardinale (qui a passé son enfance à Tunis, où elle est née) aborde le sujet mais a été interdit en Tunisie. Aborder frontalement la religion (« on ne touche pas au sacré », reconnaît un réalisateur) reste aujourd’hui impensable, ou bien par un biais : avant Les Filles d’Olfa, Fleur d’Alep (2016) de Ridha Béhi – avec Hend Sabri – ou encore Mon cher enfant (2018) de Mohamed Ben Attia, montraient déjà les ravages du départ d’un enfant attiré par les mirages du djihad et de Daesh. Dans un autre registre, Un divan à Tunis (2019), de Manele Labidi est à coup sûr subversif — il n’a pas été apprécié de tous les Tunisiens —, autant qu’il est drôle et original : l’arrivée d’une psy d’origine tunisienne qui débarque de Paris avec son savoir né dans la bourgeoisie autrichienne va révéler quelque chose du pays, qui se cherche entre modernité et passé prégnant (la bureaucratie inepte, la corruption, l’absence de perspectives pour la jeunesse). « Je préfère qu’on parle de moi comme d’une réalisatrice, pas comme d’une femme, arabe, ou je ne sais quelle autre case », prévient Manele Labidi, en plein tournage de son second long-métrage.

Comme elle, Sonia Ben Slama a grandi en France, et fera à coup sûr partie, avec M. Labidi. L. Bouzid et E. Sehiri, des réalisatrices à suivre. Son film Machtat (2023) présenté à Cannes dans la programmation de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion) vient in fine rappeler que certaines femmes, dans les campagnes où les petites villes loin de la capitale, n’ont d’avenir que dans le mariage — celles que Sonia Ben Slama a filmées vivent à Mahdia, à deux cents kilomètres au sud de Tunis —, mariage qu’elles louent par ailleurs — et c’est là toute l’ironie et l’intelligence sensible de ce film. Pas de cérémonie sans les traditionnelles « Machtat », ces femmes qui célèbrent les unions en chantant — Fatma, la mère, dont le mari est mort ; Najeh, fille aînée divorcée ; et Waffeh, mariée à un mari violent —, mais qui vivent une tragédie dans leur propre vie conjugale. Najeh veut se recaser, entre l’envie d’y croire — bercée par les soap operas venus de Turquie — et son instinct qui sent que celui qui la charme au téléphone la mène aussi en bateau. Waffeh fuit son mari et se réfugie chez sa mère avec ses enfants, tout en envisageant de marier sa fille de 17 ans à un homme de 41. « Se poser la question de l’inclination de son cœur est un luxe », rappelle Sonia Ben Slama. Les hommes ne sont à nouveau pas devant la caméra, mais on devine leur présence, surtout celle des frères, qui pèse, dans l’ombre. Comme si, quand même, la question du patriarcat n’était pas encore un combat d’arrière-garde.

(Les propos cités proviennent d’entretiens menés avec l’auteur).

Les films de Kaouther Ben Hania au festival de La Rochelle (du 1er au 9 juillet) : Le Challat de Tunis (doc, 2013) ; Zaineb n’aime pas la neige (doc, 2016) ; La Belle et la meute (2017) ; L’Homme qui a vendu sa peau (2020) ; Les Filles d’Olfa (doc, 2023).

Les autres films : Les Silences du palais Moufida Tlatli (1994) ; Satin rouge Raja Amari (2002) ; Noura rêve Hinde Boujemaa (2019) ; Sous les figues Erige Sehiri (2022) ; Une histoire d’amour et de désir Leyla Bouzid (2021) ; Un divan à Tunis Manele Labidi (2019) ; Machtat Sonia Ben Slama (doc, 2023).

Pascal Corazza

(1Henda Haouala, Les Tunisiennes font leur cinéma, Nirvana éditions, 160 pages, mai 2023.

(2Habib Bourguiba (1903-2000), contribue à l’indépendance de la Tunisie (20 mars 1956) et en devient le premier Président de la république (juillet 1957) ; il est destitué en novembre 1987 et remplacé par son premier ministre Zine el-Abidine Ben Ali.

(3Lire Le Monde du 27 septembre 1990, où Ferid Boughedir (réalisteur d’Halfaouine, l’enfant des Terrasses (1990), le premier à montrer à l’écran une femme nue), dresse un état du cinéma tunisien à la charnière des années Bourguiba-Ben Ali.

(4En les produisant (Raja Amari, Hinde Boujemaa, Erige Sehiri) avec sa société Nomadis ou en les accueillant à Sud écriture, à Tunis, un atelier où les scénaristes sélectionnés travaillent leurs projets collectivement et en petit comité (Hinde Boujemaa, Nadia el Fani, Leyla Bouzid, etc..).

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